Fire and Fury : beaucoup de bruit pour rien ?

Inside the Trump White House, Fire and Fury. « Le feu et la fureur », que Donald Trump a promis à la Corée du Nord et à son dictateur Kim Jong-un, dans un de ses tweets aussi innombrables qu’ineptes. Si le titre de l’ouvrage de Michael Wolff fait référence aux menaces du 45ème président des États-Unis, il ne manque pas d’évoquer The Sound and the Fury de William Faulkner. Si l’intention de Michael Wolff était bien évidemment ironique puisqu’il s’agissait de démontrer que le feu et la fureur promis à l’extérieur règnent en maître à l’intérieur de la Maison Blanche, la comparaison s’arrêtera là. Parce que dans l’esprit de Trump d’une part, le fire est celui de la destruction par l’arme nucléaire, et que d’autre part, la seule analogie possible avec le pitoyable POTUS en exercice, c’est Benji, l’attardé mental Benjamin, un des personnages centraux du chef-d’oeuvre de Faulkner.

L’auteur, Michael Wolff, n’est pas vraiment, à proprement parler, un journaliste d’investigation. Il s’est fait connaître en publiant des articles dans USA Today, The Hollywood Reporter et l’édition britannique de GQ, Gentlemen’s Quarterly, qui ne sont pas connus pour être des publications subversives. Puis il a collaboré plus régulièrement au New York Times Magazine de la fin de semaine, mais essentiellement dans le registre des faits de société. Puis il a attiré le regard de la profession en publiant, en 2008, une biographie du sinistre Rupert Murdoch, incarnation contemporaine de Citizen Kane, intitulée The Man Who Owns the News, somme de cinquante heures d’entretiens avec Murdoch, ouvrage considéré comme non polémique et bien aimable. Enfin, il s’est introduit à la Maison Blanche le jour de l’investiture de Trump et, à sa grande surprise, personne ne lui a demandé ce qu’il faisait là et personne ne lui a demandé non plus de partir ce qui, au vu du désordre perceptible de l’extérieur, ne surprendra personne.

Comme personne ne l’a chassé, il a décrit ce qu’il a vu, il a bavardé avec des membres du personnel, sans autre but que de témoigner. Le résultat est ce livre étonnant de 310 pages, divisé en 22 chapitres auquel s’ajoute un épilogue savoureux intitulé Bannon and Trump. Bon nombre des meilleures pages et révélations de l’immense désordre, qui fait ressembler la Maison Blanche à un asile, ont été largement publiées et commentées dans la presse américaine et britannique. Une lecture attentive aggrave cependant le mélange d’incrédulité et d’effroi légitimement ressentis. Comme il l’explique dans son préambule, sa motivation première était la curiosité, puisqu’à partir du 20 janvier 2017, « the United States entered the eye of the most extraordinary political storm since at least Watergate ». La volonté de Wolff était de tenir une sorte de journal de bord des cent premiers jours. Il en a finalement passé le double, deux cents jours, à observer cet incroyable Barnum. Wolff ne tombait pas des nues, puisqu’en mai 2016, celui qui n’était encore qu’un homme d’affaires lui avait accordé un entretien assez singulier et déroutant dans sa maison de Beverly Hills. A l’immense surprise du journaliste, Donald Trump avait passé le plus clair du temps de cet entretien, ce qui n’est ni très poli ni cohérent, à dévorer un demi-litre de glace à la vanille Häagen-Dazs®, alors que l’entourage et l’ensemble de l’état-major courait dans tous les sens et s’affairait dans l’inquiétude. Ainsi accepté, si l’on peut dire, Wolff s’est donc installé subrepticement le 20 janvier pour faire partie des meubles et du décors, pour avoir, comme il le dit lui-même, le statut de fly-on-the-wall. Il a commencé à être témoin des incohérences et des confessions discrètes, sans que personne ne lui dise jamais Go away !

Le livre commence le jour de l’élection, le 8 novembre 2016 et, dans ses bureaux de la Trump Tower, la directrice de campagne Kellyanne Conway est sereine car elle est totalement persuadée que la victoire de Trump est impossible et que l’on s’oriente vers a resounding if not cataclysmic defeat (p. 9). Seul Steve Bannon, imperturbable, persiste à croire à la victoire. A cette époque, la seule chose qui retient l’attention de Trump c’est la perspective de voir The New York Post publier des photos de Melania nue, à l’époque où elle travaillait dans le porno soft. Puis, dès le samedi suivant l’élection, les visites au President-elect font ressembler la Trump Tower à Canossa, mais certains résistent, comme Rupert Murdoch, qui a toujours considéré Trump comme a charlatan and a fool (p-20). Trump développe néanmoins ce qu’il sait faire de mieux : dispenser des fake news, puisqu’il tente de retenir tous ses visiteurs avec cette promesse, You’ll want to stay to see Rupert. Parmi les confidences du personnel recueillies par Wolff, celle-ci (p. 40) d’un conseiller, proche du désespoir : « I give him good advice about what he needs to do and for three hours the next day he does it, and then goes hopelessly off script » (Je lui donne de bons conseils sur ce qu’il a besoin de faire et le lendemain, pendant trois heures, il le fait, et puis de façon désespérante il sort des rails). Et l’on apprend dans le même chapitre (3) qu’il y a une faction à la Maison Blanche, à laquelle Kissinger (l’homme qui a reçu le prix Nobel de la paix en 1973 après avoir organisé le coup d’état contre Salvador Allende au Chili !) participe, qui se compose, entre autres, du gendre, Jared Kushner , de Kellyanne Conway et de Steve Bannon et dont la tâche consiste à dénoncer un imaginaire complot permanent fomenté par les médias. Sur Bannon, grand manipulateur de l’ombre, Wolff écrit cette phrase mystérieuse et inachevée (p. 52) : « Having achieved one goal, he was clearly on to another » (Ayant atteint un premier but, il était clairement sur autre chose).

