« J’ai une machine pour voir qui s’appelle les yeux, pour entendre les oreilles, pour parler la bouche. Mais j’ai l’impression que c’est des machines séparées. Y’a pas d’unité. On devrait avoir l’impression d’être unique. J’ai l’impression d’être plusieurs » : telles sont, immanquables et tremblantes, les quelques phrases par lesquelles, dans Pierrot le fou de Godard, le personnage de Ferdinand, bientôt Pierrot, est conduit à constater, désabusé et résigné, qu’il ne peut être que le spectateur impuissant de sa propre faillite à être.

Au cours d’un entretien accordé à Diacritik, Hirokazu Kore-Eda reste ferme : « Je ne peux pas parler au nom du film ou en mon nom. Ce n’est pas à moi de donner une interprétation, c’est à vous de trouver la vôtre. » Et précisément, ce film, The Third Murder, ne nous facilite pas la tâche, ou plutôt nous missionne d’aller contre cela même que nous voyons.

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Une fois de plus – le propos n’étant pas de faire ici de la “critique cinématographique”, mais bien plutôt d’opérer des frottages, revisitant quelques scènes inscrites dans le moins défaillant de la mémoire (supposant quelques incursions dans un certain “théâtre” – et aussi sur l’autre scène) –, il nous faudra effectuer sur le Terrain Vague (ce lieu d’échanges où prendre de l’écart pour mieux sentir, pour mieux penser) un parcours en zigzags afin de rendre hommage – certes mélancolique, mais sans nostalgie – à l’œuvre, intensément jouissive et pour moi des plus formatrices, de Jacques Rivette.

L’histoire des suffragistes radicales, le combat oublié des ouvrières du nord de l’Angleterre est un ouvrage à quatre mains, écrit conjointement par deux historiennes britanniques Jill Liddington et Jill Norris, disparue prématurément dans un tragique accident de voiture (1949-1985). La première publication de cet essai remonte à 1978, sous le titre original, One Hand Tied Behind Us. The Rise of the Women’s Suffrage Movement, aux éditions Virago, un grand succès de librairie, selon la formule désormais consacrée. L’ouvrage a été réédité, par la seule Jill Liddington, en 2000 aux éditions Rivers Oram. Mais la traduction en français très récente, mars 2018, aux éditions Libertalia, est le fruit du travail de Laurent Bury. Fabrice Bensimon, dont on a grandement apprécié Les sentiers de l’ouvrier, le Paris des artisans britanniques (1815-1850), en a assuré la préface.

« Il y avait un homme à terre : les cheveux gris, mal fringué, inconscient. Et un autre penché au-dessus de lui : le teint pâle, les lèvres rouges, tendu. Comme je m’approchais, il m’a semblé qu’il griffait le visage de l’ivrogne. Sa main ressemblait à une araignée figée par le gel ». C’est en décrivant une scène dont il a été témoin que commence le narrateur de « Certains ont disparu ». La nuit, il se met à voir apparaître des mains qui tentent de le saisir. Comme dans « Le Horla » de Maupassant, le narrateur semble hanté par une présence étouffante, ici plurielle et qu’il baptise « les antigens ». Mais à la différence du personnage de Maupassant, il retombe dans l’indifférence et montre un certain détachement face au surgissement ponctuel du fantastique. C’est ainsi que se dessinent la plupart des personnages de Joel Lane : davantage préoccupés par un quotidien déprimant et lugubre, dominé par le chômage ou le deuil, que par des apparitions qui ne font que donner chair au malaise ambiant.

« Ce fut un coup de chance. Ou la conjonction des astres » : tout juste diplômée de l’université du Minnesota, Janet Groth entre au New Yorker, réceptionniste au dix-septième étage. On est alors en 1957, l’Amérique s’apprête à vivre des révolutions multiples, et quel meilleur poste d’observatoire que ce desk ? « Comme on dit là-bas, l’important n’est pas qui vous êtes mais qui vous connaissez ».

Pendant plusieurs années, Stéphane Beaud, spécialiste des problèmes d’immigration et d’intégration, a mené enquête auprès d’une famille algérienne venue en France et dont il fit connaissance au terme d’une intervention publique. C’était, d’entrée de jeu, un beau cas : un couple parental d’origine populaire et plein de bonne volonté, huit enfants aux naissances étalées sur seize ans (1970-1986), une grande demande d’éducation par l’école, enfin une dispersion de la famille dans l’espace hexagonal depuis la « cité » provinciale jusqu’à Paris et la Seine-Saint-Denis.

Pour Silvina Ocampo (Buenos Aires, 1903-1993), l’acte d’écriture allait au-delà de la publication elle-même. Elle se livrait en effet à une écriture secrète, car elle cherchait à demeurer dans l’ombre, loin des obligations sociales que le milieu aisé dont elle était issue lui imposait. Dans son livre posthume Sentinelles de la nuit, nous découvrons cet univers nocturne, où les différentes formes fragmentaires explorées sont autant de tentatives – volontairement ratées – d’un autoportrait.

Plus de 25 ans après, Twin Peaks est revenu sur les écrans de télévision et la série est désormais disponible en DVD. Ce retour, David Lynch n’en fait pas une suite qui permettrait de retrouver ceux que nous avions laissés dans la nuit de nos écrans et de nos souvenirs. Le retour de Twin Peaks ne reproduit pas Twin Peaks, il le répète en y incluant la distance qui nous en sépare.