Les anonymes oubliées de la lutte pour le droit de vote des femmes au Royaume-Uni

L’histoire des suffragistes radicales, le combat oublié des ouvrières du nord de l’Angleterre est un ouvrage à quatre mains, écrit conjointement par deux historiennes britanniques Jill Liddington et Jill Norris, disparue prématurément dans un tragique accident de voiture (1949-1985). La première publication de cet essai remonte à 1978, sous le titre original, One Hand Tied Behind Us. The Rise of the Women’s Suffrage Movement, aux éditions Virago, un grand succès de librairie, selon la formule désormais consacrée. L’ouvrage a été réédité, par la seule Jill Liddington, en 2000 aux éditions Rivers Oram. Mais la traduction en français très récente, mars 2018, aux éditions Libertalia, est le fruit du travail de Laurent Bury. Fabrice Bensimon, dont on a grandement apprécié Les sentiers de l’ouvrier, le Paris des artisans britanniques (1815-1850), en a assuré la préface.

Lorsqu’elles ont uni leurs efforts de recherche, au début des années 1970, les deux Jill étaient animées par des valeurs identiques et propres à toute une génération rejetant les conceptions sexistes en vigueur dans la société britannique. Leur but était de rendre hommage à toutes ces femmes, ouvrières pour la plupart, militantes ou non, qui ont, souvent dans l’ombre, l’anonymat et la difficulté, participé à l’émancipation et à l’égalité des femmes à l’aube du vingtième siècle. La finalité était également de dénoncer le mythe communément accepté de la Grande-Bretagne modèle démocratique, alors que les femmes étaient privées du droit de vote en ce début de vingtième siècle. Comme le rappelle Fabrice Bensimon dans sa préface, le droit de vote des femmes fut acquis il y a cent ans, en février 1918 (1947 en France, un décalage qui laisse rêveur), presque de force, puisque le premier ministre à cette époque, Herbert Asquith, un libéral longtemps farouche opposant au suffrage des femmes, expliqua à la chambre des communes que les femmes « avaient obtenu leur propre salut » (le choix sémantique singulier de salut mériterait une analyse psychanalytique posthume de feu ce premier ministre…) par leur participation à l’effort de guerre. Le mérite considérable du travail de Jill Liddington et de Jill Norris est d’avoir privilégié les très nombreuses anonymes par rapport aux célébrités du combat pour l’égalité des droits.

Emmeline Pankhurst

Si les deux auteures ont consacré un chapitre entier et 46 pages à Emmeline Pankhurst (1858-1928) et à ses filles, c’est pour rétablir quelques vérités historiques, aimablement et significativement propagées par les hommes. De fait si le nom d’Emmeline Pankhurst est indéniablement associé à ce noble combat, les deux Jill ont rassemblé des témoignages qui prouvent que dans les années 1890, Emmeline Pankhurst ne s’intéressait guère au suffrage des femmes. Henry Hyndman (1842-1921), écrivain et fondateur de la Social Democratic Federation la définissait ainsi : « elle était socialiste, suffragiste ensuite ». Pire, même elle semblait inféodée à son époux, candidat de l’Independent Labour Party en 1894 pour l’élection législative de Gorton, auprès duquel elle fit campagne, dans la rue, en ces termes, qui révulsèrent a posteriori les deux auteures « Ne voterez-vous pas pour l’homme qui m’a appris tout ce que je sais ? ». De la docile soumission, E. Pankhurst passa, après la mort de son mari et un sérieux revers de fortune, à des actions violentes, réprouvées rétrospectivement par les deux historiennes, qui ne voyaient guère en quoi cette bourgeoise devenue activiste violente pouvait à elle seule symboliser la lutte des femmes.

Pour ce qui concerne Emily Davison, militante du WSPU, Women’s Social and Political Union, morte le 8 juin 1913 à Epsom en tentant d’accrocher le drapeau du WSPU au cheval de course qui était la propriété du roi George V, il y a plus de respect d’autant que la presse, masculine bien sûr, tenta de faire passer ce geste héroïque pour le suicide d’une déséquilibrée.

Emily Davison

Lors d’une conférence tenue en 1975, les deux historiennes avaient souligné le principe fondateur de leur travail (incidemment réalisé à une époque où, sans ordinateur et sans Internet, il était infiniment plus long et plus difficile d’assembler les témoignages et la bibliographie afférente) : « L’histoire n’a pas été écrite de notre point de vue. L’écriture de l’histoire est traditionnellement monopolisée par l’élite dominante, pour servir les intérêts de cette classe. L’histoire des femmes, comme celle des serfs et des esclaves, est l’histoire d’une lutte pour le contrôle sur notre corps et sur notre force de travail » (p. 22).

Donc J. Liddington et J. Norris ont d’abord recensé la répartition géographique de ces pionnières suffragistes, c’est l’objet de la première partie (p. 71-295). Puis elles ont analysé et détaillé l’organisation du combat de ces femmes, que l’on peut aisément qualifier d’héroïques car, outre le poids de leur labeur quotidien, elles assumaient souvent et déjà celui supplémentaire de mère, tout en subissant le mépris des hommes, ce qui explique le choix lexico-sémantique du titre One Hand Tied Behind Us. Par ailleurs les deux historiennes ont assumé et affirmé un autre choix sémantique, suffragist, plutôt que suffragette, terme que E. Pankhurst avait privilégié pour le titre de son propre ouvrage et qui fut largement adopté mais qui, issu du français, était chargé, par le biais du suffixe –ette, d’une connotation péjorative, reflet de la domination masculine.
Qui furent donc ces suffragistes radicales ?

