Philip Roth n’écrit plus, mais parle… au New York Times

En 2012, Philip Roth a annoncé qu’il n’écrivait plus depuis deux ans et qu’il n’écrirait plus. Il tient parole, hélas ! Et on peut regretter que le jury du Nobel persiste à l’oublier, après lui avoir préféré, choix regrettable, un chanteur, malgré son talent évident et indéniable. Donc Philip Roth n’écrit plus, pour le plus grand désarroi de toutes celles et tous ceux qui le considèrent comme un monument de la littérature américaine.

Néanmoins, par amitié pour Charles McGrath, ancien responsable de la rubrique Book Review au NYT, il a accepté, début janvier 2018, un entretien d’une forme un peu particulière, puisqu’il s’est fait par courriels interposés, Roth ayant expliqué qu’il avait besoin de temps pour peser et mesurer chacune de ses réponses, et non pas dans son appartement de l’Upper West Side de Manhattan, où il a néanmoins accepté la visite de Philip Montgomery, photographe au NYT, ni dans sa maison du Connecticut qu’il n’utilise qu’en été. Philip Roth est dans sa 85ème année, il est en bonne santé, c’est ce qu’il a dit au NYT, et il partage désormais avec William Faulkner, Henry James et Jack London l’honneur d’être publié dans la Pléiade.

Charles McGrath : Dans quelques mois vous allez avoir 85 ans. Vous sentez-vous âgé ? Qu’est-ce que ça vous fait de prendre de l’âge ?

Philip Roth : Oui, c’est une question de mois et je passerai du troisième au quatrième âge, en me glissant chaque jour un peu plus profondément dans la redoutable « Vallée de l’Ombre ». A l’instant présent, c’est tout à fait étonnant de me retrouver ici à la fin de chaque journée. Lorsque je me couche le soir, je souris et je pense « j’ai vécu un jour de plus ». Et ensuite c’est également étonnant de se réveiller huit heures plus tard et de constater que c’est le matin du jour suivant et que je suis toujours ici. « J’ai survécu une autre nuit », pensé-je, ce qui me fait sourire une fois de plus. Je m’endors avec le sourire et je me réveille avec le sourire. Je suis très content d’être toujours vivant. De plus quand cela se produit, comme c’est le cas, semaine après semaine, mois après mois depuis que j’ai commencé à bénéficier de la Sécurité Sociale, cela produit l’illusion que cette chose ne va jamais s’arrêter, bien que je sois, bien évidemment, conscient que ça peut cesser d’un coup. C’est comme jouer tous les jours, à un jeu, un jeu à gros enjeux que, contre toute attente, à ce jour je continue de gagner. On verra combien de temps ma chance tient.

Maintenant que vous êtes un romancier retraité, est-ce qu’écrire vous manque et est-ce que vous envisagez de sortir de cette retraite ?

Non ça ne me manque pas. Parce que les conditions qui m’ont poussé à cesser d’écrire de la fiction il y a sept ans n’ont pas changé. Comme je l’ai dit dans Why Write? avant 2010 je ressentais « une forte présomption que j’avais écrit ce que je pouvais faire de mieux et que quoi que ce soit d’autre serait inférieur. A l’époque je n’étais plus en possession de la vitalité mentale, ni de l’énergie verbale ni de la forme physique nécessaires pour monter et soutenir une initiative créatrice vaste fondée sur une structure complexe aussi exigeante qu’un roman…Chaque talent a ses limites — sa nature, son cadre, sa force ; sa limite aussi, une fonction, l’étendue d’une vie…Personne ne peut être fécond indéfiniment ».

Quand vous vous penchez sur votre passé d’écrivain, comment souvenez-vous de ces cinquante dernières années ?

Euphorie et mécontentement. Frustration et liberté. Abondance et vacuité. Avancer de façon flamboyante puis patauger péniblement. Le répertoire quotidien du balancier des dualités que n’importe quel talent affronte — et puis une terrible solitude aussi. Et le silence : 50 ans dans une pièce aussi silencieuse que le fond d’une mare, à étirer, quand tout allait bien, mon indemnité minimum journalière de prose utilisable.

Dans Why Write ? vous reprenez votre célèbre essai Writing American Fiction, selon lequel la réalité américaine est si insensée qu’elle devance presque l’imagination de l’écrivain. C’était en 1960 que vous avez dit cela. Et maintenant ? Vous est-il jamais arrivé de penser que vous aviez prévu une Amérique comme celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui ?

