De la littérature du Phallus dans Sérotonine de Michel Houellebecq

Michel Houellebecq

Petites putes, petits culs, grosses salopes et pédales

Imaginez que vous êtes dans votre salon. La sonnette retentit. Vous ouvrez la porte. Un homme entre, s’installe en face de vous, vous raconte sa vie. Il vous raconte qu’il a eu des relations sexuelles avec des « petits culs » dont « un petit cul de black » qui s’appelle « Tam » (p. 182). Ensuite, il vous raconte qu’il a rencontré aussi dans sa vie quelques « grosses salopes » (pp. 23, 33, 250, 259). Ensuite, il vous développe sa théorie des « trois trous » : « … on se retrouvait en permanence dans une situation de choix ouvert entre les trois trous, combien de femmes peuvent-en dire autant ? Et en même temps comment les considérer comme femmes, ces femmes qui ne peuvent en dire autant ? » (p. 73) Il ne s’attarde pas sur la théorie des 3 trous. Il vous raconte maintenant qu’il a vu sur son chemin « une femelle Indignadas » (p. 21) et aussi une « omelette norvégienne » (p. 105). Puis, il vous parle, assez longuement, d’une certaine Cécile qu’il traite trois fois de « grosse salope » parce qu’elle a quitté son mari (pp. 250, 259). Aussi, cet homme qui est entré dans son salon, et qui ne s’est pas essuyé les pieds avant, n’a-t-il que le mot « pédale » à la bouche : « pédale botticellienne » (p. 10), « pédale londonienne » (p. 222). Soudain, il vous déclare, à propos du SIDA, que « le risque de mort » peut « constituer un piment vrai » (p. 74). Son grand problème ? Il n’arrivera plus à bander, même devant « deux jolies petite putes de 16 ans » (p. 155) à cause de la tonne d’antidépresseurs qu’il est obligé de prendre parce que « Camille », qui opérait en fellation avec une grande « générosité » au point de lui faire comprendre ce qu’est véritablement le « don », l’a quitté à cause du « petit cul black » de Tam, justement.

Il n’est pas difficile d’imaginer ce que vous feriez de ce type, peut-être même l’auriez-vous balancé par la fenêtre dès la deuxième ligne du paragraphe qui précède. Malheureusement, ce type n’est pas un type, c’est une drôle de construction : un nom d’auteur « Michel Houellebecq » qui signe une chose qui se vend encore un peu et qui s’appelle un « roman », et aussi, une sorte de voix romanesque bizarre à la première personne prénommée « Florent-Claude » qu’une sans doute-amie à lui, Catherine Millet, mentionnée pour hommage dans le roman, compare à un tissu type « bourrette » (Le Monde des Livres, 4 janvier 2019). Cette drôle de construction à la première personne ne tient donc pas des propos de salon mais un discours littéraire qui est imprimé dans le roman posé devant vous et que vous regardez dans l’air de ce matin morne de janvier avec un drôle d’œil, et aussi, avec dans le viseur arrière : #metoo, #balancetonporc #noustoutes, #nousaussi. Il se trouve aussi que, par le plus grand des malheurs, vous avez non seulement un salon mais vous publiez aussi dans une revue qui s’appelle Vacarme dont certains des compagnons de route ont approché de près ce que c’était, vraiment, que se faire de traiter de « pédale » et surtout ont pu goûter, goûtent toujours, le « piment vrai » du SIDA dans l’amour. Que penser ? Que dire ? Comment réfléchir ? « Halte là », vous dit une première voix en vous, et cette première voix vibre dans l’air du matin morne de janvier. Devant toi, il y a un grand risque, celui de tomber dans la « moraline », écrit Catherine Millet, toujours. Et puis aussi, nous vivons « dans une période de répression féroce des pulsions sexuelles (sic) ». Je ferais donc fausse route en m’indignant de l’abjection de la dénomination sexuelle des femmes et des homosexuels dans un roman. Je ne comprendrais rien à la littérature, à l’admirable spécificité du discours littéraire, à l’autofiction, au « pacte de lecture ». Retourne en première année de fac de lettres, pauvre fille ! Déjà, tu es une vieille idiote de penser que ce discours littéraire qui est tenu au moyen de cette drôle de construction, ce « Je » bizarre qui s’autorise, qui se permet, au nom de la sainte littérature, puisse se juger à l’aune de tes bas critères. Tu n’as donc pas compris ? C’est de la FICTION, idiote ! Le « Je » de l’auteur n’est pas le « Je » du narrateur qui n’est pas le « Je « du personnage. On te l’avait déjà expliqué, pourtant, avec le vieux Marcel. Marcel n’est pas Proust. Christine n’est pas Angot. Donc, Florent-Claude Machin dans Sérotonine n’est pas Michel H. Donc, tu n’as pas à être en colère, ce n’est pas du réel, c’est de l’art, c’est une voix poétique très spéciale qui questionne le monde et tu dois avant tout comprendre son fonctionnement, si tu veux être autorisée à penser, et surtout, si tu veux être écoutée. Je vais donc oublier ce personnage de vieille idiote qui ne supporte pas cette avalanche de propos sexistes, misogynes, homophobes (après tout, peut-être est-ce seulement une drôle de construction aussi que cette « vieille idiote » qui publie dans cette revue nommée « Vacarme ») pour tenter de comprendre le fonctionnement romanesque qui permet a minima de rendre lisible aujourd’hui un si parfumé discours littéraire.

