Gaëlle Obiégly : Ensauvagez-vous ! (Une chose sérieuse)

Gaëlle Obiegly © Francesca Mantovani, Gallimard, Opale

C’est Daniel, paresseux, fétichiste et paranoïaque, qui nous embarque dans le dernier roman de Gaëlle Obiégly. Une chose sérieuse est d’abord une interpellation, monologue adressé à un tu qui nous appelle et nous met en garde en même temps : « Tu espères que de ce moment passé ensemble il sortira une chose sérieuse. Tu peux toujours courir. Ou bien si, tiens, tu vas la connaître. Mais alors, accroche-toi. »

Daniel nous raconte sa vie, ses amours et son quotidien de plume depuis que Chambray, généreuse bienfaitrice et surtout leader d’une communauté survivaliste versée dans les expériences sur l’augmentation de l’humain par la technologie, l’a choisi pour écrire ses mémoires. Tout autre livre est interdit (terrain connu, topos de la dystopie) : interdit au nom de l’attention exclusive que Daniel doit consacrer à sa tâche de mémorialiste. Le seul livre qui vaille est le livre à venir, hagiographie épique qui doit emporter les foules.

« Je ne crois pas que j’y arriverai » : Bartleby post-humain. La fable de Daniel est anti-volontariste, elle est un éloge des bras cassées, des tordus, des inadéquats, des non-conformes. Une chose sérieuse repose sur un principe de doublure : tous les endroits révèlent un envers. Comme une enquête discrète derrière le monologue dérangé pour retrouver, derrière les apparences contrôlées, l’essence de ce qu’on tient pour acquis.

Soi-même et les autres. La vie de Daniel est prise dans une nasse de mots qui est un faisceau d’impostures : les récits de Chambray sur sa propre vie, qu’il retient sans mal grâce à la puce qu’on lui a implantée dans le cerveau pour augmenter ses capacités mnésiques (et sa docilité, quand il refuse par exemple les avances sexuelles de son employeuse), ses mots à lui dont on ne sait jamais s’ils lui appartiennent vraiment. Grâce à la puce, Chambray voit ce que voit Daniel, contrôle ses gestes à distance, augmente ou réduit ses élans affectifs, ses prises d’initiatives – dans le cerveau de Daniel, il y a Chambray. Vertigineuse ventriloquie.

Science/fiction. Tout l’imaginaire de la dystopie se déploie autour d’un point aveugle : la catastrophe à venir. Enfermé à l’ermitage par cette vieille dame supposément philanthrope et profondément sadique, la petite communauté se plie à des jeux de survie et à diverses expériences scientifiques. Comme souvent, le décentrement dystopique sert de chambre d’échos aux hurlements du passé…

« C’est indolore. Je te promets. […] Peut-être que ça ne t’intéresse pas de le savoir et je te comprends. Et peut-être que tu y échapperas. Moi, je n’ai rien vu venir. je suis entré dans le labo avec insouciance. Au départ quelqu’un m’a dit : Vous allez prendre une douche. J’étais content, mais qu’est-ce que je suis con ! » (134)

…et ouvre sur les inquiétudes d’un avenir qu’on distingue déjà, celui du post-humain, du « Nouvel Homme » pucé, instincts galvanisés contrôlés à distance. Après tout, « l’obsession de [nous] rendre plus performant[s] n’est pas si nouvelle qu’on le dit ». Et tout se fait toujours sous haute surveillance : Daniel, anciennement gardien de parking, devient à la fois l’objet de la défiance et la caméra elle-même, puisque la puce permet qu’on voie par ses yeux.

L’humain et la machine. Qu’est-ce qui fait l’humain ? Le désir, peut-être. Pour le narrateur en tout cas dont la préférence demeure aux garçons, puce ou pas puce et malgré qu’en ait sa maîtresse. La pulsion érotique – incarnée par Jenny, principe féminin de désordre qui s’oppose à la domestication, à Chambray. Jenny est le personnage central du livre, peut-être le seul personnage humain. Daniel l’a rencontrée lorsqu’il avait huit ans, il l’a marquée au front d’une morsure qui a plongé Jenny dans l’animalité. Lorsque des années plus tard celle-ci vient errer autour de l’Ermitage, Chambray la fait capturer pour l’intégrer à sa collection de marginaux.

L’humain se logerait dans toutes les insurrections, mêmes fragiles et dérisoires : Jenny qui ne lâche pas son seau orange, par exemple, et qui décide au fil du texte de s’en servir aux usages les plus variés, qui valent contre la doctrine utilitariste de l’Ermitage. Penser des pensées à soi, même indigentes, parce qu’indigentes. Après tout, « [m]on cœur, mon imagination, personne ne se soucie de les développer ».

Qu’on se rassure : le propos n’a pas de ces lourdeurs démonstratives qui parfois grèvent le genre. C’est au dispositif narratif fondé sur la digression, le coq-à-l’âne et les effets déceptifs ; au jeu d’adresse au lecteur (pour une dimension métatextuelle qui n’est pas un surplomb, mais une invitation) et au paradoxe énonciatif d’une narration non-fiable qu’on le doit.

Dedans/dehors. La grande force du livre vient de cet équilibre subtil qu’il parvient à créer chez qui le lit entre immersion narrative (curiosité, suspense : des sentiments liés à la narration) et recul réflexif, retour à l’incrédulité. Le monologue maniaque met en scène sa propre non-fiabilité, jusqu’à jouer de la note de bas de page pour superposer encore les instances de parole. Le livre repose sur un dédoublement continu, ironique et érudit, en compagnonnage avec des figures vacillantes de la littérature : Daniel est un Baudelaire maladroit, albatros au sol plus que poète, fumeur d’opium trop lourd pour planer ; Jenny est Cassandre, prophète aphasique qui remplit sa bouche d’herbe au lieu de cracher ses visions.

Domestication VS ensauvagement. Dimanche, jour de répit. Cerveau à soi et retour du libre arbitre. Avec André, fumer l’opium qui libère des visions. Avec Jenny, qui seule ne subit pas d’expériences d’augmentation technologique. Ce que Daniel protège en veillant sur Jenny, c’est un principe de vie intact, la sauvagerie vraie : Jenny glapit plus qu’elle ne parle, vit dehors dans le refus de toute contrainte physique, vit surtout dans un présent qui est sa propre finalité, loin du temps prophétique de la catastrophe. Un présent de fureur érotique, moins pour la possession que pour le transport hors de soi, décentrement par le désir, et poésie. La poésie dans ces pages prend vie comme un jaillissement hors du cadre, éclatement et refonte du temps, pour une désaseptisation du quotidien : « [c]ontrevenir à une règle, trahir, chercher les moyens d’être libre ».

Littérature à l’estomac, ensauvagement.

Gaëlle Obiégly, Une chose sérieuse, Verticales, janvier 2019, 192 p., 17 € — Lire un extrait