Dans ce misérable petit monde frelaté de comploteurs à la petite semaine, Bannon tient une place de choix, mais il est lui-même le bouc émissaire du redoutable couple Jared-Ivanka qui ne font qu’un pour Wolff, qui les surnomme  « Jarvanka » et leur consacre un chapitre entier (5). Le lecteur y trouve la confirmation de l’ambition aigüe et démesurée d’Ivanka, qui est certaine de succéder à son père (p. 71), une idée aussi saugrenue que la fille de Tapie candidate à la présidentielle de 2022, mais chez les enfants gâtés, pas de barrière et, surtout, pas de limite. Ce qui frappe l’esprit dans la description des agissements de ce petit monde, c’est l’absence totale d’idéologie — un gros mot sans doute — ou ne serait-ce que de programme. La seule motivation est la perspective de retirer un profit personnel de cette aventure. On n’ose imaginer que ceux qui ont voté pour lui (les rednecks et tous ceux qui succombé aux sirènes du Make America great again) puissent lire Fire and Fury et prendre enfin conscience de l’immense supercherie dont ils ont été les instigateurs et les victimes. Mais c’est sans doute un espoir démesuré, ce que souligne indirectement Wolff. Dans cette même partie est longuement expliquée une autre supercherie, l’image de Trump homme d’affaires « respectable » fabriquée dans les médias achetés par les amis de Jared (p. 72-76). On y apprend aussi, et c’est savoureux, que si Ivanka (élue par personne, on le rappelle) a une haute idée d’elle-même, l’idée qu’elle se fait de son père est très loin d’être identique (p. 80).

Wolff confirme par ailleurs ce que le monde entier a vu, à savoir que Trump lui-même, dès les premières semaines, a beaucoup de mal à affronter la réalité, à laquelle il n’a jamais vraiment pensé, à savoir qu’il est désormais président, « Within the first weeks of his presidency a theory emerged among Trump’s friends that he was not acting presidential » (p. 83). De toute évidence Wolff enfonce les portes ouvertes et tente de faire un scoop avec ce qui n’en est pas un. Plus intéressantes sont les tentatives désespérées de Trump rapportées par Wolff de transformer en fake news tout ce qui lui déplaît. Ainsi est confirmée, par plusieurs témoins, la tendance démente du nouveau président à errer en robe de chambre lors des premières nuits dans la Maison Blanche. La dénégation faite à Kellyanne Conway, qui lui en a fait le reproche, est puérile et révélatrice  (p. 91) : « Can you see me in a bathrobe ? ».

Si sur ce que l’on peut appeler l’épisode russe, qui est loin d’être terminé d’autant qu’il contient tous les germes de la destitution, Wolff ne nous apprend rien que la presse écrite ne nous ait rapporté, notamment le NYT. Il nous éclaire cependant un peu plus sur la sottise abyssale de Kellyanne Conway, qui, lorsque la presse se fait l’écho des fortes présomptions de collusion entre Poutine et Trump, ne trouve rien de mieux à dire que « It’s obviously unfair. They lost. They didn’t win » (p. 96). On appréciera le puissant syllogisme… Ça sonne et ça tombe comme du Morano dans le texte. Sur les rapports avec la Russie, une confirmation arrive, un peu par hasard (p. 151), « There was a continuing exchange of information during the campaign between Trump’s surrogates and intermediaries for the Russian government. » (Il y a eu un échange continuel d’informations pendant la campagne entre les représentants de Trump et des intermédiaires du gouvernement russe).

La lecture du livre de Wolff interroge surtout sur la passivité du parti républicain et du sénat et la réticence à enclencher une procédure d’impeachment, car l’intelligence avec une puissance étrangère semble beaucoup moins intéresser les élus conservateurs que les jeux érotiques de Bill Clinton avec une stagiaire et des cigares (lesquels, suprême trahison, venaient peut-être de Cuba).

Comme l’avait rapporté le NYT, les obsessions de Trump sont légion. En dehors de celles qui concernent la nourriture et les craintes d’empoisonnement, la visite de Blair, en février 2017, a suscité un certain émoi (p. 157) car le gouvernement britannique (avec lequel l’ex-premier ministre travailliste n’a aucun lien…) est tout à coup soupçonné d’avoir mis le président américain sur écoutes téléphoniques…Ce qui va faire éclore une autre supercherie : Obama aurait fait écouter Trump (p. 159). Revirements, changements d’opinion aussi brutaux qu’inattendus. Ainsi Paul Ryan, chef de la majorité républicaine à la chambre des représentants, d’abord qualifié de « pauvre type », devient un « quite a smart guy » (p. 282). Une fois encore, Wolff n’apporte aucune information qui n’était déjà connue. Ce qui étonne en revanche, c’est le manque total d’organisation, l’amateurisme affichés, au fil des pages, dans les descriptions de Wolff qui demeurent très factuelles et dénuées de toute prise de position.

L’ouvrage de Michael Wolff ne passera sans doute pas à la postérité, mais on sort du livre avec un sentiment irréel en se prenant furtivement à penser que ce serait catastrophique, pour les États-Unis et la planète, que Donald Trump fût président des États-Unis…

Fire and Fury, Inside the Trump White House, Michael Wolff, Little Brown publishing company, London, 312 p., £ 20, 14 € 99