Frédéric Martel : « L’homophobie de l’Église est liée à l’homosexualité des prêtres »

C’est le livre-séisme qui met à nu l’homosexualisation massive du Vatican et de l’Église depuis des décennies et dans le monde entier. Entretien avec Frédéric Martel qui signe ce livre proprement sidérant, brillant, respectueux qui pourrait obliger l’Église à réévaluer son discours et sa doctrine.

Nominations aux postes de pouvoir, coteries, guerres fratricides, rumeurs, règlements de comptes, complots contre le Pape : les homosexuels qui constituent une écrasante majorité de l’entourage du Pape vivent totalement hors-sol, dans un enfer schizophrénique d’homosexualité-homophobie qu’ils ont eux-mêmes construit. On découvre, dans Sodoma, des clefs indispensables pour comprendre enfin le fonctionnement de l’institution catholique, machine figée et anachronique. Notamment sur la question de la protection des abus sexuels : l’homosexualité-homophobie étant devenue un “système” au Vatican, un mode de fonctionnement de la structure vaticane, les prêtres abuseurs en profitent, par le biais du chantage tacite, et bénéficient ainsi de protection. S’ils venaient à être exposés, alors des centaines de prélats seraient menacés d’outing. On comprend avec stupeur que les discours les plus violents à l’égard de l’homosexualité, les condamnations les plus moyenâgeuses viennent de personnages d’autant plus farouchement homophobes qu’ils sont homosexuels pratiquants. Ceux que le Pape François appelle “les rigides” et dont il dénonce la funeste hypocrisie. De manière générale, l’homophobie est une manière de protéger le secret de l’Église: celle de son homosexualisation massive (on parle de 80% du Vatican).

Frédéric Martel livre ici une enquête magistrale et fascinante. Quatre ans de travail sur cinq pontificats, 1.500 témoins interviewés dans les arcanes du Vatican et de l’Église, des centaines de prêtres, 50 évêques, 40 cardinaux, tout cela dans 30 pays avec 80 collaborateurs. Journaliste français reconnu, écrivain et sociologue, Frédéric Martel est un habitué des immersions longues et profondes en milieu hostile. Il a publié de nombreux livres-documents à la même précision et profusion de matière que celui-ci. Cette fois, l’ouvrage à peine sorti a déjà suscité des milliers d’articles dans le monde et fait l’effet d’une bombe à fragmentation au Vatican. On y trouve toutes les splendeurs et les misères du quotidien d’êtres flamboyants et malheureux, fantasques et torturés, qui venaient trouver refuge dans l’Église parce qu’en tant qu’homosexuels dans les années 40, il n’y avait pas de meilleure carrière que celle qui faisait de vous un “élu” après avoir été un “paria”.

Dans les évangiles, Jésus Christ n’a à aucun moment condamné l’homosexualité, il ne s’est même jamais exprimé sur le sujet. Les seules fois où il évoque la question de la sexualité, c’est pour défendre une prostituée ou une femme adultère (que celui qui n’a jamais pêché lui jette la première pierre). Les religieux que vous avez rencontré ont-ils parfois évoqué cela ?

Au Vatican et dans les épiscopats à travers le monde, on rencontre à la fois des gens qui vont utiliser Sodome (Genèse 19) qui est pour eux et sans doute à tort, la condamnation par l’Église de l’homosexualité, et effectivement d’autres scènes, dont la fameuse “première pierre”, que vous citez, et qui est parfois mise en avant sinon pour défendre l’homosexualité, du moins rejeter l’homophobie. Le problème c’est que la Bible est tellement complexe que, comme tous les spécialistes le confirment, on peut lui faire dire tout et son contraire, que ce n’est pas un terrain très stable.

