Lizzo : Boys + Juice

Lizzo (DR)

L’artiste américaine Lizzo produit une musique particulièrement inventive et percutante. La diversité des styles et compositions, des arrangements et effets, semble s’unir autour des esthétiques rap et RNB, mais avec une ouverture à d’autres genres qui fait de Lizzo une créatrice polymorphe qu’il est difficile de ranger dans une case exclusive (ce qui d’ailleurs n’aurait pas grand intérêt). Ses deux derniers singles, Boys et Juice, montrent avec évidence le talent de Lizzo et annoncent, avec la sortie de son prochain album en avril, ce qui sera certainement un moment musical fort et réjouissant de 2019.


Boys
affirme un désir et une sexualité sans normes prédéfinies ou en tout cas imposées. L’attirance est inclusive, englobant toute sorte de corps et d’hommes. Il est important ici que la voix soit féminine, faisant de la femme le sujet de son propre désir, de son propre plaisir, et étant en même temps celle qui rompt les normes habituelles du désir et de la sexualité. Plus que « la femme » en général, il s’agit d’un individu féminin qui exprime sa singularité, son individualité, son corps, sa propre perspective à l’égard des hommes et du sexe. Boys prône une dénormalisation de la sexualité, des corps, du plaisir, affirmant le seul point de vue personnel contre une socialisation restrictive et finalement mauvaise. Boys est d’ailleurs placé sous le signe de Prince, qui est allé assez loin dans l’affolement du genre et des normes, tout en poussant la démarche encore plus loin.


Juice
, le dernier en date des morceaux proposés par Lizzo, déroule des lyrics polysémiques jouant sur les sons et les glissements de sens. Si le terme « juice », ici, peut signifier « avoir du style », « être fabuleux », il renvoie également à l’idée de pouvoir, de respectabilité au sein de la communauté. Mais il implique aussi une signification sexuelle (« jus »), comme le mot « sauce », pris comme synonyme de « juice » et donnant lieu au même usage polysémique. Le texte glisse d’un sens à l’autre, favorisant des relations plurielles et constamment mobiles (par exemple : juice = boisson, alcool, etc.) ainsi qu’un humour volontiers absurde fonctionnant à plusieurs niveaux (« I be drippin’ so much sauce / Gotta been lookin’ like ragu »).

Le texte de Juice reprend la logique de l’affirmation de soi par-delà les normes et critères habituels de la beauté ou de la liberté. Je suis qui je suis et je vous emmerde, semble chanter Lizzo, dans une perspective qui est celle de l’affirmative speach. Si la signification est féministe, elle est surtout queer puisque ce qu’il est question d’affirmer et de mettre en avant n’est pas le petit soi bourgeois, blanc et bien-pensant du néolibéralisme raciste, sexiste et homophobe, mais un soi freak et dégenré.

Lizzo est certainement un des futurs de la musique, ce que montrent de manière claire ces deux albums précédents et, de manière encore plus claire, les deux derniers singles qu’elle a produits. Mais elle rejoint aussi une tendance essentielle de la musique pop en général – et peut-être de plus en plus forte aujourd’hui -, à savoir la présence forte des minorités visibles ou non, de leurs messages contestataires, de leur subversion et critique de l’ordre établi, de leurs corps, de leurs visages, de leurs mots, de leurs modes de vie. Si l’on en croit Boys et Juice, le prochain album de Lizzo pourrait être un grand moment de cette visibilité puissante de tous les freaks qui ont trouvé et trouvent dans la musique pop, malgré son industrialisation et sa soumission au néolibéralisme, un espace de liberté artistique, politique et éthique.