« Vis ma vie » : Une semaine de littérature contemporaine

Lundi : « 21 Centimètres »

Annie Ernaux est invitée dans une émission de télé. Elle discute avec Augustin Trapenard, la caution littéraire et branchée du PAF. Elle répond aux questions, il s’émeut de tout. Elle revient dans la maison de son enfance, celle qui sert de décor à l’ouvrage La Place. Elle se confronte à des photos d’avant, tendues par des câbles en acier : au travers de la cours de son école primaire, dans le grenier de son ancienne maison, dans la rue qu’elle remontait souvent à pieds. Elle les regarde. Il attend une réaction. Leurs yeux bleus sont humides.
Annie Ernaux parle de « territoires d’enfance », à Yvetot où elle a grandi, chante Brassens et confesse son amour pour les vieux journaux quotidiens, qui renvoient au temps « périmé » comme elle dit.
Des acteurs auto-filmés au smartphone témoignent de leur amour pour l’écrivaine : « elle m’accompagne », « elle me parle ». Parce que l’écriture d’Annie Ernaux est celle du quotidien, de la vraie vie. C’est son existence qu’elle raconte, celle de son village, de sa famille. Et ses histoires d’amour. Ses textes comme les journaux passés témoignent de la société, comme s’ils la prenaient en photo. L’autobiographie fait du « je » un témoin de l’histoire : Il est l’expérience personnelle au sein de l’expérience collective. La mémoire individuelle de l’écrivaine traverse l’Histoire. Annie Ernaux se bat contre l’oubli, les défauts de la mémoire et le temps qui passe. Comme elle l’admet elle-même sous les caméras de Canal+, elle vit « beaucoup dans le passé et un peu dans le présent. Presque jamais dans le futur ». Son travail est introspectif et méticuleux : le souvenir, personnel ou collectif, est au centre de l’écriture d’Annie Ernaux.
Les Années en est un exemple. Sorti en 2008 aux éditions Gallimard, le texte est qualifié par Annie Ernaux d’« autobiographie impersonnelle ». Il est rédigé à la troisième personne du singulier : « Elle » est un personnage, un anonyme, c’est le lecteur qui déambule dans le texte. « Elle » rapproche du réel, dissimule le récit de soi en récit de nous. Ainsi Annie Ernaux parle aux lecteurs : ses récits sont estampillés « histoires vraies ». Le lecteur est lui-même invité à vivre le récit en immersion par le « Elle », ou le « Je » utilisé pour La Place. Dans cette disposition, la fiction n’a pas sa place. La littérature témoigne et lutte contre l’oubli. Elle effectue un travail historique et sociologique. Les lecteurs groupies disent « Merci Annie » dans l’émission. Parce qu’elle raconte la vérité : ce qu’elle a vécu + ce qu’ils ont vécu et qu’ils ont oublié avoir vécu. L’engouement qu’elle suscite est nourri d’histoire collective, sociétale, mais surtout d’évènements personnels : c’est leur vie intime que les lecteurs reconnaissent. Et c’est par gratitude mais narcissisme qu’ils disent « Merci ».

Mardi : « Authors studio »

C’est vrai que la littérature contemporaine ne raconte pas d’histoires : elle prend le bus et le métro. Elle va au supermarché, dit des gros mots. Elle raconte la vie de son auteur, ce qu’il pense de ça. Comment il s’est fait larguer ou pourquoi il est parti en voyage. Comment était son enfance. Ce que l’on veut nous, c’est du réel, du vrai et surtout des preuves : Est-ce qu’il s’y attendait ? C’était à quelle heure, en quelle année ? Ce que l’on veut c’est moins du spectaculaire que du crédible. On veut croire à ce que l’on nous raconte. On veut des effets de réel, du langage familier, et des amours qui finissent mal : de la jalousie, du sourire en coin et de l’ironie. Comme les acteurs hollywoodiens sortis de l’école inspirée par les écrits de Stanislavski, les auteurs contemporains se mettent en scène en puisant dans leur propre vécu : le texte littéraire est nourri d’identifications physiques de l’auteur à son personnage. Ce qui résulte de ce mélange, c’est l’autofiction : l’auteur crée un personnage qu’il investit par identification affective, émotive, etc. Il puise dans ses émotions, son expérience personnelle pour rendre le récit réaliste. La fiction est incarnée par l’auteur, et si les faits se détachent de sa vie personnelle, l’affect les rapproche et rend le texte crédible. On parle du « jeu organique » d’un acteur comme de l’« écriture organique » d’un auteur. Ils empruntent le même chemin pour faire vrai. L’autofiction est le pendant littéraire de l’incarnation personnelle d’un rôle étranger. C’est l’« author studio ». La mémoire affective est le moteur de la littérature contemporaine. Elle est la garantie vérité. On y croit à fond. Et dans ce contexte, la fiction c’est mentir.

