Le moi de janvier

Au cas où vous l’ignoreriez, Janvier vient du latin januarius en l’honneur de Janus, dieu romain des portes. Et comme vous ne l’ignorez pas, l’expression janus horribilis ne veut pas dire qu’il fait un sale temps pour la saison mais peut facilement convenir à ceux qui se remettraient difficilement de leur réveillon du 31 décembre…

Longtemps, l’année a commencé plus tard. Avant Charles IX pour être précis, qui par l’ordonnance de Roussillon décida que l’année commencerait avec les gelures de janvier plutôt qu’avec les giboulées de mars. Avant cet édit de Paris et pour de basses questions d’uniformisation et d’unité du Royaume, la remise des étrennes s’en trouvait grandement compliquée, l’année débutant tantôt à la Noël, tantôt à Pâques, voire autour du premier dimanche du Carême. Ce dernier ayant été rebaptisé « Fête des Grands-mères » à l’époque moderne pour faire plus jeûne.

Dans certaines encyclopédies gratuites, on peut lire que « tout le mois de janvier, il est de coutume, dans les sociétés occidentales de souhaiter la bonne année ». Cette coutume grotesque permet de se souhaiter félicité, joie, santé, bonheur et bonne humeur Du 1er au 31, quitte à le faire plusieurs fois si on a un doute, au risque de passer pour un radoteur. Poli et mondain, certes, mais sujet au rabâchage tout de même. La bonne année est le prétexte obligé le 31 au soir pour les embrassades les plus imbéciles sous le gui et les effets de l’alcool.

Antan, on disait « au gui l’an neuf ! », la tradition voulant que l’on se bécote sous une branche dudit loranthacée, symbole de prospérité et de longue vie, ou – si on ne faisait pas partie des privilégiés qui réveillonnent chez Maxim’s ou Castel – on allait frapper à la porte des bourgeois le jour de l’an nouveau pour obtenir quelque aumône. Mais ça, c’était au Moyen-âge et fort heureusement de nos jours on n’assiste plus à ce triste spectacle inégalitaire qui voit d’un côté de moins en moins de repus se vautrer grassement dans une béatitude qui désoblige les percepteurs tandis que de l’autre on réveillonne de plus en plus aux Restos du Cœur ou à la soupe populaire. Auparavant, on disait « Bon an, mal an, Dieu soit céans », expression modernisée au XXème en « Bonne et heureuse année » par souci d’œcuménisme et en application de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Débarrassée de ses connotations religieuses, l’expression est désormais passe partout et ne choquera donc pas les athées où les sans-abris qui n’ont ni toit, ni lit king size et à qui l’on souhaiterait d’avoir Dieu dans la maison ; par pudeur et respect pour leurs convictions, certainement.

D’après les psychologues, janvier serait le mois le plus déprimant de l’année. On se demande sérieusement pourquoi : mois traditionnellement froid, le jour dure en moyenne huit heure trente (ce qui est bien supérieur à la durée légale du travail sous nos latitudes), le mois de janvier est celui qui voit revenir à grands pas les échéances pécuniaires annuelles, les ventes forcées de calendriers à couvertures félines par des postiers en cheville avec les ripeurs et les imprimeurs nationaux et son lot de réformes administratives, de hausses du prix des clopes et du prix du gaz… Cette déprime est tellement entrée dans les mœurs qu’elle est devenue un sujet de prédilection pour les écrivains notoirement neurasthéniques. Tel Michel Houellebecq qui depuis vingt ans nous assène sa Weltanschauung dépressive avec une régularité de métronome dès les premiers jours de janvier pour nous parler de mâles blancs atrabilaires en proie au mal de vivre au moment des fêtes de fin d’année sous couvert d’une critique sociétale écrite par un observateur onusien.

Janvier serait également le mois mélancolique et neurasthénique par excellence, connu pour ses frimas qui durent et qui roidissent les extrémités de toutes sortes, avec cette absence de soleil insupportable jusqu’aux débuts du mois d’avril. Manque qui pousse de plus en plus de citadins à vouloir combler leurs carences en vitamine D en allant se faire tanner le cuir dans des gaufriers géants propres à refiler des mélanomes en pagaille sans avoir besoin de se demander où poser sa serviette. Mais qui sonnent quand c’est à point.

Enfin, janvier a donné son nom à Rio de Janeiro, la célèbre ville brésilienne dont le nom francisé signifie rivière de janvier parce que la baie de Guanabara (en lusitanien dans le texte) a été découverte par les Portugais précisément pendant ce mois-ci. Depuis, Rio de Janeiro est devenue une mégapole de 6,3 millions d’habitants intra muros, mondialement connue pour son carnaval, ses plages, sa statue du Christ Rédempteur au sommet du Corcovado figé éternellement dans la position d’un plongeur de haut vol. Depuis ce mois de janvier 2019, le Brésil est dirigé par un populiste homophobe, sectaire, misogyne et qui se veut le nouveau Trump d’Amérique du sud. C’est vous dire combien le mois de janvier peut être déprimant.