Pour une préhistoire des gilets jaunes

© Dominique Bry

L‘émergence du gilet jaune dans l’espace de Facebook remonte à une époque où nous demandions à rejoindre des groupes qui n’étaient pas encore des pages. Parmi les plus populaires de l’année 2008, deux d’entre-eux remportaient de forts suffrages : le premier se moquait des « beaufs » qui dans l’avion applaudissent à l’atterrissage (« pour l’interdiction d’applaudir à l’atterrissage« , 1166 membres). L’autre, réagissait « contre les cons qui foutent leur gilet jaune fluo sur le siège auto” (1600 membres) ou « contre les cons avec leur gilet jaune en évidence sur leur siège de voiture » (541 membres).

Ces deux poids lourds anti-beaufs se trouvaient déclinés en une longue traîne de multiples succédanés, composés chacun de très peu de membres. Leurs contenus étaient à chaque fois sensiblement identiques, reproduisant le geste du voisin tout en fonctionnant en circuits fermés. Rien que pour la détestation du gilet jaune, on en dénombre encore une cinquantaine où flottent toujours les termes de « beaufs », d' »abrutis » et autres « jackies ».

Les commentaires mêlaient une dérision potache tout en contribuant à portraiturer en ridicule celui qui affichait son gilet. On se félicitait d’avoir enfin rencontré ce groupe de moqueries communes, puisque maintenant qu’on le disait, on avouait soi-même partager cette aversion pour le beauf de proximité. On venait justement d’en détecter un spécimen pas plus tard qu’hier sur la route, ou on affirmait doctement que cette nouvelle habitude venait de l’Est. Les dociles porteurs n’avaient aucun goût pour l’esthétique, et témoignaient même d’un certain fayotage face à des normes de protection routière discréditées. Des liens vers le groupe hostile à la limitation à 110 km/h sur les autoroutes étaient partagés à l’occasion. On renvoyait à des pages de feu MySpace.

Toujours en 2008, la campagne de publicité de Karl Lagerfeld affublé du fameux vêtement de sécurité était perçue comme une initiative malheureuse, susceptible de banaliser l’horreur du gilet. Certains gardaient espoir en la solidarité digitale pour réduire progressivement le nombre d’adeptes bientôt intimidés, pensait-on, par l’opprobre collective.

Éphémère, le mouvement s’essouffle très vite vers la fin 2010. À partir de cette période, deux mutations vont opérer sur le réseau.

D’une part, sa fréquentation progresse avec le taux d’équipement de la population en ordinateurs, puis en smartphones. À la dimension ludique viennent s’ajouter des usages plus variés. Par ailleurs, le rapport à la politique évolue en deux temps. Jusqu’en 2012, la pression sociale opère à plein dans un monde où l’on se poke et l’on se tague. Les publications trop militantes sont mises à distance, à l’image de celui qui au quotidien serait venu faire son sérieux au beau milieu d’une bande de copains délurés, et donc bien vite aurait été rappelé à l’ordre. Ici, les formes de sanctions se rangent de la vanne jusqu’à l’exclusion de ses nombreux contacts. Pour éviter ces extrémités, on partage alors des appels agacés pour se lamenter des friends jugés trop politiques. L’exploration dans la barre de recherche nous offre encore une litanie de groupes minuscules, à l’image de cet exemplaire « la politique sur Facebook, ça broote« . Il faudra attendre le quinquennat de François Hollande, la surenchère sur les identités, puis les attentats, pour que la tendance s’inverse et que la politisation se matérialise par des diffusions systématiques d’articles « salutaires » ou « à lire absolument », que quelques trolls attaqueront en retour. L’hystérie et le caractère éruptif des commentaires fleuves s’installent alors et s’épanouissent jusqu’à leur apogée lors des dernières présidentielles.

La réapparition du gilet de novembre 2018 intervient donc dans une nouvelle ère, celle d’un Facebook ayant déjà connu plusieurs mutations, aussi bien dans sa technique que dans ses contenus, voire dans sa psychodynamique. Si elle n’est achevée, la démocratisation semble alors bien avancée, avec des utilisateurs originaires de milieux plus diversifiés, moins jeunes et rompus au maniement de l’expression revendicatrice par le texte ou par la vidéo « à partager massivement » ( ou « partagé massivement ! » ). Le réseau est alors un lieu possible et approprié de convergence, à la portée d’un grand nombre. C’est donc en toute conformité à ces caractéristiques qu’une vidéo de ras-le-bol emporte la palme de l’action collective, à partir d’un coup de gueule appelant fin novembre au geste simple : le fameux « on a tous un gilet jaune dans la bagnole…« .

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Il est alors très tentant, voire inévitable de reprendre les profils qui composent les groupes d’hier et d’explorer plus avant le contenu de leurs fils d’actualité aujourd’hui, à la manière d’un « que sont-ils devenus ? » (pour être rigoureux, il faut bien évidemment se dire que certains ont entre-temps quitté le réseau, d’autres ne sont plus actifs ou verrouillent leurs pages aux regards extérieurs). Une fois certaines précautions adoptées, le plus frappant est de rencontrer très peu de profils hostiles au mouvement des gilets jaunes. Bien au contraire, dix ans après avoir conspué les « péquenos », les « pauvres ploucs » ; après avoir déploré leur peu de sens esthétique, les mêmes utilisateurs partagent sans frein des vidéos avec des vêtements fluo très politisés.

L’expérience de comparaison s’avère des plus déroutantes. Peut-être ne peut-elle satisfaire ceux qui tiendront fermement à leurs clivages, du type “ploucs” versus “élites”, “beaufs” contre ”bobos”. Ils seront tentés de bien vite rabattre la déconvenue empirique par des corrections méthodologiques. Ou ils s’empresseront de tout remettre en ordre à partir des grilles de lectures habituelles : les nouveaux-anciens gilets auraient accepté leur beaufitude latente, ils auraient la dérision facile envers l’autre, quid de ceux qui…,  etc.

Prenons au contraire le parti de la modestie, celle du chercheur en préhistoire habitué aux incertitudes propres à son objet lointain. Une brèche dans nos certitudes nous offre l’opportunité de mieux appréhender ce qui est réellement clivé, en nous et hors de nous. C’est l’opportunité de sonder nos contradictions intimes, à commencer lorsque la mise en accusation des tendances protofascistes du mouvement s’exprime avec autant de violence et de raccourcis que ce qu’elle dénonce.

C’est également la nécessité de tenir à distance deux versions rigides de la rationalité : celle qui condamne d’emblée des acteurs déraisonnables (les gilets n’ont rien compris parce que…), et celle qui reconfigure en raisonnable la partie exclue du cercle de la raison, en lui accordant la meilleure place en dignité (les gilets ont tout compris parce que…). Autant d’opérations condamnées à verser dans ce que Gilles Deleuze caractérisait comme une « impolitesse métaphysique« .

Dans son petit texte écrit en hommage au philosophe François Châtelet (Périclès et Verdi, paru aux Editions de minuit en 1988), nous étions en effet invités à adopter une certaine « disposition de pensée« . Plutôt que de fixer des trajectoires en lignes droites et d’imposer une rationalité, comme lorsque nous anticipons par exemple l’éventuelle transformation d’un mouvement en parti, le minimum est au contraire de « ne pas savoir d’avance comment quelqu’un, éventuellement, se trouvera capable d’instaurer en lui et hors de lui un processus de rationalisation« . Raison de plus pour aller d’abord rencontrer la promesse du futur dans notre mémoire fossilisée.