Antoine Culioli (1924-2018): figure majeure de la linguistique contemporaine

Antoine Culioli

Avec la disparition du linguiste Antoine Culioli, vendredi 9 février, c’est un chercheur discret et inlassable mais aussi un pan entier du cursus de très nombreux linguistes et anglicistes qui s’en vont. Après son admission à l’ENS (un magnifique exemple de l’efficacité et de l’exemplarité de l’école publique, puisque ses parents étaient de simples instituteurs corses), son succès à l’agrégation en 1944, et sa thèse en 1960, Antoine Culioli a accompli l’essentiel de sa carrière à l’université Diderot (Paris VII), où il fut professeur de linguistique et a largement développé une linguistique de l’énonciation, base fondamentale de son travail et de sa recherche.

Le but de cette théorie, popularisée sous l’appellation de Théorie des opérations énonciatives, était de concevoir une linguistique qui ne dissocierait pas sémantique, syntaxe et pragmatique, tout en fondant l’approche générale sur des concepts tels que le repérage et le domaine notionnel. Ces travaux et recherches sont restés longtemps, trop longtemps pourrait-on dire, le privilège de happy few qui assistaient à ses cours et séminaires, dont Jean Chuquet et Jean-Louis Duchet qui publieront les textes des séminaires de DEA en 1980 puis en 1983. Cette approche théorique du langage trouva un plus large écho à partir de 1990, année de la publication aux éditions Ophrys de trois tomes rassemblant les articles majeurs publiés par Antoine Culioli, Pour une linguistique de l’énonciation.

Le mot d’ordre en quelque sorte était de cheminer en linguistique de l’empirique au formel, ce qui est d’ailleurs le titre d’un des chapitres du premier tome. L’honnêteté intellectuelle conduisit Culioli à poser essentiellement des questions sur la linguistique et sa place globale, ce qui permit de tisser des liens assez fort avec d’autres domaines de recherche tels que l’anthropologie, les neurosciences, ou plus simplement les sciences humaines, en particulier la philosophie, et de bâtir des passerelles avec les travaux de Husserl et Wittgenstein notamment.

En 2005 un colloque avait été organisé en son honneur à Cerisy-la-salle, à l’initiative de Dominique Ducard et Claudine Normand, sur le thème Antoine Culioli, un homme dans le langage et dont l’objet était de mettre l’accent sur l’étude de l’activité de langage à travers la diversité des langues, des textes et des situations, précisément ce qui a motivé la recherche d’Antoine Culioli toute sa vie durant. Dans l’avant-propos du tome 3, Antoine Culioli écrivait :

« Pas de linguistique sans observations profondément détaillées ; pas d’observations sans théorie des observables ; pas d’observables sans problématique ; pas de problématique qui ne se ramène à des problèmes ; pas de problèmes sans la recherche de solutions ; pas de solutions sans raisonnement ; pas de raisonnement sans système de représentation métalinguistique ; pas de système de représentation métalinguistique sans opérations, en particulier sans catégorisation ; pas de catégorisation sans transcatégorialité. » Un magnifique testament…