J’ajoute que j’ai aussi fait l’histoire de la ville de Sodome : je suis parti à sa recherche et les archéologues montrent que non seulement la ville a probablement existé (j’en ai d’ailleurs trouvé 4 ou 5, ce qui prouve qu’on ne sait pas vraiment où elle se trouvait), mais qu’elle ne pouvait pas être homosexuelle, car cette ville est supposée avoir duré pendant plusieurs siècles et n’aurait donc pas pu perdurer. Le problème est plus vraisemblablement le manque d’hospitalité comme c’est écrit clairement dans les textes et non l’homosexualité. Si elle a été détruite c’est probablement comme pour Pompéi, pour des raisons climatiques, volcanologiques ou un tremblement de terre souterrain autour de la Mer Morte. On n’a pas les clefs mais ce qui est certain c’est qu’on part sur quelque chose de faux dès le départ.

Des dizaines de religieux sont sorti de l’ombre pour se confesser à vous sur leur propre homosexualité et sur le système gay au Vatican. La nouvelle de votre enquête a dû se répandre comme une traînée de poudre dans les couloirs du Vatican. N’est-ce pas une manière pour les dirigeants de l’Église d’amorcer un changement en profondeur, de faire éclater la chape homophobe qui rend si malheureux ces propres ecclésiastiques, les homosexuels de par le monde et qui n’a finalement aucune justification au regard du message du Christ ? Combattre l’homophobie institutionnalisée sans en avoir l’air, par un double langage, et en vous utilisant ? 

Je ne crois pas du tout. D’abord l’information n’avait pas vraiment circulé, parce que vous savez, les gens sont homosexuels dans le placard. Ils sont très secrets. Leur première préoccupation était de ne pas parler de leur propre homosexualité. La plupart des gens sont explicites avec les autres : vous avez des cardinaux qui parlent de l’homosexualité des autres cardinaux, vous avez des prêtres qui racontent qui couche avec qui. Il n’y avait donc pas du tout de volonté ni des mes sources primaires, ni des cardinaux, ni des proches du Pape François, que tout cela ne sorte.

D’ailleurs la réception du livre, c’est un peu comme la fameuse scène du dernier souper, La Cène de Léonard de Vinci, où tout à coup tout le monde reçoit l’information et tout le monde part dans tous les sens, terrorisés par ce qui est en train de se passer. Ce livre a fait cet effet là, de bombe, la semaine passée, car au fond ceux qui m’avaient parlé n’avaient pas compris l’ampleur de ce que j’étais en train de faire. Vous savez, ça pouvait être un petit essai, sur un petit truc, personne ne savait qu’il y avait une enquête menée sur 5 pontificats, dans 30 pays, 40 cardinaux interviewés, 50 évêques, des centaines de prêtres, 1.500 personnes au total. Tout à coup les gens découvrent l’ampleur énorme. Tout le monde a été surpris, positivement ou négativement d’ailleurs, il y a beaucoup de critiques, comme d’éloges. Ce livre a suscité des milliers d’articles en moins d’une semaine. Je ne crois pas que même l’entourage homosexuel du Pape n’ait souhaité que ce type de livre existe.

Léonard de Vinci, La Cène

Comment cette grande majorité de prêtres homosexuels et de pouvoir vit-elle le fait d’alimenter, de propager, d’être à la source de cette haine homophobe qui tue, détruit, brise les homosexuels ? Comment vivent-ils avec ça ? Cynisme politique absolu, absence d’empathie ou d’honneur, culpabilité ?

Je crois que, hélas, les deux choses sont pour eux liées. Le fait d’être homophobe est lié à leur homosexualité : c’est une technique de secret, une technique pour masquer une homosexualité refoulée et mal assumée. Quand elle est explicite car il y a des désirs, elle est toujours culpabilisée. Elle peut atteindre des formes de haine de soi et de schizophrénie proprement stupéfiantes.

Que vous évoque la mise en perspective de l’héroïsme de « petits gays » du quotidien — ceux des provinces, de la classe moyenne ou populaire, qui osent vivre leur homosexualité au grand jour au péril de leur vie — avec la lâcheté et le cynisme de prélats puissants et installé dans le confort absolu ?

