« L’art ne vient pas coucher dans les lits qu’on a faits pour lui » : Collection de l’art brut

Collection de l’Art Brut, Lausanne

Que diable entend-on par « Art Brut » ? d’une manière générale, des œuvres réalisées par des créateurs autodidactes qui ne sont issus d’aucune école, d’aucun courant. Marginaux retranchés dans une position d’esprit rebelle ou imperméables aux normes et valeurs collectives, ces artistes peuvent être ou sont des pensionnaires d’hôpitaux psychiatriques, des détenus, des originaux, des solitaires ou des réprouvés. Ils créent dans la solitude, le secret et le silence, sans se préoccuper ni de la critique du public ni du regard d’autrui, conçoivent un univers à leur propre usage, forme de théâtre privé, souvent énigmatique, parfois déroutant, toujours très émouvant. Leurs travaux, réalisés à l’aide de moyens et de matériaux généralement inédits, sont à l’abri d’influences potentielles issues de la tradition artistique et mettent en application des modes de figuration singuliers. La paternité de l’expression ainsi que sa définition reviennent au peintre et sculpteur français Jean Dubuffet (1901-1985).

A la recherche d’un art affranchi du conditionnement culturel, social et politique, Jean Dubuffet a entrepris un voyage en Suisse dès 1945 et a noué rapidement des liens durables avec des artistes, des écrivains et des psychiatres, ce qui lui a permis de découvrir des œuvres nombreuses venues constituer le noyau d’une collection qui va s’amplifier au fil du temps. En 1947, il crée le Foyer de l’Art Brut dans les sous-sols de la Galerie Drouin, à Paris, mais la fréquentation demeure totalement confidentielle. L’année suivante, 1948, Jean Dubuffet crée avec André Breton et Jean Paulhan la Compagnie de l’Art Brut, qui s’installe dans un pavillon parisien prêté par Gaston Gallimard. L’initiative est alors soutenue par Jean Cocteau, Claude Lévi-Strauss, Henri Michaux, Francis Ponge, Tristan Tzara et Joan Miró. Malheureusement la confidentialité s’accroche à cette noble initiative et, de fait, la Compagnie est dissoute en 1951.

La collection s’expatrie alors à East Hampton, près de New York, où elle est hébergée par le peintre Alfonso Ossorio. L’exil américain durera plus de dix ans. En 1962, les œuvres sont rapatriées à Paris et installées dans un hôtel particulier de Paris intra muros. Le peintre Slavko Kopac y fait fonction de conservateur et archiviste. La collection augmente dans des proportions considérables. En 1964 paraissent les premiers fascicules L’Art Brut qui développent une présentation détaillée des auteurs. En 1967, le Musée des Arts Décoratifs de la Ville de Paris présente une exposition « L’Art Brut » qui regroupe 700 œuvres des 75 auteurs issus de la collection.

1971 est un tournant historique pour L’Art Brut, car Jean Dubuffet fait don de l’ensemble de la collection (soit environ 5.000 pièces) à la ville de Lausanne. L’acte de donation est ratifié en 1972. En 1976, La Collection de l’Art Brut est inaugurée officiellement au Château de Beaulieu, 11 avenue des Bergières à Lausanne. Le travail acharné de Dubuffet et l’ouverture de ce musée assurent désormais un rayonnement international à l’Art Brut et des contacts sont noués dans toute l’Europe et aux États-Unis.

Aloïse Corbaz, crédit CAB

 

On ne ressort ni indemne ni indifférent d’une visite à cette collection, dont les œuvres provoquent un mélange d’émotion, de compassion, de solidarité et d’admiration profonde. Visite ardemment conseillée, d’autant que Lausanne est une ville magnifique, accueillante, jeune et cosmopolite, qui détient également la Fondation de l’Hermitage dont le splendide parc domine le lac Léman.

Collection de l’art brut, 11, av. des Bergières CH – 1004 Lausanne