Journal de deuil : Frédéric Boyer (Peut-être pas immortelle)

Par quels mots dire l’absence, le vide et le manque ? Ces derniers peuvent-ils autre chose que célébrer une présence à jamais disparue ? Peut-être pas immortelle de Frédéric Boyer ouvre cette béance, quand il faut admettre que « Oui je vais rester là où tu n’es plus ».

Dans son séminaire Le Discours amoureux (École pratique des Hautes Études, 1974-1976), Barthes rappelait que l’amour comme la beauté tiennent de la tautologie : ils s’affirment sans pouvoir se décrire, sinon dans le blason, « langue de la Beauté » « s’épuisant à s’énumérer, à s’allonger », de même que le « je-t-aime est un mot total », un « explosème », « sème brut, entier, immédiat », à valeur multiple (déclarative, constative, impérative) qui se déploie dans l’anamnèse, « sorte d’hypnose manipulée par le sujet ».

Alors, se souvenir pour rendre présent ce qui n’est plus, trouver des mots pour dire l’ineffable ou l’immensément perdu, dans un texte qui construit autant qu’il invente une temporalité autre, le présent dans l’absence (« Cette langue humaine faite d’autrefois et d’un présent infranchissable »), comme un lieu alternatif, l’espace littéraire : « Rien n’aura lieu que le lieu », écrivait Mallarmé que cite Frédéric Boyer. Ainsi est le discours du deuil, peut-être, ce « jamais plus, jamais plus ! » dans son paradoxe essentiel : « contradiction : ce « jamais plus » n’est pas éternel puisque vous mourrez vous-même un jour ».

« Jamais plus est un mot d’immortel » (Barthes, Journal de deuil). Or l’autre n’est Peut-être pas immortelle, comme l’écrit Frédéric Boyer, comme l’énonce le terrible et sublime extrait du texte rappelé en quatrième de couverture :
« J’espère malgré tout que nous pourrons avoir de temps en temps des nouvelles l’un de l’autre. Mais ce n’est pas certain, tu t’en doutes, n’est-ce pas ? ».
Anne n’est plus, il faut le dire et la béance est confiée à « trois textes intimes rédigés comme des notes personnelles dans la noirceur de la perte et de la séparation, les jours et les semaines qui ont suivi la mort d’Anne.
Trois textes précipités face à une chose monstrueuse, et jetés dans le temps
 ».

Les mots tiennent du précipité, de la chute dans l’abîme du « chagrin hideux » et du deuil, de l’urgence comme du procédé chimique pour l’écrivain, « moi survivant devenu ». « Sais-tu que chaque souvenir, depuis ta mort, me laisse orphelin incapable de dire quoi ? Aurais-je cent langues, cent bouches, et une voix de fer comme disait déjà le vieux Virgile ».

Tu me dis sans voix poursuis le récit mais de qui mais de quoi le vivant c’est toi

Tout se disloque, se déplace donc, les mots et souvenirs, le bonheur devenu chagrin ; tout se disloque comme la voix s’éparpille, désormais sans destinataire, entre vers et prose dans le blanc de la page, orpheline dans « l’obscénité de ce présent », dans ce « vA » en anaphore, trouée des pages.

Seul peut d’abord s’énoncer le A du prénom de l’aimée autour duquel s’enroule le poème, alphabet du deuil. Puis l’initiale devient « une lettre », élégie de l’absente, dialogue d’outre-tombe avant l’envoi, retrouvant une vie dans « les vies » qui entouraient celle qui n’est plus sinon dans ce texte poignant, d’une pudeur dévastatrice. La littérature ne console pas, pas plus le tombeau à l’aimée tragiquement disparue.

Tout est dans le peut-être du titre, cette vie qui peut être dans et par le livre et l’infini qu’ouvrent les mots, infini de la douleur comme de la présence, puisque « le mot de mort est le seul qui ne commence rien le seul à mettre fin à tous les autres mots ».

Frédéric Boyer, Peut-être pas immortelle, P.O.L, avril 2018, 96 p., 9 € ­— Lire un extrait