Tout d’abord, avant de commencer, sachez que renoncer à cette colère va beaucoup coûter à celui qui s’appelle « MH », parce que cette colère, c’est ce qu’il cherche. Catherine Millet n’a rien compris. Il ne s’adresse pas à de vieilles libertines comme elles qui aiment les phallus, dans le métro et ailleurs, il s’adresse à la lectrice moyenne que je suis et si, en plus, cette lectrice moyenne, qui pratique une sexualité moyenne, qui a engendré une progéniture moyenne, s’est déjà pris deux ou trois doigts au cul dans le métro, c’est encore mieux car, comme ça, elle sera comme une « noire » et ses deux enfants dans le roman, un peu « choquée » que, dans une salle d’attente, un homme se fasse « sucer la bite » en tout exhibitionnisme : ça y est, moi aussi, je parle comme la drôle de construction romanesque, ça vous plait ? (p. 104). Si jamais, donc, j’adhère à la fable du discours littéraire trempé de fiction et d’imagination, je ne serais plus du tout « choquée », je ne serais plus qu’une lectrice blasée, ou pire, une lectrice complice d’un jeu fictionnel cousu de fil blanc, et non de fil de « bourrette », qui me ferait perdre tout intérêt à sa capacité de transgression. C’est ça, le problème, Madame Millet, avec la « moraline » pour reprendre ce terme qui est le vôtre : quand la moraline disparaît, il n’y a plus de transgression et, s’il n’y a plus de transgression, il y a donc moins de libertinage, et aussi moins de liberté sexuelle ? C’est-à-dire moins de plaisir ? Pour rendre pleinement hommage, hommage critique, à Sérotonine, il faut, donc, tout de même secréter un peu de « moraline », sinon c’est manqué, sinon on tombe à des banalités du type « très gros travail de mise en forme » (Catherine Millet, encore). Et c’est ainsi que l’opinion de Catherine Millet, énoncée en 224 signes, s’autodétruisit, ce qui est triste.

Pour qu’il y ait un intérêt littéraire, il faut essayer de comprendre le jeu qui s’enclenche, de la « moraline » à la « sérotonine », et prendre au sérieux la capacité de subversion que ce jeu engage pour en interroger les conditions de lisibilité. Avant de le prendre en sérieux, notons alors que c’est assez petit joueur comme subversion, cela sent un peu sa subversion de planqué sous sa couette. Je remarque ainsi que, lorsqu’on aborde le thème un peu sérieux de la pédophilie (la seule vraie transgression de l’époque ?), avec prudence, la drôle de construction à la première personne qui gouverne la chose qui s’appelle un roman délègue. C’est donc un pauvre médecin traitant auquel, très habilement, est réservé le discours suivant : « Le problème aussi avec vous, c’est le Captorix, avec le Captorix peut-être vous banderez pas, ça je peux pas le garantir même avec deux jolies petites putes de 16 ans, je peux pas le garantir, c’est ça qui est chiant avec le produit. » (p. 156). Et puis, ensuite, c’est à un affreux ornithologue allemand que revient le choix de la pratique dure de la pédophilie avec une fillette de 10 ans. « … une petite fille frappa à la porte de son bungalow ; enfin, une petite fille, entendons-nous, c’était une brunette d’une dizaine d’années au visage enfantin, mais elle était plus grande que son âge. » (p. 211) Encore plus habilement qu’avec le médecin traitant, la drôle de construction romanesque qui se cache derrière le « Je » de Florent-Claude Machin se voit donc entièrement dédouanée de toute responsabilité pénale puisqu’elle ne fait que visionner par effraction une vidéo qui vient d’être tournée dans le bungalow jumeau de celui dans lequel la drôle de construction (bourrette ou fil blanc) vit provisoirement, justement, et qui est situé au bord de la mer. Heureusement, le lecteur, ou la lectrice salace, a droit à la description entière et détaillée de la vidéo mais on lui sucre tout de même le pire, une pénétration, ce serait trop hard, on n’a donc droit qu’à l’ébauche de la fellation filmée en temps réel par le pédophile allemand : « La fille dansait avec un réel enthousiasme, emporté par le rythme, de temps en temps, elle faisait virevolter sa jupette, ce qui permettait à l’ornithologue [ et aussi à la drôle de construction romanesque, ainsi qu’aux lecteurs] de très beaux aperçus sur son petit cul, à d’autres moments elle s’immobilisait face à la caméra et ouvrait les cuisses en se mettant un ou deux doigts, elle enfonçait ensuite les doigts dans la bouche et les suçait longuement, quoiqu’il en soit il s’excitait de plus en plus, les mouvements de la caméra devenaient franchement chaotiques et je commençais en avoir marre… » (pp. 215-217).