Mercredi : « Tueurs »

Ce soir Jean Michel Espitallier présente un texte à Montévidéo, rue Breteuil, Marseille. On est pas mal et on s’attend à rigoler, il peut commencer. Dans la petite salle il s’assoit à un bureau. Un rétroprojecteur fait apparaitre derrière lui l’écran de son ordinateur et il écrit : « Quand je vois des hommes je vois des tueurs », citation qu’il emprunte à Claude Lanzmann.
Ambiance. Puis le texte qu’il lit est une énumération de « tableaux objectivistes » comme il dit, de scènes de guerre et de paroles de bourreaux : « tableau numéro 1 » « tableau numéro 2 » etc. Il raconte la guerre par images, petites scènes. Des extraits sonores interrompent quelquefois la lecture. Ça ressemble à des extraits de discours de dictateurs, à des marches militaires. Ça grésille. Puis c’est la fin de sa performance, il écrit sur son clavier. Et on voit en gros derrière lui « fin » puis « (sans) fin ». Il y a ensuite des questions, un mini débat sur les bourreaux : c’était des gens comme nous, certains oui. D’autres étaient de vrais tarés. Oui aussi. Puis Jean Michel Espitallier parle des images de la guerre. Elles constituent un choc, une émotion qui nous arrive directement, sans filtre. Les images attirent l’œil immédiatement. Mais on les oublie vite aussi. Le texte est plus lent. C’est lui qu’il choisit pour « Tueurs », le texte objectiviste, l’énumération de tableaux, et le son brouillé. L’image c’est son écran d’ordinateur, sur lequel il écrit devant nous. Il décrit le réel non pas dans une perspective historique ou sociologique mais littéraire : il s’agit de diffuser le choc des images de guerre, répandre la peur par la succession de petits tableaux. On pense à l’ancien slogan du magazine Paris Match : « Le poids des mots, le choc des photos ». Parce que ce soir c’est le contraire : Les images fond poids, dans la mémoire collective. Et les mots sont choc : objectifs, descriptifs, pour un choc diffus, moins facile à oublier. La fragmentation du discours correspond à la spontanéité de la photo, son isolement aussi (souvent au milieu d’un texte qui fait bloc). Jean Michel Espitallier présente un exemple d’écriture du réel, du vrai (prouvé historiquement) objectif. Il défige les images pour les morceler. La littérature comme il dit ce soir-là, « ralentit les images ».

Jeudi : « The last day of my last life* »

Dans le paysage contemporain, les derniers à mentir sont peut-être les petits chanteurs. Ils sont jeunes, souvent en solo, inspirés par Daho et les synthés des années 1980. Lescop ouvre le sillon dans les années 2010, puis d’autres. La playlist France Inter encourage cet élan nostalgique : Juliette Armanet c’est Véronique Sanson, Benjamin Biolay prend des airs de Gainsbourg, Christine and the Queens cite Christophe, Eddy de Pretto chante comme Jacques Brel. Et la « chanson française » déborde toujours d’histoires d’amour au premier degré.

Pérez, auteur compositeur interprète et par ailleurs critique d’art chante  « une autre fois » : Largué par une fille sur le quai de la gare, il entre dans le bar, se transforme en chaise. « Tout le monde s’assoit sur moi » il chante. Ambiance froide dans la ville, univers nocturne, chagrin d’amour. Alors que la littérature contemporaine produit une prose authentique, la chanson semble se détacher du crédible. Si l’une baigne dans l’intime et l’autofiction dépressive, l’autre brille et roule des mécaniques. La chanson française n’est pas réaliste, et elle n’est plus ironique. Elle incarne déjà le premier degré criard qui tarde à s’affirmer en littérature française. Parce que le tableau est trop noir ou trop rose, la chanson se détache du réel : elle le met à distance, revendique ses artifices. Aux États-Unis, David Foster Wallace avait pourtant ouvert la voie avec des ouvrages tels que Girl with curious hair, avant de se suicider.

Vendredi : « La vie est une histoire vraie »

C’est le dernier jour pour tout changer. Il nous faut raconter des histoires, mentir. Comme le dit Paris Match, on a déjà notre histoire vraie, collective et personnelle. On en veut d’autres, et des fausses. L’autofiction est en fin de course, elle s’essouffle, se perd dans les détails. Le name dropping porte le coup fatal à l’autobiographie, et si on continue comme ça les textes ne seront plus que des listes, des noms, des noms évènements, des listes de noms. Il nous faut des histoires à raconter, des histoires à entendre sans y croire. Des histoires incroyables. Parce que c’est le problème avec la réalité : elle est souvent incroyable. A l’entendre ça parait fou, mais c’est ça qui arrive. La réalité est sans demi-mesure. Elle n’est pas objective pas objectiviste. Elle ne refuse pas la fiction. Pourquoi vouloir autant croire à la littérature, quand face à la réalité, on veut surtout ne pas y croire ? On dit c’est pas possible on dit pas encore on dit oh non c’est pas vrai. La littérature doit sortir de l’ironie, et du récit de soi. Elle doit se détacher du factuel, des effets de réel, se renouveler et entrer de plein pied dans la vie : la littérature contemporaine doit être celle des histoires incroyables, du clin d’œil appuyé, et des jolis mots pas quotidiens.

* Pnine Gefart, « I felt like the last day of my last life »