Caroline Lamarche : Grains d’anarchie (Nous sommes à la lisière)

Caroline Lamarche

Sous le beau titre de Nous sommes à la lisière, Caroline Lamarche donne une dizaine de nouvelles ayant toutes à faire avec la zone d’intersection où se croisent monde humain et monde animal. Nouvelles de l’entre-deux donc, que l’on dirait volontiers animalières encore qu’elles ne suivent aucun modèle fixe. Il arrive même que la « bestiole » mise en scène ne soit que prétexte ou faire–valoir tel ce rat mort que brandit un comédien dans un café de Bruxelles tout en posant aux clients la question « Aimez-vous les artistes ? », à laquelle le patron de la taverne répond aussi sec qu’il les déteste. Le comédien prétend avoir trouvé le cadavre de ce rat dans les cuisines malpropres du café et il l’a baptisé Horatio, comme manière de conjurer la malédiction qui pèse sur le rapport de la ville au théâtre. Bruxelles la mal aimée, pense la narratrice du texte, alors qu’elle sort tout juste d’une représentation du Prométhée enchainé d’Eschyle. Pour le comédien qui exhibe le rat mort, cela ne finira pas bien : il sera emmené au poste prestement.

Mais ce sont d’autres nouvelles que l’on retiendra du volume, et notamment celles qui mettent en scène à peu près le même trio : une narratrice, un animal aimé de celle-ci et un monsieur bienveillant, sorte d’ange gardien qui ne dit pas son nom. Nous aurons ainsi, auprès de la conteuse de Frou-Frou veillant un oiseau à l’aile brisée, Pierre l’ornithologue qui s’occupe des oiseaux recueillis et est secondé par la jeune Manju, venue d’ailleurs et toute de dévouement. Nous aurons d’autre part, dans Mensonge, un joli cheval noir dernier du manège, un palefrenier et une gamine qui ne rêve que galopade et escapade. Et nous aurons avec Merlin, le gardien d’un parc, une narratrice pensionnaire des lieux et le merle qui s’évertue en haut d’un arbre, un de ces arbres dont parle si bien le gardien qu’il fait dire à la conteuse : « J’aimerais un homme qui veille sur moi comme le garde sur les arbres. » (p. 142)

Les trois gardes sont ici comme les garants du monde animal dans sa fragilité. À peine raccommodée, Frou-Frou dans sa démarche encore incertaine va se laisser glisser sur le lac voisin et disparaître ni vu ni connu. On retrouvera Mensonge mort un jour dans sa nouvelle stalle. Quant au chant de Merlin, il fera de quelques trilles « reculer la nuit ». En chaque cas, nous sommes bien à la lisière de deux mondes, une lisière toute mêlée de deux tons, joie et mélancolie. L’oiseau Frou-Frou ébouriffant joyeusement les cheveux de celle qui l’a recueillie en dit long à cet égard. Et ces frictions sont façons pour lui d’avouer sa sauvagerie native, avant de prendre le large imprudemment.

Dans la ligne de cette sauvagerie, inscrivons un ultime récit, celui qui réunit le chat Tisch et ses deux compagnes, Lieve la Hollandaise et Odile la Française. La nouvelle qui porte son nom fait tout un roman. Les deux filles glandent dans Bruxelles, squattent un garage visent d’expédients ; elles pissent sur les pelouses et vivent de petites rapines. La narratrice est clairement en sympathie avec elles ; elle aime l’anarchie de leur squat et ne se risquera à les accueillir dans son appartement cossu que pour s’entendre demander : « — et tu vas vivre toute ta vie comme ça ? » (p. 125), question qu’elle retournera d’ailleurs aux deux « locataires » du Petit Paradis.

Alors qu’elle est séduite jusqu’à financer les voyages des deux filles, la narratrice apprendra par un coup de fil au père d’Odile que celle-ci est gravement atteinte de schizophrénie. Plus tard, Odile, qui a blessé Lieve d’un coup de couteau, reviendra pour écrire : « Salut ! Je suis bien installée maintenant. Chez une fonctionnaire européenne. C’est chic, ici. Viens soir. » (p. 135). Ainsi tout un charmant climat d’anarchie préside à cette nouvelle-là et ce n’est pas l’auteure qui nous contredira : elle adhère si bien à pareille atmosphère. D’ailleurs, celle-ci, quand on y regarde, est partout dans le volume et imprègne en douce chacune de ses nouvelles. La marque est d’autant plus sensible qu’elle va de pair mais en contraste avec une écriture racée et lisse qui court en toute liberté vers sa fin.

Caroline Lamarche, Nous sommes à la lisière, Gallimard, janvier 2019, 176 p., 16 € — Lire un extrait