Voilà comment la drôle de construction romanesque s’arrange avec « l’oppression légale » qu’il décrit à propos du monde non-fumeur dans lequel on l’oblige à vivre (pp. 36-38) mais qui désigne bien évidemment ce monde d’asepsie sexuelle marqué par les bonnes mœurs (celles défendues supposément par la vieille idiote abreuvée de préjugés anti-sexistes que je serais) et dans lequel, avoir des relations sexuelles avec des prostituées mineures thaïlandaises et faire tourner des vidéo pornographiques à des mineurs sont tout simplement interdits, pas seulement réprouvés : interdits. Ce qui signifie qu’au-delà de la question des mœurs, celle de la légalité se pose aussi. Là, nous nous approchons un peu plus du rôle de la drôle de construction romanesque propre à Sérotonine : dénoncer l’asepsie de l’excitation sexuelle dans le cadre de la légalité autorisée au discours littéraire, un discours littéraire qui fabrique à cette fin des délégations de voix pour rester dans les bornes de cette autorisation. Décidément, le tissu au fil « bourrette » de Catherine Millet s’explicite. Dénoncer cette ignoble propreté morale qui consiste à ne pas appeler un petit cul « un petit cul », etc. et aussi, peut-être, dénoncer ce qui empêche de lever le tabou de la pédophilie. La délégation de voix, l’afflux soudain de péripéties dans un monde au sein duquel le nombre d’actions accomplies par Florent-Claude se compte sur les doigts d’une main, permet d’échapper à la censure de la loi sans renoncer à l’usage romanesque de la transgression, cela s’appelle un habile contournement et nous pouvons supposer que, chez Flammarion, on a bien relu le passage pour qu’il passe les fourches de l’affreux monde oppressif des mœurs sexuelles les plus débridées qui a pour nom notre modernité.

Et c’est ainsi que l’ornithologue pédophile revient plus tard par la porte de derrière habiter une rêvasserie de la drôle de construction qui s’inquiète de ce que le type va devenir quand il sera enfin chopé dans une geôle de pays exotique gangrené par le tourisme sexuel. Tant que c’est dans la littérature, que nous importe ? Si on s’autorise pas en littérature alors ? N’est-ce pas la dernière hégémonie culturelle qui demeure à la littérature que celle de pouvoir questionner tous les tabous ? Une amie, moyenne comme moi, existence moyenne comme la mienne, me lance : « Mais tu n’as pas compris, le territoire d’exploration de MH, c’est l’abjection. Il arpente l’abjection. Son objet, c’est l’abjection et rien d’autre. » Sans doute. Sans doute ? Par exemple, on peut tout à fait interpréter le passage sus-cité comme une adresse envoyée au lectorat allemand qui adore « MH », qui achète énormément du « MH ». « Alors, les gars, vous aimez mes romans ? Voilà comment mon roman vous dépeint ! Tel que vous êtes ! On vous connaît, vous, les Allemands ! », crie en sous-texte la drôle de construction. Et puis aussi : « On vous connaît tous, lecteurs, lectrices, la pédophilie est en nous, elle réside dans le fond noir de l’être chez tous. » La méchanceté envoyée à Bataille dans le cours du texte est un indice de la connaissance sans aucun doute du Procès de Gilles de Rais qui fut édité par lui en 1965 (p. 109). Pour rétablir les conditions de lisibilité de tous ces moments putassiers, obscènes, du roman – et là, on met égalitairement le morceau pédophile avec les autres dans la galerie – il faut aller jusque-là, jusqu’à comprendre le chemin qui mène du geste critique de Bataille au geste romanesque opéré par la drôle de construction.