PR : Personne parmi ceux que je connais n’a jamais prévu une Amérique comme celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Personne (à l’exception du très amer H.L. Mencken, qui a décrit la démocratie américaine comme « l’adoration des chacals par les crétins ») n’aurait pu imaginer que la catastrophe du vingt-et-unième siècle s’abatte sur les Etats-Unis, que le plus dégradant des tous les désastres n’apparaisse non pas, par exemple, sous les traits d’un Big Brother orwellien mais sous ceux du personnage menaçant et ridicule du bouffon vantard. Combien j’étais naïf en 1960 de penser que j’étais un américain qui vivait une époque ridicule ! Comme c’est bizarre ! Mais en fait comment pouvais-je savoir en 1960 ce qui se passerait en 1963, 1968, 1974, 2001 et 2016 ?

Aujourd’hui votre roman de 2004 Le Complot contre l’Amérique apparaît comme une prémonition qui donne le frisson. Quand il a été publié certains y ont vu un commentaire sur l’administration Bush, mais on était pourtant loin des nombreux points communs avec la situation actuelle.

Quelque prémonitoire que Le Complot contre l’Amérique ait pu vous sembler, il y a sans aucun doute une énorme différence entre les circonstances politiques que j’invente pour les États-Unis en 1940 et la calamité politique qui nous consterne tous aujourd’hui. C’est toute la différence de stature entre un président Lindbergh et un président Trump. Il se peut que Charles Lindbergh, dans la vie comme dans mon roman, ait été un authentique raciste, un antisémite et un suprémaciste blanc bienveillant à l’égard du fascisme, mais il était aussi —en raison de sa traversée de l’Atlantique nord en avion à l’âge de 25 ans — un authentique héros américain treize ans avant que je ne lui fasse gagner la présidentielle. Historiquement, Lindbergh c’est le jeune pilote courageux qui, en 1927, a effectué le premier vol d’un seul jet au-dessus de l’Atlantique, depuis Long Island jusqu’à Paris. Il l’a fait en 33,5 heures avec un avion qui n’avait qu’un siège et un seul moteur, ce qui fait de lui un Leif Ericsson du vingtième siècle, un Magellan de l’aéronautique, un des tout premiers guides de l’âge de l’aviation. En comparaison, Trump n’est qu’un énorme imposteur, la somme négative de toutes ses carences, il est dénué de tout sauf de l’idéologie creuse du mégalomane.

Un des vos thèmes récurrents a été le désir sexuel mâle — désir souvent contrarié s’il en est — et ses nombreuses manifestations. Qu’est-ce que vous faites du moment que nous semblons vivre, avec un grand nombre de femmes qui viennent sur le devant de la scène et qui accusent un grand nombre d’hommes haut placés de harcèlement sexuel et d’abus ?

Comme vous l’indiquez, en tant que romancier les fureurs érotiques ne me sont pas inconnues. Des hommes enveloppés par la tentation sexuelle c’est un des aspects de la vie des hommes que j’ai abordé dans mes romans. Des hommes qui répondent à l’appel insistant du désir sexuel, qui sont assaillis par des désirs honteux et qui demeurent inébranlables face à leurs obsessions, qui sont dupés par le charme du tabou — pendant des dizaines d’années j’ai imaginé une petite coterie d’hommes perturbés et possédés par des forces aussi incendiaires avec lesquelles ils doivent composer et se battre. J’ai essayé de les décrire sans détour, chaque homme tel qu’il est, tel qu’il se comporte, éveillé, stimulé, affamé quand il est aux prises avec cette ferveur charnelle et qui affronte l’éventail des difficultés éthiques et psychologiques que les exigences du désir présentent. Je n’ai pas mis de côté les faits bruts dans ces fictions, à savoir pourquoi, comment et quand des hommes en tumescence font ce qu’ils font, même lorsqu’ils ne sont pas en adéquation avec le portrait qu’une campagne de communication masculine, s’il y avait une telle chose, pourrait privilégier. Je ne suis pas seulement entré dans la tête d’un mâle mais aussi dans la réalité de ces désirs ardents dont la pression inéluctable et permanente peut menacer son caractère rationnel, désirs ardents si intenses qu’ils ont pu parfois être pris pour une forme de folie. Par conséquent, aucune des conduites les plus extrêmes qu’il m’a été donné de lire dans la presse dernièrement ne m’a étonné.