C’est très bien dit votre question. Très bien posé. Je trouve ça totalement anachronique pour le moins, pour utiliser un mot faible. Il faut bien voir que les cardinaux du Vatican, qui construisent cette doctrine et ont contribué à ce système, sont aujourd’hui des gens qui ont 80-90 ans.
J’ai passé mon temps à faire des interviews avec des cardinaux qui ont parfois 95 ans ! On n’est pas dans l’homosexualité de 2019, mais dans celle des années 40-50. Il faut bien le comprendre. Les codes de ces personnes, leur monde homosexuel, leur rapport à la vérité sur cette question, la double vie, les médisances, les ragots incessants, les rumeurs permanentes : tout ça, c’est l’homosexualité des années 50 et donc de ce point de vue, l’Église est condamnée à changer, elle ne peut pas continuer comme ça. Mais elle vit encore avec un système piloté par ces gens là.

Vous racontez avec force détails les turpitudes sexuelles qui ont court au Vatican et ailleurs dans l’Église. Cet appétit sexuel est-il décuplé par le pouvoir ou l’ambition ? Ou trouve-t-on les mêmes comportements à tous les échelons de l’Église ?

J’ai utilisé cette formule, “nous sommes face à Fifty Shades of Gay”, cinquante nuances de gays. Il y a toutes sortes de comportements. Il y a de la prostitution, des chem-sex parties (orgies de drogues et de sexe), il y a des cardinaux avec de multiples partenaires, mais il y a surtout une homophosexualité mal vécue, complexée. Au fond on a affaire à une majorité silencieuse, qui est elle-même victime du placard et du piège qu’elle a contribué à créer. C’est assez triste et plein de souffrance. On ne peut pas résumer cela à une seule composante homosexuelle.

Il est arrivé avec certaines personnes auxquelles je parlais que je dise “vous savez, vous êtes homosexuel”. Et le type n’en revenait pas, il ne pouvait pas le croire ! Le rejet de cette homosexualité est tel qu’eux-mêmes la prennent pour une insulte. Et je leur disais très explicitement : “Il y a ça, ça, ça, que vous m’avez dit ; Ça, ça, ça qui se passe ; Ça, ça, ça, comme éléments de code, je ne vais pas vous outer ni vous agresser, mais vous êtes homosexuel.” Et pour la personne c’était une tragédie ce que j’étais en train de dire. Il y a le mensonge pour l’extérieur, mais aussi beaucoup de mensonge à soi-même. Je ne l’ai pas fait trop souvent, car je pense qu’on m’aurait chassé à coups de fusil.  

Vous avez travaillé avec de nombreux fixeurs, traducteurs, assistants, et beaucoup voyagé pour ce livre : comment avez vous financé ces quatre années d’enquête ?

Je suis un écrivain, c’est mon dixième livre, mon dernier livre Mainstream a été vendu à 200.000 exemplaires, donc j’utilise de manière classique mon précédent livre pour financer le suivant, comme celui-là financera j’espère le prochain. J’autofinance sur mes fonds propres. Et aussi mes éditeurs : c’est un peu Harry Potter qui a financé ce livre, puisqu’il sort chez Bloomsbury qui est l’éditeur de Harry Potter et qu’ils ont cofinancé ce livre ; de la même manière c’est Robert Laffont en France qui a participé.
J’ai travaillé avec une équipe de 80 personnes, mais la plupart étaient des amis qui voulaient m’aider. J’en ai peut-être rémunéré une dizaine. C’est un travail très artisanal, on n’est pas dans une “industrie” culturelle.

Vous proposez sur Internet en complément du livre, 300 pages de sources et de références : sur un tel sujet il est capital plus qu’ailleurs de désamorcer tout soupçon quant à la véracité des témoignages ou toute velléité complotiste ?