Cependant, on notera, que Bataille explicitait les lignes et contours de sa quête, que le « Je » d’Histoire d’œil ne relevait pas tant de la « bourrette » que ça. En adoptant cette drôle de construction romanesque, cette voix qui se dilate, et puis qui se rétracte, au gré du vent qui vole, comme un phallus en accordéon, pas moins, pas plus, le doute est distillé, pas seulement sur l’adresse du discours littéraire, mais sur cette fonction de l’esquive, sur le refus de faire position – contrairement à Bataille, esquive dont la délégation de voix décrite plus haut est pour nous le signe. Pour le dire plus simplement : nous n’avons peut-être pas besoin de la poubelle mentale dont la voix de Florent-Claude est aussi la traduction romanesque. Ou alors, s’il faut l’explorer, cette poubelle, en tant que telle, alors, pourquoi esquiver son élucidation ? Cela s’appelle un défaut d’engagement selon mes bas critères de lectrice moyenne, qui s’incarne au moyen d’un brouillonnement de voix qui organise à dessein la confusion.

Or, on nous a trop habitués à considérer la littérature comme la fabrique d’une bouillasse au nom de la multiplicité de la Langue, le fourmillement de l’Intertextuel, la Rhizomatique du sous-texte. Si on s’en tient à Histoire sans nom de Barbey d’Aurevilly, cité longuement dans Sérotonine et qui raconte l’histoire d’un viol d’une très jeune fille par un moine diabolique, viol qui détruit une mère, une fille, un enfant, et qui donne le prétexte assumé à Barbey d’explorer très précisément et simultanément l’énigme du consentement et celle du refus du consentement (puisque, séduction du diable extrême il y a, pour que ce viol advienne), alors, la nébuleuse romanesque s’éclaircit au cours du récit : la part du diable est assumée par Barbey, alors qu’elle ne l’est pas à dessein dans Sérotonine. « Je me servis un grand verre de poire Williams et reviens rapidement à la raison : c’était lui qui était en danger, ce n’était pas moi ; c’était lui qui risquait trente ans de prison incompressibles, ce n’était pas moi ; il n’allait pas faire long feu. » (p. 218, souligné en italiques dans le texte) Lui ? Moi ? Qui ? Le rêve de la drôle de la construction, c’est bien, aussi, aux dépens de la lectrice moyenne que je suis, de réussir à faire un objet romanesque qui puisse concurrencer avec les moyens de la communication littéraire le jeu même du dépassement de la légalité autorisée en matière de pulsions, d’où l’esquive : après la lectrice moyenne aime ou elle n’aime pas : tout est aussi affaire de goût.

Pas seulement une exploration du territoire de l’abjection mais plutôt une construction du territoire de l’abjection à fins de communication littéraire, alors, – ai-je répondu à l’amie qui défendait l’exploration de l’abjection en littérature – une construction qui puisse rivaliser dans le champ médiatique avec d’autres types de transgression, insubordination, désobéissance, … sans doute, entre autres, à fins de rien, à fins de rien du tout, pour elle-même, en soi, comme une construction réflexive énonciative réussie, comme un beau travail romanesque accompli en soi pour soi : du dandysme contemporain, cela s’appelle. « MH fait encore du MH », voilà ce qu’on entend partout : la circularité dénoncée ou intégrée dit bien le serpent qui se mord la queue et qui doit beaucoup à Blanchot, cette fois (p. 109). Où va la belle, très belle perversité littéraire ? Vers elle-même.

Le spectre de Sade hante aussi l’Europe et ventriloque la voix de la vieille idiote que je serais (p. 281). Comme si, Sade, c’était que de la fiction, que de l’imagination ! Que de la prouesse ! Mais qui aurait envie de lire Sade et Bataille et Blanchot, si le discours littéraire chez eux n’entretenait pas un rapport critique au monde social ? Qui ? Personne. Et surtout pas « MH » ! Je ne me souviens pas avoir lu, jamais, de roman, avec le seul sentiment de partager une pure affabulation coupée du monde réel destinée à enchanter en pure fiction mes nuits agitées de lectrice moyenne à la sexualité moyenne ou seulement à être admirée comme pure prouesse en soi, comme un phallus qui fonctionne bien, élastique, pneumatique, qui voudrait être seulement contemplé pour lui-même. Parce qu’il n’y a rien de plus interchangeable qu’un objet pareil, phallus ou livre, c’est cela, le problème de la prouesse, elle rejoint rapidement sur l’étagère les autres prouesses dans l’armoire de l’oubli. N’est-ce que cela « une action qui vise le lecteur ? » (Agathe Novak-LeChevalier) Le dandysme a toujours eu des problèmes avec sa postérité. Art éphémère d’actualité, c’est. Et c’est pourquoi en fin de livre, la drôle de construction tente d’attirer à soi Thomas Mann et Marcel Proust : pour établir la pérennité qui lui manque sinon, par principe.

