Jean Dasté (1904-1994) : le père de la décentralisation théâtrale

En dehors du monde des passionnés de théâtre, et même parmi les aficionados qui, chaque année vont au in ou au off d’Avignon, il est fort probable que le nom de Jean Dasté n’évoque peut-être rien, en tout cas aucun souvenir précis, ingratitude inéluctable du temps qui passe envers celui qui a cependant et inlassablement servi la passion de sa vie, le théâtre, et tracé la voie de Jean Vilar, Roger Planchon et Ariane Mnouchkine, entre autres.

Âme de décentralisateur, Jean Dasté naquit Parisien du dixième arrondissement, alors que le vingtième siècle commençait à peine, en 1904. C’est sa mère qui l’initia aux joies du théâtre. Il devint ensuite élève dans la troupe du Vieux Colombier du célèbre Jacques Copeau, dont il épousera la fille, Marie-Hélène. Cette passion inébranlable pour l’osmose entre acteurs et spectateurs lui vint certainement de son maître et beau-père, car Copeau, entre 1924 et 1929, fit une première tentative de décentralisation en Bourgogne, en créant le « Groupe des Copiaux ». Après ce premier essai, Dasté revint à Paris en gardant en tête de faire sortir le théâtre des salles. En 1934 il fonde « La compagnie des quatre saisons » avec André Barsacq, et, comme l’esprit des bateleurs l’anime toujours autant, il monte Le Médecin volant sur le Pont Neuf et Les Fourberies de Scapin sous la Tour Eiffel. Pendant la même période il s’essaie avec succès au cinéma sous la direction de Jean Renoir Boudu sauvé des eaux (1932), Le crime de Monsieur Lange, La vie est à nous (1936), La Grande Illusion (1937), sous celle de Jean Vigo, Zéro de conduite (1933), L’Atalante (1934), sans oublier une participation à Remorques de Jean Grémillon et à Adieu Léonard de Pierre Prévert.

A la Libération, sa volonté passionnelle d’amener le théâtre aux citoyens est intacte et il crée « La compagnie des comédiens de Grenoble », avec notamment Hubert Deschamps et Jacques Lecoq, mais, faute d’indispensables subventions municipales, l’aventure tourne court et prend fin en 1947. En cette même année Jean Dasté remonte un peu la vallée du Rhône vers l’ouest et s’installe à Saint-Étienne, qui va devenir sa ville adoptive et où il restera jusqu’à sa mort en 1994. Il y crée « Le centre dramatique de la Cité des Mineurs » (qui deviendra l’année suivante « La Comédie de Saint-Étienne »), coopérative ouvrière d’intérêt public régional. Plus qu’une troupe c’est une véritable famille que Dasté bâtit. Pendant plus de dix ans, « La Comédie », comme elle était alors appelée en abrégé par les Stéphanois, sillonne les routes de la région stéphanoise en apportant à son public des auteurs aussi divers que Shakespeare, Molière, Beaumarchais, Pirandello, Tchekhov, Claudel ou Lorca et en l’initiant à Sartre et Audiberti. « La Comédie » devient une pépinière nationale et internationale qui attire de jeunes talents alors peu connus et qui vont devenir d’illustres têtes d’affiche.

Ainsi « La Comédie » voit passer notamment René-Louis Lafforgue, Armand Gatti, Antoine Vitez, Peter Ustinov, Graeme Allwright (qui, comme chacun sait, se tournera vers la chanson), et l’inoubliable et divine Delphine Seyrig, pas seulement une voix mais une beauté et un talent hors du commun. Lors d’un entretien re-diffusé sur France Culture en 2014, Delphine Seyrig confiera, quelques années plus tard, que son passage à « La Comédie de Saint-Étienne » figurait parmi ses meilleurs souvenirs de comédienne. Elle y racontait comment après les représentations elle revenait sur le tansad de la moto de Jean Dasté jusqu’à Rochetaillée où elle habitait avec les Dasté, une confession au goût de miel pour quiconque est né dans cette région et connaît cette magnifique route qui monte depuis Saint-Étienne, au milieu des pins, des sapins, des fougères et des bruyères, jusqu’au point culminant de la chaîne Forez-Velay-Vivarais, le Mont Pilat (1.435m).

A partir de 1956, Jean Dasté décide avec ses amis comédiens de scinder « La Comédie » en deux entités, « Les Tréteaux » chargés de continuer à sillonner routes et villages, et « La Comédie  de Saint-Étienne » qui s’installe, en 1962, dans la salle des Mutilés du Travail, vaste salle de théâtre où elle restera jusqu’en septembre 2017, pour rejoindre ses nouveaux locaux de la Plaine Achille, autrefois lieu de la Foire de Saint-Étienne, tout un symbole !

Maison de la Culture

Dans le même temps le projet de la Maison de la Culture, conçue par Le Corbusier, prend forme et Jean Dasté y joue un rôle déterminant, mais se heurte bientôt au conservatisme exacerbé de feu le maire centriste de Saint-Étienne, Michel Durafour, ex-ministre du travail de Giscard. Préférant laisser vivre le projet bien engagé, Dasté se sacrifie, en quelque sorte, prend ses distances, en 1963, et profite de ce nouveau tournant pour renouer avec le cinéma. Il tourne avec Alain Resnais, Muriel ou le temps d’un retour, La guerre est finie, Mon oncle d’Amérique, L’amour à mort, avec François Truffaut, L’enfant sauvage, L’homme qui aimait les femmes et La chambre verte. Il fait quelques apparitions dans Z de Costa-Gavras, Le corps de mon ennemi d’Henri Verneuil, Une semaine de vacances de Bertrand Tavernier et le magnifique Molière d’Ariane Mnouchkine. Sa toute dernière apparition sera pour la réalisatrice Suzanne Schiffman, Le moine et la sorcière (1987).

A l’issue d’une représentation Jean Dasté était capable de venir parler à des spectateurs inconnus avec autant de chaleur, de considération et de gentillesse que s’il s’adressait à des élus locaux ou nationaux. C’est la raison pour laquelle sa mort, en 1994, a suscité une très vive motion à Saint-Étienne et ailleurs, car il était un pionnier de la culture populaire accessible et enrichissante, et son nom restera pour toujours attaché aux grandes heures de la décentralisation théâtrale et de l’accès à la culture par tous et pour tous.