Normalement on met cela en notes de bas de page, mais il se trouve qu’il y a plus de 300 pages de références qu’on n’allait pas rajouter au livre… C’est une manière d’être très transparent, mais aussi de donner la possibilité à chacun de faire des recherches. De toute façon le soupçon existera toujours puisqu’on est obligé de travailler sur des sources anonymes, même s’il y a plus de gens qui parlent sous leur vrai nom que dans n’importe quel livre de ce type. Peut-être certains seront d’ailleurs gênés d’être cités.

Tout le monde connaissait mon nom, savait que j’étais journaliste, après il est évident que les stratégies d’approches ont varié. Les sources primaires, 27 premiers prêtres homosexuels à l’intérieur du Vatican, qui m’ont aidé, étaient au courant de mon projet et l’ont encouragé. Ils m’ont parfois même hébergé au Vatican. Ensuite il y a des sources comme les cardinaux qui savaient ce que je faisais en termes généraux, ils étaient enregistrés avec leur accord, même s’ils n’avaient pas tous les détails de ma recherche. Je ne vais pas voir un cardinal en lui disant “Bonjour Éminence, mon livre va s’appeler Sodoma, et vous allez être un des héros de ce livre.” Je ne suis jamais dans le mensonge, mais il peut arriver que tout ne soit pas entièrement explicite.  

Vous admettez parfois, sur un ton badin, avoir “séduit” ou joué de charme pour amadouer certains ecclésiastiques: à l’heure de #MeToo, n’est-ce pas une manière étonnante d’enquêter et surtout était-ce efficace ?

C’est plutôt l’inverse : j’ai été un peu dragué, c’est évident, parfois même plus que “un peu”. Ce n’est pas une stratégie de ma part, mais nous sommes dans un univers très homosexualisé. Même si je ne suis pas tout jeune, j’ai tout de même 30 ans de moins que la plupart de mes sources. Je vous rassure tout de suite, il n’y a jamais eu de problème ni d’agression, mais c’est vrai qu’il y a de la séduction comme elle existe dans tout milieu.

Ce sont les dirigeants de l’Église qui ont créé eux-mêmes au fil des siècles le piège qui se referme sur eux. Vous dites: “ils sont ce qu’ils dénoncent”, voire même, “ce qu’ils combattent avec acharnement”. Jusqu’à votre enquête, ils n’ont jamais cherché à parler du système, en sortir aussi massivement, alors qu’ils sont très majoritaire au Vatican.
Est-ce par peur de l’opinion publique et du “monstre idéologique” qu’ils ont créé ?

Je ne crois pas qu’ils souhaitent parler. Ils ont parlé pour beaucoup à leur corps défendant. Ils parlaient des autres, ou alors il parlait d’eux à condition que je signe un papier certifiant que je ne citerai pas leur nom. On est face à des gens qui ne comprennent pas le monde dans lequel on est aujourd’hui. Ils se sont enfermés dans un placard dont il ne peuvent pas sortir, mais il y a aussi des raisons sociologiques : aujourd’hui quitter l’Église, serait pour eux impossible. Quand on a 40 ans, 50 ans, qu’on a été théologien, on ne vaut rien sur le marché du travail. On n’a pas de famille, on n’a pas beaucoup d’amis en dehors de l’Église. Ceux qui sortent l’ont payé au prix très fort. Je ne suis pas optimiste sur les effets de ce livre à court terme ni sur la capacité à changer.

Frédéric Martel © Julien Falsimagne

Où est la beauté au Vatican ? Où sont les hommes attirants ? Puisque l’homosexualité consolidée en système a cours depuis si longtemps, il devrait y avoir une profusion d’apollons au Vatican… Or, parmi les centaines de noms que vous rencontrez, il y a surtout des personnalités cacochymes ou âgées et pas vraiment dans les canons de beauté traditionnels… La beauté masculine se niche-t-elle chez les Gardes Suisses, en périphérie du Vatican, parmi les prostitués ?