Phallus bicéphale

Ce qui fait jouir, donc, dans Sérotonine, c’est la transgression en soi, uniquement, ce combat de « vieux guérillero » (p. 38) qui s’applique à tout, à n’importe quoi, à rien. Entre autres, la subversion de pseudo-nouvelles normes qui, avec une grande difficulté, tentent de se mettre en place au moyen de voix collectives de femmes et aussi d’hommes qui les soutiennent, ces pseudo-nouvelles normes selon lesquelles, oui, une femme peut être bandante au-dessus de 16 ans, en refusant de se soumettre à un jeu de domination sexuelle qu’elle ne souhaite pas. Quelle chance pour la drôle de construction romanesque que ces pseudo-nouvelles normes ! Désormais, elles l’autorisent à aller de plus en plus loin dans la dénomination et le récit (et aussi dans la couardise) ! Car si on relit, comme moi, les romans de « MH » qui précèdent, l’un après l’autre, on voit bien que, algorithmiquement, en accompagnement de la courbe ascendante de cette prise de conscience sociale sur le statut d’objet sexuel des femmes, roman après roman, la parole masculine se fait de plus en plus agressive, de plus en plus ignoble. Manières de vaincu ? Manière de résistance ?

Michel Houellebecq

Mais le livre le dit lui-même, espèce d’idiote ! (Décidément !) C’est même son sujet ! Pas l’abjection ! La dévirilisation des phallus. L’impuissance. Et c’est ainsi que, dialectiquement, plus l’impuissance physique est proclamée, plus le phallus est raconté en mode dévirilisé, plus la drôle de construction romanesque s’autorise à se reviriliser fictionnellement, à se reconstruire littérairement dans ce que n’a jamais été seulement le phallus, car, personne n’est assez bête pour ignorer que la liberté sexuelle qui règne aujourd’hui permet à tous les phallus de prendre leur pied sans forcément tremper le bout de leur gland dans l’encrier pour se promener dans un monde exclusivement hanté de « chattes humides, « petits culs », « grosses salopes » et « pédales » en tous genres. On a pu lire sous la plume de Jean Birnbaum, que ce roman Sérotonine croyait à « la possibilité d’un amour sincère, solide, rédempteur » : mais il faudrait tout de même donner une définition de ce qu’est l’amour dans ce genre littéraire du phallus dialectiquement bandant et mou, dévirilisé et revirilisé par l’écriture. Plus le personnage débande, plus la drôle de construction bande, enfin, elle bande, elle dit littéralement ce qui la ferait rebander: ce fameux « amour », une madone aux grands sourires qui a des « crises kinder bueno « , une sorte de femme enfant qui fait des fellations au moyen d’une absolue générosité de sa bouche (p. 174) : oui, c’est cela, la possibilité de l’amour dans la littérature du phallus et qu’active la drôle de construction romanesque, cela, rien que cela.

Et ce n’est pas tout.

Bien sûr que le texte nous nargue depuis cette mince protection fictionnelle qu’est la drôle de construction romanesque à la première personne. Il joue de ce trouble pour s’affranchir des jugements propres aux communs des mortels tout en les provoquant, un peu comme, toutes proportions gardées, l’urinoir de Duchamp demeure toujours un urinoir sans se transformer en statue d’albâtre en dépit de son déplacement au musée. Andy Warhol nous avait déjà enseigné à payer des fortunes pour avoir chez soi sa propre femme photographiée en Marilyn Monroe mais, maintenant, on se paye un roman pour être renvoyé à son sentiment d’indignation de lectrice moyenne devant l’affranchissement des normes de jugement communes. Souvenons-nous de « Ceci n’est pas une pipe. » Oui, une « pipe », effectivement, c’est aussi autre chose.

Ce trouble permet aussi un habile questionnement de la connerie de la virilité du phallus ; la scène d’ouverture est exemplaire et elle a été fabriquée en vue de poser ce questionnement (pp. 13-18). La drôle de construction romanesque aide deux jeunes femmes à prendre la mesure de leurs pneu pour savoir s’il faut les regonfler ou pas. La stéréotypie sexuelle (grosses voitures, short moulant) est assez réflexive pour qu’on s’inquiète de savoir si elle est critique, réflexive ou si elle est défendue pour ce qu’elle est. Le mouvement de la lecture s’effectue alors en deux temps. 1/ déconstruction du phallus réduit à une scène d’un sexisme pareil pour durcir un peu 2/ en même temps, assez perversement, cette déconstruction permet à la littérature sexiste du phallus de s’épanouir librement, de redondance en redondance, car on prend quand même du plaisir dans un monde romanesque où s’épanouissent librement les « petits culs » en « short moulant ». Michel-Florent-Claude invente donc, en passant, le SAS réflexif pour lecteurs de la classe moyenne qui se donne l’alibi de la littérature pour s’amuser du sexisme.

