Prix Wepler 2018 : Nathalie Léger, performance et écriture, des gestes réparateurs ? (La Robe blanche)

Nathalie Léger © John Foley/P.O.L

La robe qui donne son titre à ce saisissant récit de Nathalie Léger, qui vient de recevoir le Prix Wepler 2018, c’est celle que porta l’artiste Pippa Bacca pour un voyage qui devait la conduire en auto-stop de Milan jusqu’à Jérusalem, afin d’effacer les horreurs de la guerre. Mais ce voyage a pris désastreusement fin en Turquie, où la jeune femme fut violée et tuée. Cette robe, qui était un instrument de réparation, est aussi une surface graphique qui prend sa part de la salissure et des ordures du chemin, qui témoigne concrètement du parcours de l’artiste. Robe blanche et page blanche, performance et récit, c’est dans cet écart que s’invente l’étonnant texte de Nathalie Léger, avec sensibilité et élégance.

Après avoir mené une passionnante réflexion sur l’exposition et plus particulièrement sur la mise en scène de soi à travers la comtesse de Castiglione dans L’Exposition (P.O.L, 2008), après l’évocation de la réalisatrice de Wanda dans Supplément à la vie de Barbara Loden (2012), Nathalie Léger ausculte une fois encore un destin de femme, pour se livrer indirectement à une dérive sur la performance : le geste est tiraillé entre recherche du mémorable et quête de l’évanouissement, entre scénographie de l’artiste et mise en péril de soi. L’entreprise minutieusement préparée deux mois en amont par l’artiste italienne obsède la narratrice qui dévide au fil des pages quelques figures illustres de la performance. Elle compose à mesure une anthologie critique de la performance, marquant sans s’appesantir la présence essentielle des artistes-femmes dans ces aventures du corps : les performances de Carolee Schneemann, Marina Abramovic ou les robes de Marie-Ange Guilleminot, Niki de Saint-Phalle, Jana Sterbak.

Mais ce qui fascine Nathalie Léger, c’est l’écart entre l’ambition de l’artiste, soucieuse de réparer ou de consoler le monde, et l’échec poignant qui vient mettre un terme à son entreprise. Car c’est le mouvement d’une tentative, la force d’un essai –déraisonnable, immature ou orgueilleux, peu importe– que Nathalie Léger préfère célébrer, comme si la puissance d’une performance tenait pour l’essentiel au désir de tenter, sans souci de la réussite. Un geste insensé donc, démesuré aussi, comme si l’on pouvait individuellement racheter les horreurs de la guerre, mais dont l’artiste a payé le prix.

Ce n’est pas son intention qui m’intéresse ni la grandeur de son projet ou sa candeur, sa grâce ou sa bêtise, c’est qu’elle ait voulu par son voyage réparer quelque chose de démesuré et qu’elle n’y soit pas arrivée.

Cette démesure, elle la prend en charge, ne cherchant dans l’échec final ni le signe d’une erreur, ni la marque d’un martyr, mais la trace obstinée et secrète de quelque chose de vrai : « Même quand les artistes sont maladroits, quand leurs pensées sont confuses, quand leurs gestes sont inaboutis, les performances disent obstinément quelque chose de vrai. »

Pourtant la narratrice peine à suivre l’artiste à la trace ou à reconstituer son geste : c’est qu’elle ne cesse d’être interrompue par une mère intrusive, demandant réparation des torts causés par les hommes, réclamant justice contre le père, ramenant l’histoire de Pippa Bacca à la sienne. Et le livre d’être composé sur le mode du montage alterné, oscillant entre le parcours de l’artiste italienne vers Jérusalem et les récriminations maternelles. Montage ou plutôt esthétique de l’interruption, où la réflexion ne cesse de tourner court, où la rêverie de la narratrice d’être rendue à la plainte, où la phrase ample et méandreuse d’être court-circuitée par l’apostrophe. Ces deux lignes torses, qui s’enchevêtrent tout au long du récit, il faut attendre la fin pour qu’elles se dénouent : il faut que le récit des griefs maternels soit enfin explicité pour que le trajet de Pippa Bacca soit mené à son terme désastreux. Tout se passe comme si le récit d’une mère humiliée était le chemin, intime et mineur, pour endosser le destin de Pippa Bacca. Comme si surtout la mère, jusqu’alors envahissante et oppressante, cessait de faire obstacle au récit pour en permettre l’achèvement.

Le drame de l’une est sans cesse ramené à celui de l’autre, dans un geste de réappropriation à la fois poignant et ridicule, dans une comparaison des malheurs et des pertes :

Entre nos deux sujets, murmure-t-elle au-dessus de moi, le mien est plus réel que le tien, le mien tu l’as vécu aussi, tu en as des preuves, je veux dire des souvenirs, alors que tu n’as rien vécu de ton sujet qu’il se soit réellement passé ne change rien, tu ne l’as pas vécu, ça n’est donc qu’une fiction, ton sujet n’est qu’un vœu pieux.

Face au dossier maternel, objet encombrant et pesant que sa mère confie à la narratrice, c’est l’écrivaine qui est à son tour enjointe de réparer une injustice, de consoler une rancœur et d’exiger le recouvrement d’une dette : elle ne le fait que sur le mode de la réticence, aux dernières pages d’un livre ne cessant de dire la perplexité devant l’ambition de la tentative réparatrice. Voilà la narratrice devenue écrivaine publique, un « sismographe » pour « capter et décrire, simplement décrire, recueillir l’onde d’une perturbation lointaine avant qu’elle ne se perde dans la poussière ». Tout le livre est ainsi tendu entre l’injonction d’endosser la douleur d’autrui et l’incompréhension perplexe. Et malgré la documentation amassée sur l’entreprise de Pippa Bicca, malgré la connaissance des faits, Nathalie Léger refuse de mener l’enquête, renonce une fois à Milan d’aller interroger une mère en deuil, pour repartir aussitôt, sans rien résoudre. Et c’est là que se trouve à son tour le lecteur, aux dernières pages du livre, devant ce double mémorial, monument mineur des injustices faites aux femmes, sans bien savoir si un apaisement peut être trouvé à la violence des hommes.

Nathalie Léger, La Robe blanche, Paris, P.O.L, août 2018, 144 p., 16 € — Lire un extrait