Il y a beaucoup de très beaux hommes au Vatican. Les séminaristes sont là, les jeunes prêtres ; tous les cardinaux ont des assistants très beaux, souvent explicitement gays d’ailleurs, parfois ce sont leurs amants ; les gardes suisses sont beaux ; certains laïques de la machine vaticane sont très désirables et globalement moins gays que les prêtres.  

Dans le climat actuel, ne craignez-vous pas que votre livre et plus encore les courtes citations que l’on voit dans la presse ou autres médias, ou sur votre propre Facebook, phrases souvent chocs et lapidaires, ne déclenchent une chasse aux gays, sur le mode : “regardez, le ver est dans le fruit, l’homosexualité est un cancer dans l’Église, c’est l’homosexualité le problème et pas l’Église et son double discours” ?

Vous avez raison, tout livre, par son titre, le moment où il sort, et par d’autres facteurs, peut rendre les choses difficiles. Ce livre et sa sortie étaient difficiles. Au fond il frappe au cœur même du système vaticaniste. Quelles que soient les formules, il était destiné dans un premier temps à être mal compris notamment par ceux qui n’auraient pas le temps de le lire – c’est un gros livre – Il est donc très difficile de le résumer en termes médiatiques même dans une longue interview.

Si je fais des livres, c’est justement parce que je ne fais pas des articles. C’est un long travail et les effets d’un livre sont beaucoup plus puissants et plus durables. Parfois un livre provoque un tremblement de terre et va avoir des effets à répétition. Par ailleurs il peut y avoir des tentatives de récupération de l’extrême droite. Mais dès qu’ils en seront au chapitre 2 du livre, ils comprendront que le cœur de mon attaque porte sur les personnages les plus homophobes, les plus d’extrême droite et qui généralement sont les plus homosexuels. La récupération devrait être assez limitée.

On comprend que les scandales pédophiles sont couverts par la hiérarchie par le phénomène du chantage exercé sur les dirigeants homosexuels qu’on menace d’outer. Ce qui veut dire en creux que pour éradiquer la pédophilie dans l’Église, il faudrait que les dirigeants révèlent leur homosexualité pour ne plus prêter le flan au chantage ?

Absolument. C’est pour ça que l’Église ne se sort pas du problème des abus sexuels. Évidemment, je le répète, il n’y a aucun lien entre homosexualité et abus sexuels. C’est important de toujours le répéter. D’abord parce que les abus sexuels sont souvent le fait d’hétérosexuels à travers le monde, souvent dans les familles hétérosexuelles et dans les écoles. Maintenant il y a une particularité qu’on ne peut pas nier, c’est que dans l’Église, à 80%, les abus sont homosexuels. Ils sont en fait favorisé par une culture du secret extrêmement forte, profonde, et dont un certain nombre de prêtres et prélats abuseurs ont pu bénéficier pour se cacher alors même que cette culture du secret n’était objectivement pas faite pour les protéger.

Et puis il y a les évêques qui protègent ces prêtres parce qu’ils ont peur qu’en cas de scandale, médiatisation ou procès, ils puissent être dénoncés. Et enfin, il y a le fait que pour beaucoup, ces abus homosexuels sont le fruit d’une homosexualité réprimée, d’une double vie schizophrènique, ces cas sont cependant assez rares. On parle de 1 ou 2 % des prêtres. Mais à l’échelle du monde, cela fait malgré tout des centaines de milliers de victimes.

Que penser des journalistes catholiques ou spécialisés, accrédités au Vatican, venus du monde entier, qui connaissent par cœur la situation, et qui n’en ont jamais parlé depuis toutes ces années ?  

Oui, c’est très amusant, quand le livre est sorti un certain nombre de critiques de droite dure ont dit “il n’y a rien de nouveau sous le soleil, on savait tout ça”. Ils ne l’ont jamais écrit. Pourquoi ? Pour un vaticaniste, écrire ce livre, ou même un article, c’est perdre son job et ses accès, ce qui d’ailleurs va m’arriver de manière imminente. Deuxièmement, pour un Italien, ça reste compliqué. Je le vois bien dans la presse italienne, il y a eu 200 ou 300 articles mais d’abord parce que j’étais français, et donc extérieur.