Cette littérature du phallus qui s’épanouit librement de page en page réussit un tour de force : celle de nous faire accroire qu’en raison d’un déplacement gauchisant et émancipateur des pseudo-nouvelles normes sexuelles, désormais, le phallus est en minorité et ne peut plus que traîner une mélancolie au bout d’un gland désabusé par ce que sont, horriblement, devenus les femmes aujourd’hui. Non seulement, on n’a plus le droit de fumer dans les hôtels mais en plus les femmes peuvent désormais avoir des désirs sexuels : c’est le pauvre personnage de Claire (p. 124), celui de Cécile qui part seulement parce que son mari ne lui fait plus l’amour (p. 205) ; celui, archétypal, en provenance d’un film de Truffaut, de Yuzu.

Dans un monde peuplé d’ « araignées venimeuses » telle Yuzu (p. 77), le phallus ne peut qu’organiser son sauvetage en étant de plus en plus phallocrate : le trouble engendré par la drôle de construction romanesque se précise, il se trouve en réalité à l’origine d’une phallocratie poétique parfaite, une phallocratie en conquête qui, par un tour de passe-passe magique, de majoritaire et puissante, se retrouve décrite à longueur de pages en minorité chargée de rectifier l’injustice de la nouvelle société. Toute la première partie du roman est ponctuée de tentatives de « libération », et, de quoi, le phallus veut-il se libérer aussi pathétiquement ? De sa situation minoritaire de créature soumise aux « araignées venimeuses » ! Et voilà comment, aujourd’hui, la transgression passe du côté de la stéréotypie sexuelle sexiste et homophobe. Voilà le grand malheur du phallus ! Pleurons ensemble avec lui. En toute gloire, la littérature du phallus nous vend sans vergogne de vieux poncifs machistes et virilistes. Mesdames, Mesdemoiselles, si vous voulez que Monsieur bande, n’oubliez pas de ne pas savoir mesurer la pression des pneus, et surtout de porter un short moulant. Désormais, l’horizon d’émancipation des femmes et des minorités est devenu une castration et désormais le phallus dominant est devenu une minorité.

Lorsque la part du diable est assumée, donc, dans Sérotonine, concernant le sexisme envers les femmes, concernant le racisme social, concernant le racisme culturel envers tout un ensemble de catégories de populations elle se module en une série d’adhésions putassières à vocation transgressive : ce qui n’est pas « sublimer la vulgarité » (Catherine Millet toujours), du tout, mais supposer cette vulgarité en nous tous, la supposer, c’est-à-dire contribuer l’édifier en réalité en nous tous : sans doute, à raison, c’est réussi, puisque, du « MH », cela se vend bien.

Notons que c’était déjà le même tour de passe magique dans Soumission (2015) : la drôle de construction romanesque d’alors arrivait à nous faire croire que quelques millions de musulmans en France, une minorité donc, était en mesure d’accéder à la toute-puissance politique. Une religion minoritaire, sous la plume de « MH », cela devient une religion d’État. Dans Sérotonine, c’est la même chose : une minorité de femmes devient une armada d’araignées venimeuses qu’il faut écraser à tous prix. Voilà comment on fait de la littérature à partir des fantasmes d’une époque, ou plutôt à partir des fantasmes d’une catégorie de population majoritaire qui ne supporte pas de partager un morceau de couverture symbolique avec celles et ceux qui ont envie d’autre chose qu’un regard sexuel modulé en regards sexistes. Cette littérature du phallus nous rempaquette l’érection en prix à gagner au refus de la normalisation de supposés nouveaux standards sexuels dans un monde où, en France, en 2015, 62 000 femmes sont toujours estimées avoir subi un viol ou une tentative de viol : on a donc encore de la marge avant que l’asepsie de l’excitation sexuelle virile soit complète devant les corps des femmes transformés en objet sexuel en dépit de leur consentement, pas d’inquiétude. Le diagnostic critique de « MH » est faux, tout simplement faux, ce qui gênant dans un roman critique.

Évidemment, non seulement la femme qui doit se rendre conforme au désir de phallus doit porter un « short moulant », mais en plus, c’est mieux qu’elle n’appartienne pas à la bourgeoisie (le rôle du Japon dans le livre), qu’elle ne soit pas émancipée (encore le Japon, émancipation = un gang bang canin pour la drôle de construction) et aussi qu’elle ne soit pas occidentale car les occidentales détruisent les hommes, c’est bien connu, contrairement aux « Moldaves » et aux « Camerounaises » (p. 208). Mais, à ce stade, Sérotonine ne fait plus dans la dentelle ni même dans la bourrette.

