Churchill Le Dictionnaire, d’Antoine Capet : Winston à la page

Tout a été dit, écrit, enregistré ou filmé sur Winston Churchill, surtout pendant les six derniers mois, mais il manquait un ouvrage qui rassemble tout, jusque dans les moindres détails, sur feu le premier ministre britannique de la seconde guerre mondiale, une sorte d’encyclopédie Churchill. C’est chose faite depuis décembre dernier, avec la parution aux éditions Perrin d’un ouvrage colossal (862 pages !), Churchill Le Dictionnaire, que l’on doit à Antoine Capet, grand spécialiste hexagonal de Winston Churchill.

Professeur émérite de civilisation britannique à l’université de Rouen, traducteur des Mémoires de la Grande guerre, de Conversations intimes − correspondances de Churchill avec son épouse  (1908-1964, Tallandier, 2013) et chargé de la rubrique Britain since 1914 de la Royal Historical Society Bibliography de Londres et membre du comité éditorial de la revue Twentieth Century British History (Oxford University Press), Antoine Capet détaille, égraine, au long de seize chapitres, la vie de Sir Winston, from A to Z, en Churchill dans le texte.

Antoine Capet (DR)

L’intérêt et la saveur de ce livre, qui est tout sauf un « pavé » (expression péjorative qui met en exergue le poids et la longueur d’une publication pour mieux en souligner le caractère soporifique ou dissuasif et qui ne concerne absolument pas le travail remarquable d’Antoine Capet) sont qu’il peut être lu in extenso ou consulté spécifiquement, temporairement ou quotidiennement, ou bien encore les trois à la fois. Bref, c’est une référence que l’on peut — que l’on doit ! — garder sur son bureau de travail ou sur sa table de nuit pour les plus assidus. C’est assurément un ouvrage qui fera date non seulement dans le domaine de la civilisation britannique mais aussi dans celui des biographies de Winston Churchill.

D' »Enfance et scolarité » à « Lieux de mémoire », en passant par « Famille », « Constitution physique et mentale », « Convictions », « schémas mentaux et préjugés » ou « Goûts et loisirs », Antoine Capet passe en revue les moindres détails de l’homme d’Etat et de lettres depuis sa naissance en 1874, jusqu’à sa mort en 1965. La magnifique et facétieuse jaquette qui couvre la couverture ainsi que la quatrième de couverture sont l’œuvre de Randolph Churchill, arrière-petit-fils de Winston, qui a dessiné son aïeul sous toutes les coutures de sa vie militaire, mondaine et politique avec une certaine admiration et beaucoup d’ironie. On y voit Winston Churchill coiffé d’un casque colonial, habillé en aviateur, en gradé militaire, en dandy, en tenue plus détendue comme il en portait à Chartwell lorsqu’il s’y reposait, et toujours avec un verre à la main et un gros cigare à la bouche. Randolph Churchill, en bon francophile bien élevé, souligne dans une brève préface les liens toujours étroits que son arrière-grand-père a toujours entretenus avec la France, qui le lui rendit régulièrement puisque le général de Gaulle ré-ouvrit l’Ordre de la Libération en son honneur, en 1958, pour que Churchill y fût admis. Dans son avant-propos, François Kersaudy résume parfaitement la situation (p-17) :

Puisse l’œuvre monumentale d’Antoine Capet aider le lecteur à mieux cerner le portrait d’un véritable héros, avec ses multiples contradictions, ses vertigineuses faiblesses, ses dons étincelants et ses éclairs de génie.