Avant que vous ne preniez votre retraite vous étiez célèbre pour passer de très longues journées à écrire. Maintenant que vous avez cessé d’écrire que faites-vous de tout ce temps libre ?

Je lis, étonnamment ou pas, très peu de fiction. J’ai passé toute ma vie active à lire de la fiction, à enseigner la fiction, à étudier la fiction et à écrire de la fiction. J’ai très peu pensé au reste jusqu’à il y a sept ans. Depuis je passe une bonne partie de chacune de mes journées à lire de l’histoire, principalement l’histoire américaine mais également l’histoire européenne moderne. La lecture a remplacé l’écriture et constitue la majeure partie, le stimulus, de ma vie intellectuelle.

Qu’est-ce que vous avez lu dernièrement ?

PR : J’ai changé de cap récemment et je lis une collection hétérogène de livres. J’ai lu trois livres de Ta-Nehisi Coates, le plus parlant d’un point de vue littéraire étant Le grand combat, The Beautiful Struggle, ses souvenirs de défiance d’enfant envers son père. D’avoir lu Coates m’a conduit à lire le condensé au titre provocateur de Neil Irvin Painter, The History of White People. Painter m’a ramené à l’histoire américaine à l’ouvrage d’Edmund Morgan, American Slavery, American Freedom, une grande histoire érudite de ce que Morgan appelle le « mariage de l’esclavage et de la liberté » tel qu’il a existé au tout début de l’état de Virginie. Lire Morgan m’a fait boucler la boucle en me conduisant aux essais de Teju Cole, non sans avoir fait un détour par Stephen Greenblatt, The Swerve, sur les circonstances de la découverte du manuscrit subversif de Lucrèce, De la nature, The Nature of Things. Ce qui m’a conduit à affronter une partie du long poème de Lucrèce, écrit autour du premier siècle avant JC, dans une traduction en prose de A.E Stallings. A partir de là j’ai continué en lisant le livre de Greenblatt, How Shakespeare Became Shakespeare, Will in the World. Comment au milieu de tout cela en suis-je venu à lire avec grand plaisir l’autobiographie de Bruce Springsteen, Born to Run ? Je ne peux l’expliquer si ce n’est par le plaisir d’avoir autant de temps libre pour lire tout ce qui se présente et m’invite à des découvertes inattendues.

Des exemplaires de livres avant publication arrivent régulièrement dans ma boîte, et c’est comme ça que j’ai découvert Pogrom: Kishinev and the Tilt of History de Steven Zipperstein. Zipperstein met le doigt sur le moment au début du vingtième siècle où la situation fâcheuse des Juifs en Europe est devenue mortelle d’une manière qui annonçait la fin de tout. Pogrom m’a amené à un livre récent d’interprétation historique Yuri Slezkine The Jewish Century, selon lequel « l’ère moderne est l’ère juive et le 20ème siècle, en particulier, est le siècle juif ». J’ai lu Personal Impressions de Isaiah Berlin, ses essais et portraits de l’équipe des personnages influents du 20ème siècle qu’il a connus ou observés. Il y a une brève apparition de Virginia Woolf dans toute sa splendeur terrifiante et il y a des pages particulièrement poignantes sur la première rencontre, un soir dans Leningrad sauvagement bombardé, avec la magnifique poète Anna Akhmatova, elle avait la cinquantaine, elle était isolée, seule, méprisée et persécutée par le régime soviétique. Berlin écrit « Leningrad après la guerre n’était rien d’autre qu’un vaste cimetière, le tombeau de ses amis…Le récit de la tragédie constante de sa vie allait bien au-delà de ce que quiconque avait pu me décrire verbalement ». Ils ont bavardé jusqu’à trois ou quatre heures du matin. La scène est aussi émouvante que tout ce que l’on trouve chez Tolstoï.

Dans la semaine qui vient de s’écouler j’ai lu deux livres écrits par deux amis, la biographie brève et très avisée de James Joyce par Edna O’Brien, et l’autobiographie à l’excentricité incitative, Confessions of an Old Jewish Painter, par un de mes très chers amis aujourd’hui disparus, le grand artiste américain R.B. Kitaj. J’ai beaucoup d’amis chers qui sont morts. Beaucoup étaient romanciers. Ne plus avoir leurs nouveaux livres au courrier est une déchirure.

Traduit de l’anglais par Jean-Louis Legalery

L’intégralité de l’entretien sur le site du New York Times

Crédit Philip Montgomery for The New York Times