Basquiat (capture d’écran du documentaire)

Arte diffuse, dimanche soir, le documentaire que David Shulman a consacré au peintre Jean-Michel Basquiat : La Rage créative  (2017). Le film suit le gamin qui prit New York d’assaut, entre rêve de gloire et colère, révolutionnant au passage le monde de l’art, le gamin fracassé aussi, par une médiatisation jamais pleinement assumée, par sa rage noyée dans les paradis artificiels ; d’œuvre en œuvre, de Samo à Basquiat, c’est New York que l’on voit se transformer, de la ville sauvage et brute, crasseuse et violente à la gentrification, de même que l’artiste insoumis devient une valeur sûre du marché, explosant aujourd’hui encore les records dans les salles des ventes.

Siri Hustvedt1
Siri Hustvedt

L’écriture, pour Siri Hustvedt, est un yonder. Ce mot étrange est, comme elle l’écrit dans Plaidoyer pour Éros, qui paraît enfin en poche chez Babel, un « exemple de magie linguistique : il identifie un nouvel espace – une région médiane qui n’est ni ici ni là –, un lieu qui tout simplement n’existait pas pour moi avant d’être nommé ».
Yonder soit cet espace paradoxal, dans et hors des mots, en soi et extérieur à soi — et yonder l’exprime également dans sa fonction d’« embrayeur », il est de de ces « mots qui se distinguent des autres en ce qu’ils sont animés par le locuteur et évoluent en conséquences ». On ne peut donc réellement définir la place désignée par yonder (là), il suffit de se déplacer pour que le lieu trouve un nouvel horizon, un nouvelle espace. Yonder est un mot qui « oscille », flexible, subjectif, labile, à la fois espace mental et géographie personnelle, imaginaire. Entre réel et fiction.
Les douze essais de Siri Hustvedt s’ouvrent sur ce vocable symbolique et plein. Ils trouvent un sens dans cet espace de réflexion ouvert par un mot, ses connotations, son impossible définition. Chaque texte, écrit et publié entre 1995 et 2004, en creuse l’approche.

Scholastique Mukasonga
Scholastique Mukasonga

Au commencement était une disparition : Kitami, la chanteuse internationale, Kitami, l’étoile rwandaise, Kitami est morte. Son chant ne résonnera plus sur scène, ses disques ne seront plus en tête des ventes du box office. Un an plus tard, le narrateur mène l’enquête. Assassinat, disparition, suicide ? « L’énigme, digne d’un roman policier à l’ancienne, semble surtout attirer des détectives autoproclamés et des romanciers en mal d’inspiration ». Très inspirée pourtant, Scholastique Mukasonga célèbre les femmes, et les esprits qui reviennent hanter les vivants, les tambours, les exilés et les marginaux, les reggaemen et les rastafari, les sorcières et les chanteuses de gospel. Entre le roman noir, la fresque historique, et l’enquête policière, ce très beau roman polyphonique dresse une généalogie fantasmée d’une succession de femmes prophétesses, suscitant la terreur autant que la fascination, dont Kitami est l’héritière.

Horses, sorti en 1975, est le premier album studio de Patti Smith. En consacrant un livre à celui-ci, Véronique Bergen célèbre ce que cet album contient et signifie : un événement de la culture rock mais aussi la révolte, la volonté de rupture, l’exaltation de la poésie, de l’art, la tension vers un dépassement des limites de l’époque, une libération dans tous les domaines de l’existence.


Les Mille et Une Nuits, le dix-septième soir, Sanî’-ol-Molk, 1849-1856

Injustement méconnu en dehors de cercles restreints et spécialisés, le nom de cet intellectuel majeur de double culture n’est situé par votre interlocuteur que si vous ajoutez, « vous savez le traducteur avec André Miquel des Mille et une nuits dans la nouvelle édition de la Pléiade ? ». « Ah ! oui, bien sûr ! »

The Thames Barrier

Les tristement célèbres inondations de 1953, consécutives à un énorme orage en Mer du Nord dans la nuit du 31 janvier au 1er février, ont laissé des traces indélébiles en Belgique, aux Pays-Bas, en Écosse et en Angleterre (où il y eut 307 victimes), particulièrement à Londres, puisque le lit de la Tamise ne put contenir cette marée inhabituelle. De fait les gouvernements successifs de sa déjà et toujours gracieuse majesté ont réfléchi, pendant de nombreuses années, à une solution qui permettrait d’endiguer une montée exceptionnelle des eaux du fleuve. Ces réflexions prirent pour base le rapport d’un mathématicien britannique d’origine autrichienne, Sir Hermann Bondi, qui, dès 1953, préconisa la construction d’une sorte de barrage flexible.

Gregory Crewdson, Untitled, 2002

« Nous deux – le magazine – est plus obscène que Sade » : tel est l’infranchissable paradoxe clamé par Roland Barthes sur l’indécence moderne du sentiment amoureux qu’Annie Ernaux choisit de mettre en violent exergue à Passion simple, récit sec et nu d’une liaison au cours de laquelle l’amour se révèle plus transgressif que toute forme de sexualité possible. Sans doute est-ce aussi bien à la croisée de cette immoralité profonde de la passion selon Ernaux et Barthes que pourrait venir se placer, escorté de la même incisive et désarmante réflexion, le puissant et très beau premier roman d’Agnès Riva, Géographie d’un adultère qui vient de paraître à L’Arbalète chez Gallimard. Car, comme en écho mat au sémiologue et à l’écrivaine, Agnès Riva offre, chapitre après chapitre, le douloureux roman d’une liaison extraconjugale où, à chaque instant, éclate l’obscénité de la passion et de la demande, sans retour, d’amour.

Twin Peaks the Return, David Lynch

Une excellente année pour l’industrie du cinéma nous déclare-t-on. La troisième meilleure depuis 50 ans. Pour l’industrie, les chiffres, certes. Et il ne faut pas se mentir, c’est une bonne chose lorsque l’on connaît le modèle de répartition qui profite à la création. Pour trouver en revanche quelque geste artistique digne d’intérêt, qui interpelle les spectatrice.teur.s, les met en inconfort, les soulage, les blesse comme dirait Roland Barthes, il fallait comme d’habitude et encore davantage redoubler d’efforts, débroussailler, faire le tri parmi les désormais quinze sorties hebdomadaires. Un rythme insensé qui serait bienvenu s’il n’était pas en outre caractérisé par sa pauvreté qualitative.