Enfin, je regrette de le dire mais pour un journaliste hétérosexuel, l’accès aux sources, aux réseaux et même les codes, est difficile. Il n’a pas les codes, il ne peut pas comprendre ce qui se passe. Il n’est pas capable de décoder les relations et les rapports entre les personnes.

Un journaliste gay, parce qu’il est souvent militant et c’est normal sur ce sujet, et parce qu’il est extérieur à l’Église, aura du mal à s’intéresser à ce sujet. Voilà pourquoi ni un vaticaniste, ni un Italien, ni un hétérosexuel n’a fait ce livre. Au fond il fallait qu’un Français, gay et qui a pris le temps de s’intéresser à l’Église, de lire des dizaines de livres, des centaines d’articles, de travailler dans 30 pays, d’aller à Rome chaque mois passer une semaine, de vivre à l’intérieur du Vatican dans trois appartements différents, d’avoir un réseau de 80 collaborateurs, pour rendre cela possible.

Les pratiquants homosexuels de l’Église ont-ils l’habitude d’utiliser des préservatifs ? Y a-t-il aucun une question VIH en leur sein ?  

Évidemment c’est très complexe de travailler sur ça. Si vous leur posez la question il ne vous répondront pas, et vous comprenez que si on leur pose la question, par principe il vont nier le fait d’avoir une sexualité. Je rappelle que beaucoup de prêtres qui sont homosexuels, même à moi, vont dire qu’ils respectent la chasteté. Alors j’ai travaillé à l’envers.

On est allé voir les hôpitaux, on a interrogé les médecins, interrogé plus de 60 prostitués, pendant plusieurs années, avec des associations spécialisées dans l’accompagnement social de la prostitution masculine à Rome, avec des traducteurs, et par ce biais on est remonté.

Et on découvre de manière stupéfiante, d’abord que les prêtres sont ceux qui utilisent le moins les préservatifs, deuxièmement, par les médecins, on apprend que c’est la population la plus à risque à Rome et enfin on découvre qu’un nombre important de prêtres et de séminaristes sont morts du Sida pendant l’épidémie. Voilà encore un secret bien gardé et qui est d’une tristesse absolue. Comme me l’a dit un médecin spécialisé VIH, le problème c’est que quand ils arrivent, ils sont déjà au stade des maladies opportunistes, tellement le déni ne s’est pas arrêté à leur homosexualité mais aussi à la maladie.

Le Pape a défroqué, ce qui est unique, un prélat américain, au moment où sort en France le film de François Ozon (sur une affaire de pédophilie en cours de jugement), et votre livre. C’est une sanction éminemment politique à but communicationnel. Qu’attendez-vous après la parution de votre ouvrage ? L’Église est-elle seulement capable de remettre en question sa doctrine sur un tel sujet ?

Je pense qu’il faut soutenir le Pape François dans son combat pour la vérité et je trouve que le sommet qui a eu lieu à Rome la semaine passée mérite d’être défendu. C’est peut-être insuffisant, peut-être trop tard, mais le Pape le fait. Et il le fait avec courage alors même qu’il a une opposition très radicale du collège cardinalice, de gens qui pensent que ce n’est pas aux hommes de juger les évêques, mais à Dieu de le faire. Pour comprendre ce qui se passe en ce moment au Vatican, il faut comprendre qu’on a à faire à une sorte de complot, et j’emploie le mot à dessein, une sorte de cabale, contre le Pape François, ourdie par des cardinaux d’extrême droite, extrêmement homophobes, qui reprochent à François son libéralisme sur les moeurs, qui est pourtant très relatif, sur les migrants, sur la peine de mort, sur l’environnement.