Outre le fait que Winston Churchill fut un grand voyageur au sens propre du terme, Antoine Capet nous apprend qu’il fut aussi un grand voyageur électoral (p-187) : sa carrière de député commença à Oldham en 1900, sous l’étiquette Tory, continua à Manchester nord-ouest en 1906, puis en Écosse à Dundee où il devint élu du Liberal Party pour être ensuite battu, en 1923, à Leicester ouest, puis à Westminster, sous l’étrange étiquette « indépendant antisocialiste » ; en 1924 il retrouva un siège de député à Epping, où il était devenu « unioniste » avant de se découvrir conservateur dans cette même circonscription ; enfin, c’est à Woodford qu’il trouva son socle électoral définitif sous les couleurs conservatrices, de 1945 à 1964. L’ouvrage d’Antoine Capet nous apporte un éclairage insolite sur les aspects pourtant insaisissables de cet homme peu commun. Ainsi, dans le chapitre IV (« Convictions, schémas mentaux et préjugés »), lit-on avec délectation (p-69) l’ironie et le détachement par rapport à la religion :

« Moi, je suis prêt à rencontrer mon Créateur {le C majuscule est donc le fait de WC}. Mais est-ce que mon Créateur s’est préparé à la grande épreuve que sera ma rencontre, c’est une autre histoire. » Lord Moran, qui fut le médecin de Churchill, disait que « le roi et la patrie, dans cet ordre, c’est à peu près la seule religion de Winston. » Dans « Goûts et loisirs », Antoine Capet cite Churchill pour mieux tordre le cou à sa réputation de gros buveur et gros mangeur (p-101) « Tous les maniaques de la diététique ou presque que j’ai connus — les adeptes des noix et autres — sont morts jeunes au bout d’une longue période de déchéance sénile. Il y a bien plus de chances que le soldat britannique ait raison que les savants. Tout ce qu’il demande c’est du bœuf. La meilleure façon de perdre la guerre, c’est d’essayer d’imposer à la population britannique un régime à base de lait, de gruau, de pommes de terre, arrosés les grands jours par une larme de jus de citron. » L’auteur décrit toujours son personnage central avec le respect qu’impose l’histoire.

Dans le même chapitre (V), Antoine Capet écrit avec une infinie retenue (p-133) « Est-ce manquer de respect au grand homme que de voir dans Churchill officier ce jeune aventurier qu’il fut alors, un Tintin avant la lettre ? » En revanche le grand civilisationniste met un peu plus de distance et de dérision lorsqu’il évoque l’amour immodéré de Churchill pour les animaux, en citant un visiteur, apparemment anonyme, à Chartwell, le repaire churchillien par excellence « L’un des traits qui le (Churchill) rendent le plus attachant, c’est son évident amour des animaux — il les appelle tous mes chéris et il interpelle le chat, et même les oiseaux. Le vieux cygne du lac a reconnu son appel et lui répond. » Cette relation si spécifique est confirmée par l’intéressé, avec un ironie assez décapante « J’aime bien les porcs. Les chiens nous regardent d’en bas. Les chats nous regardent de haut. Les porcs nous traitent d’égal à égal. »

Entre le monde animal et les Etats-Unis, la transition est toute trouvée par le biais du 45ème président. Comme on le sait, la mère de Winston Churchill était américaine, ce qui avait conduit Churchill à déclarer, le 26 décembre 1941, devant le Congrès « Si mon père avait été américain, je siègerais peut-être ici au même titre que vous. » Antoine Capet en conclut que Churchill était, de toute évidence, américanophile, mais d’une américanophilie raisonnée, comme le résumait son secrétaire particulier Montague Browne : « Churchill croyait davantage à la ‘relation spéciale‘ avec les Etats-Unis qu’à l’Europe, mais il ne pensait pas que l’une excluait l’autre. » Une phrase qui resitue utilement la personnalité complexe de Winston Churchill, considéré à tort pendant ses premiers mois au 10 Downing Street en 1940 comme anti-américain. Avec le remarquable Dictionnaire Churchill d’Antoine Capet, la vie et le parcours de Winston Churchill n’auront plus de secrets pour les experts comme pour les non-spécialistes.

Antoine Capet, Churchill Le Dictionnaire, éditions Perrin, Paris décembre 2017, 862 p, 29€. Préfaces de Randolph Churchill et François Kersaudy.