Et qu’on ne vienne pas me parler d’humour à propos de ce joli catalogue : tout d’abord, parce que s’autoriser à rire de catégories de populations comme cela, ce n’est jamais anodin. N’oublions qu’on trouvait très drôle dans les années 1930 en lisant chez Céline sa comparaison des Juifs avec des vers de terre et qu’on a donc défendu le brillant et le génie de ses pamphlets au nom du rire, en vertu du rire. Tout le milieu éditorial français – de rares exceptions – ont ri en cœur devant les vers de terre vitupérés avec verve par cet « immense prosateur » qu’est Céline (Cf. la très belle conférence donnée par Philippe Roussin dans le cadre des Grandes conférences de l’EPhEP, Paris, le 22 novembre 2018 : « Que signifie republier les pamphlets antisémites de Céline en 2018 ? »). Que le catalogue sexiste de Sérotonine soit drôle n’est donc en rien un argument pour le justifier, il est le symptôme de qui s’autorise encore et toujours, comme un bon vieux bras d’honneur du phallus aux femmes qui s’estimaient désormais pouvoir être exemptes d’un tel traitement, même fictionnel, même romanesque. Alors, il a bon dos le fameux génie du discours littéraire patrimonial français ! Et, bizarrement, dans Sérotonine, pas de Céline. Du Chateaubriand, du La Rochefoucauld, du Vauvenargues, du Chamfort, du Lamartine, du Barbey, aussi, on l’a dit, mais pas de Céline : trop concurrentiel, sans doute ?

La réussite de la drôle construction romanesque tient à cela : à ce phallus bicéphale qui ne bande plus, phallus mélancolique, phallus en berne critique avec un bout du gland qui pense et en même temps ce phallus triomphant en écriture romanesque, qui, à défaut de bander, écrit ce qui susciterait sa bandaison. Malheureusement, le résultat final est tel qu’il est, en dépit de sa chute qui essaye de rattraper par les sentiments ce qui a été perdu par le sexisme pendant tout le roman, à savoir une certaine lisibilité : un texte triomphant de virilisme sexiste et, le drapeau de mélancolie avec le suicide final en chute ne changent rien à l’affaire : c’est trop facile, aussi la lectrice moyenne conserve sa rancune, basse, mesquine, sans honte.

Les jeunes filles en fleur

Ce qui est amusant, c’est l’application de la pensée réactionnaire à cette chose qu’est le phallus bicéphale. La grande réussite des écrivains réactionnaires, celle de tous les grands vaincus par la norme sociale, historique, en vogue, c’est de transformer les défaites en victoire par et au moyen de l’écriture. Chateaubriand avait déjà réussi à nous faire croire que la vraie modernité, c’était pas la Révolution française, c’était le Christ et que les paroissiens de Saint-Malo obscurantistes asservis au petit noble du coin (le papa de François-René) étaient en réalité des indigènes primitifs remarquables, des Indiens de la France dont les méchants révolutionnaires ont programmé la destruction. Éternelles séductions des mondes enfuis… ! Quels qu’ils soient, camembert, livarot, vaches laitières. Temps, tu ne suspends plus ton vol. Pourquoi, mais pourquoi ? Aujourd’hui, on se paye le luxe de considérer la femme comme un objet sexuel mais on plaint les poules qui souffrent et les vaches qui meuglent « doucement » sur la paille, on valorise le terroir mais comme un monde aristocratique : tout cela pour fabriquer du romanesque ancien. Le monde de l’Ancien Régime, c’est la vraie modernité, racontait Chateaubriand. « MH » nous écrit maintenant que la vraie modernité, c’est la connerie du phallus, sa laideur, son ignorance, son incapacité à être devant des créatures autres que soumises à sa plume et à son regard, la fameuse Camille qui se transforme en Madone des temps moderne élevant fusionnellement son fils dans un chalet échoué dans la nature et sans commerce avec les humains. Toutes des « putains » (pardon, des « chattes humides », des « petits culs », etc.) sauf maman. Sauf la Vierge. Et il faudrait en plus qu’on soit choqué, qu’on participe au « buzz » de scandale littéraire de lire Chateaubriand, Proust, Lamartine, par le biais du phallus. Ce biais grossissant donne une réécriture assez drôle de Proust en fin de roman et assez crédible : oui, sans doute, les « jeunes filles en fleur » sont aussi des « jeunes chattes humides », ou au choix, l’attribut masculin qui excite les messieurs (p. 334). Étonnamment, quand il est question de clore, la drôle de construction romanesque devient plus magnanime avec les homosexuels car elle sait qu’elle a besoin d’eux pour que cette réécriture de Proust au ras du phallus passe. Et c’est vrai qu’on l’achète cette réécriture.