Ces cardinaux homophobes sont aussi ceux qui sont appelés “rigides” par le Pape et qui mènent une double vie homosexuelle pratiquante. Il y a une schizophrénie abyssale, où la règle est la suivante : vous êtes d’autant plus homosexuel que vous tenez des propos homophobes, et vice-versa. On a donc une bagarre contre François qui fait rage et il était important que ce livre en décode les motivations qui sont proprement stupéfiantes. Il faut être tout à fait contre-intuitif pour les comprendre. On pensait jusqu’à présent que les gays étaient les libéraux, et que c’était les hétérosexuels qui luttaient contre l’homosexualité. Or en réalité c’est l’inverse. Plus vous êtes homophobes, plus vous avez de chances d’être gay. On a là une clef de tout ce système.

Aurait-on pu écrire le même livre sur les deux autres religions monothéistes ? Y a-t-il une translation possible, des similitudes dans les organisations dirigeantes des autres religions ?

Honnêtement je ne sais pas. Évidemment la condition c’est quand même le célibat et la chasteté qui n’existent pas ailleurs. C’est donc spécifique à l’Église. Et sur l’homosexualité en particulier, j’ai travaillé sur l’Islam, puisque j’ai mené des enquêtes très longues sur le Hezbollah, sur le Hamas, sur le djihad islamique, sur les frères musulmans. J’étais à Gaza avec ces groupes-là, en Egypte dans le Sinaï… J’ai beaucoup fréquenté ces groupe, et ça m’a pris des mois, j’étais avec eux sur de longues périodes. Et aussi les militants islamistes radicaux dans les camps palestiniens de Jordanie, du Liban, d’Egypte. Je dirais que c’était aussi une clef dans un certains nombre de fonctionnements, et il est très probable que ce soit le cas dans ces groupes là, comme dans tous les groupes très masculinisés. Aussi au regard de la rigidité de l’Islam dans le dialogue avec les femmes. Mais objectivement je n’ai pas travaillé spécifiquement sur ce sujet et je ne peux pas me prononcer sur cette question.

Votre enquête vous a également conduit au Portugal.

J’ai été très frappé par le fait que l’Église portugaise, qui, bien qu’elle ait eu par le passé des compromissions avec la dictature, s’est montré beaucoup plus libérale ces dernières années ou en tout cas modérée, par rapport à l’Église espagnole ou italienne. Une Église portugaise qui peut avoir ses positions et les défendre, comme être hostile au mariage gay, mais qui est modérée et qui va accepter le débat, la contradiction, et qui n’est pas en campagne, en guerre, en croisade contre les gays. J’ai été très touché par ça.

J’ai aussi été très touché par la figure de l’évêque D. Carlos Azevedo et qui était pressenti pour devenir l’archevêque de Lisbonne. Et puis il a été outé par un grand journal portugais, et sa carrière qu’on croyait promise à se développer au Vatican, devenir cardinal ou davantage, a été brisée. Je l’ai rencontré à plusieurs reprises à Rome. Il a été la victime d’une dénonciation dont on peut penser qu’elle était pour partie calomnieuse, et cet évêque n’a pas pu se défendre. Il n’a pas pu donner sa vérité. Il a été conspué par un certain nombre de prêtres, dénoncé par le nonce (c’est à dire l’ambassadeur du Vatican au Portugal), il n’a pas été soutenu par le cardinalat. Heureusement il a été bien traité par la curie romaine. Aujourd’hui il occupe un poste de numéro deux au conseil pontifical pour la culture. Les prêtres sont souvent victimes de campagnes et ils ne peuvent pas eux-mêmes se défendre. Je pense que le Pape François devrait rouvrir ce dossier et s’il est prouvé que Carlos Azevedo a été injustement attaqué, peut-être qu’il devrait être aujourd’hui archevêque de Lisbonne.

Frédéric Martel, Sodoma. Enquête au cœur du Vatican, Robert Laffont, 638 p., février 2019, 23 € — Lire un extrait