Selina Cooper (1864-1946)

Des tisseuses, des bobineuses, des travailleuses du Nord de l’Angleterre, au cœur des régions du textile, en particulier dans le Lancashire, à la charnière entre le 19e et le 20e siècles. Solidarité prolétarienne oblige, elles travaillaient toutes en relation étroite avec les mouvements ouvriers et les femmes intervenaient au même titre que les hommes. Parmi elles il y eut Selina Cooper. Embauchée dès l’âge de dix ans dans une usine textile, elle acquit suffisamment d’assurance pour prendre spontanément la parole lors des congrès travaillistes afin de proposer des motions sur le suffrage féminin. Marié à un tisseur et mère, elle poursuivit ardemment ses actions militantes en drainant une sympathie peu commune, ce que confirme sa fille Mary que les deux historiennes ont rencontrée : « Elle a toujours été adorée. Voilà ce qui était curieux chez ma mère : elle n’était pas seulement admirée, elle était vénérée. Parce qu’elle a toujours eu les pieds sur terre. Elle n’a jamais quitté ses racines. Elle est toujours restée amie avec tout le monde » (p. 73).

Helen Silcock fut une autre référence, Sarah Reddish qui prit la tête d’une coopérative et milita pour le vote des femmes, ou bien encore Sarah Dickenson qui entraîna avec succès son atelier textile à Salford vers la grève pour obtenir des tabourets. Puis vint inexorablement l’apprentissage politique, par le biais de l’échange, du partage de l’information, orale puis imprimée, et de l’activité syndicale, dans laquelle Sarah Reddish encore joua un rôle déterminant au sein du WTUL, Women’s Trade Union League puis de la Co-operative Guild, en lien permanent avec l’ILP, Independent Labour Party. D’autres noms surgirent tels que Lydia Becker ou Esther Roper qui insistèrent sur le poids déterminant de l’éducation pour les filles : « L’opinion publique a changé, pour le mieux ; l’éducation destinée aux femmes a progressé, et continue à avancer régulièrement ; les femmes ont obtenu l’accès à de nombreuses professions parfaitement adaptées, essentiellement grâce à leurs courageux efforts ; elles se sont solidement installées au sein des autorités locales ; en tant qu’épouses, elles ont désormais le contrôle de leurs propres biens ou du fruit de leurs gains ; elles sont même reconnues comme gardiennes légales de leurs enfants » (p. 271), mais tempérait la même Lydia Becker « beaucoup reste à faire ».

La campagne lancée par Esther Roper en 1893 pour amplifier l’appel des ouvrières du Lancashire et du Cheshire en faveur du vote des femmes fut un réel succès avec la création du NUWSS, National Union of Women’s Suffrage Societies. Puis la pétition du 1er mai 1900 pour le droit de vote accordé aux femmes fut un autre landmark avec plus de 29 000 signatures, un exploit pour ce début de siècle. Néanmoins quelques obstacles pointaient à l’horizon. D’une part les appareils syndicaux demeuraient aux mains des hommes, qui, malgré les efforts de certains, restaient attachés à la domination masculine. D’autre part le succès de la mobilisation des ouvrières engendra des volontés de sécession locales, bien que l’unité fut gardée sur l’essentiel, à savoir le combat pour le droit de vote.

C’est alors que survint la guerre de 1914-1918, période trouble et ambivalente où les femmes britanniques furent obligées d’une part de mettre en sourdine le militantisme, d’autre part de faire tourner le royaume pendant que les hommes étaient au front. Celles qui décidèrent de continuer à militer furent l’objet d’une culpabilisation outrancière après l’armistice sur le thème : « Qu’avez-vous fait pendant la grande guerre ? » De plus les femmes avaient la main mise sur la société, mais une fraction non négligeable d’entre elles, au lieu de tendre la main à ces frères de militantisme qu’auraient pu être les objecteurs de conscience, décidèrent de se lancer dans une grande entreprise de dénonciation, puisque les hommes qui refusaient d’aller au combat étaient affublés d’un plume blanche, symbole de lâcheté. Ce que Will Ellsworth-Jones relate dans son excellent ouvrage We Will Not Fight (2008, éditions Aurum). Néanmoins le droit de vote pour les femmes britanniques fut voté par le parlement en 1918.

C’est un ouvrage singulier et réellement passionnant que celui de Jill Liddington et Jill Norris, et la phrase prophétique de Lydia Becker en 1893 reste fort malheureusement d’actualité un siècle et demi plus tard, « beaucoup reste à faire »…

Jill Liddington & Jill Norris, Histoire des suffragiste radicales, le combat oublié des ouvrières du nord de l’Angleterre, préface de Fabrice Bensimon, traduction de Laurent Bury, éditions Libertalia, mars 2018, 560 p., 17 € — Lire la préface