Pourquoi on l’achète en dépit de tout ? D’abord, parce qu’on aime à ce moment -là, l’alliance fructueuse du geste critique à l’objet romanesque, en dépit que ce soit extrêmement la mode en ce moment. Ensuite, parce que toute lecture critique du patrimoine qui ne soit pas respectueuse est un petit enchantement. Nathalie Quintane imagine sa grand-mère claquer la porte au nez de Sainte-Beuve et de Proust, « MH », lui, ressaisit Lamartine (que Balzac appelait un « flamand rose » car selon lui le lyrisme n’était pas assez viril, c’est dans Modeste Mignon) et Proust pour incarner dans le passé et dans la tradition de la littérature sa littérature du phallus minorée : cela nous amuse et puis cela est juste aussi, car il n’est pas assez connu que, par exemple, dans Mon cœur bave à la poupe d’Arthur Rimbaud, il soit question de tout autre chose que de « cœur » et qu’il est temps, dans cette perspective, de dépoussiérer toute la littérature lyrique et romantique du Vieux siècle que « MH » a beaucoup lu puisqu’il se prend à la fois, explicitement, pour Nerval et pour Baudelaire (p. 126, 312). Bien sûr, cette insubordination face au patrimoine, c’est un mode de lecture partisan que nous devrions réprouver, nous, qui avons eu l’idiotie et l’inculture de nous mettre en colère devant la perversité de la drôle de construction qui dit « Je » dans Sérotonine. Mais nous choisissons de la sauver pour deux raisons. La première, comme nous l’avons dit, c’est que toute insubordination est heureuse face au patrimoine national de la littérature française. La seconde, est que – ricanements en sus – il est drôle que « MH », à son corps défendant, utilise les ficelles de la critique minoritaire pour vendre le phallus. C’est potache, ce détournement des standards de la critique sociale appliqué à la littérature mais pas seulement. Alors que le roman pourfend toutes formes de soixanthuidardisme, il applique ses recettes aujourd’hui florissantes qui font être la littérature minoritaire être en pleine forme sur les tables de librairie, comme quoi, toutes ces vieilles casseroles qui ont contribué à fabriquer de « l’oppression légale », ce qui, pour Catherine Millet, sécrète de la « moraline », sont finalement toujours bonnes à cuisiner, même quand on est devenu un vieux « MH ». La minorité, ça marche ? Alors je vais faire de la minorité aussi… Ca s’appelle du copiage, Monsieur « MH » !

Michel Houellebecq

J’entends déjà les mauvaises langues malheureuses de se mirer en lecteurs et lectrices de ce que je viens de décrire vipériner tout bas que le cœur du roman, ce n’est pas cela : ça, c’est que de l’habillage. Le cœur du roman, c’est la prophétie des Gilets jaunes, la PAC et la mélancolie, la destruction de l’agriculture soumise à un plan social qui ne dit pas son nom (pp. 248-249) : c’est le choix de lecture, entre autres, qu’a fait Lise Wajeman dans Mediapart qui a préféré sans doute sauver ce qui a ses yeux était digne d’être sauvé. Habilement, encore, alors que « les écologistes radicaux », sont traités de tous les noms à plusieurs reprises dans tout le roman, c’est bien sûr une révolte écologiste qui occupe le centre de la narration. On remarque que, cette dernière, une fois encore, est toute masculine : la seule femme présente tient un café ou quelque chose comme ça (p. 269), une autre se casse à Londres avec la susdite déjà « pédale londonienne » et sa désertion provoque le suicide d’un héros des barricades sur fond de machines agricoles (p. 259). Parce qu’on va pas se suicider que pour une question de quotas laitiers, il faut en plus un coupable : encore une femme. De toutes les manières, dans la littérature du Phallus, le principe est de tout ramener au phallus : et c’est pourquoi, en dernier ressort, l’écologie s’adjective en « filles fraîches, écologiques et triolistes. » (p.18)

En passant, sur les barricades de Gilets jaunes, ou sur les anciennes barricades, il y a eu des femmes, pas que des hommes, mais c’est vrai qu’elles ne faisaient pas de « crise kinderbueno », du moins Victor Hugo n’en a pas parlé dans Choses vues, choses vues et pas fantasmées.

En conclusion, j’invite Michel-Florent-Claude, son « Je » et sa drôle de construction romanesque à cesser de contempler à l’infini son phallus car cela doit être ennuyeux à la longue, ça monte, ça monte pas, ça remonte pas, ah si, ça remonte, etc. histoire d’éviter la défenestration, et aussi, je l’invite à se rapprocher des « chattes humides » qui ne mordent pas toujours comme les araignées, cher Michel-Florent-Claude, en dépit de leur émancipation nouvelle, mais pour ça, faudrait arriver à ouvrir plus grand les yeux sur elles, à ne pas hésiter à se rapprocher, même, pour changer d’angle, sans toujours s’arrêter au niveau SAS. Qui sait ? Peut-être seriez-vous étonné de ce que vous pourriez découvrir ? Pour vous guider, Chateaubriand aussi est passé par là, alors !

Michel Houellebecq, Sérotonine, Flammarion, janvier 2019, 348 p., 22 € — Lire un extrait