Le Guardian change de look

Katharine Viner, rédactrice-en-chef du Guardian, avec le nouveau format tabloïd, crédit The Guardian

Lundi 15 janvier 2018 sera désormais un landmark dans l’histoire du vénérable et respectable quotidien britannique The Guardian, fleuron de l’indépendance journalistique et de l’investigation sans concession. D’une part le site du Guardian a fait peau neuve de manière claire, innovante et attrayante, comme le montre ce lien, d’autre part la version imprimée passe définitivement au format tabloïd, qui, jusqu’à un passé assez proche, demeurait l’apanage de la presse populaire, populaire selon les deux acceptions, à savoir vulgaire et qui plaît malheureusement à une majorité de lecteurs ou présumés tels. Le Guardian abandonne le broadsheet et, donc, le format berlinois, et entend briser ce carcan et ce monopole, comme l’avait fait il y a quelques années The Times et feu The Independent, dont la version papier a été totalement abandonnée.

L’histoire du Guardian est profondément liée à l’histoire politique et sociale du Royaume-Uni. Le Guardian est véritablement né à l’occasion d’une manifestation énorme organisée à Manchester le 16 août 1819 pour demander une réforme de la représentation parlementaire, dont le peuple, largement au fait des idées propagées par la révolution française trente ans auparavant, avait conscience d’être éloigné complètement. Énorme, car, en ce 16 août 1819, il y a plus de soixante mille manifestants, soit plus de la moitié de la population de Manchester à l’époque. Le premier ministre de l’époque, Robert Jenkinson, deuxième comte de Liverpool, décida, sans en avoir référé au roi George III, selon certains historiens, de réprimer cette paisible manifestation par la violence, en envoyant la cavalerie pour charger la foule. Il y aura dix-huit morts parmi les manifestants dans ce que l’histoire du Royaume-Uni appelle the Peterloo massacre, du nom du lieu du rassemblement, St Peter’s Field, et par dérision sémantique envers un lieu de victoire sur les troupes napoléoniennes, Waterloo. Or dans la foule il y avait un jeune journaliste.

John Edward Taylor a vingt-huit ans, il travaille pour un hebdomadaire, The Manchester Gazette, et, à partir de cette manifestation réprimée dans le sang, il va remuer ciel et terre pour que Londres et le reste du royaume soient correctement informés sur ce qui s’est passé. Au lendemain de cette tragédie, il est déterminé à lancer son propre journal, ce qu’il fait le 5 mai 1821, avec l’appui financier de quelques amis libéraux. Ainsi naquit The Manchester Guardian qui suscita intérêt, espoir et engouement qui perdurèrent jusqu’en 1844, année la mort de John Taylor. Suivirent alors une dérive et un grand désordre pendant lequel The Manchester Guardian tomba aux mains de marchands de coton de Liverpool qui, non seulement, étaient peu scrupuleux, mais, en plus, soutenaient les esclavagistes des états américains du sud. Cette période de complaisance et d’ambiguïté cessa lorsque, d’une part, les ouvriers du coton de Manchester préférèrent la famine plutôt que de décharger des balles de coton chargées par des esclaves, ce qui leur valut une lettre de félicitations du président Abraham Lincoln, d’autre part le journal fut repris en main par C.P. Scott, (en 1872 alors qu’il n’avait que vingt-cinq ans) qui transforma le journal et lui donna l’identité qu’il a toujours aujourd’hui. La structure financière qui assure l’indépendance économique du quotidien se nomme toujours aujourd’hui The Scott Trust.

Ce n’est qu’en 1964 que The Manchester Guardian décida de n’être plus que The Guardian et de quitter Manchester pour installer rédaction et imprimerie à Londres. Depuis 1872 et tout au long de son histoire The Guardian a privilégié la recherche de la vérité, au seul service de ses lecteurs et des citoyens plus généralement. The Guardian est désormais et depuis longtemps une référence internationale par la qualité de son travail. Cependant les changements du jour cachent un paradoxe, le site du quotidien britannique est un des plus fréquentés, des plus consultés et des plus lus au monde avec celui du New York Times, mais les ventes de l’édition papier sont en chute libre. Seulement 150.000 exemplaires sont vendus chaque jour au Royaume-Uni, alors que, dans les années 1980, sous la direction de Peter Preston, qui vient de mourir la semaine dernière, The Guardian dépassait les 500.000 exemplaires quotidiens.

C’est, pendant cette période faste que le journal avait racheté l’hebdomadaire The Observer pour en faire sa Sunday sister. Les difficultés actuelles sont peut-être dues au refus systématique du prédécesseur de Katharine Viner, Alan Rusbridger, de faire payer l’accès au site, comme le font Mediapart en France ou le NYT aux États-Unis. Néanmoins non seulement Alan Rusbridger est un remarquable journaliste, mais, en plus, c’est sous sa houlette que le site a pris de l’expansion, avec, notamment, la création de l’édition numérique américaine puis australienne, sous la direction de Katharine Viner justement. Il semble qu’un nombre croissant de journalistes soit favorable à l’accès payant par abonnement au site. Pour l’heure, le soutien financier ne se fait que sous la forme du volontariat de la part des lecteurs, qui peuvent, selon leur budget, choisir d’être supporter, partner ou patron. En tout cas, il serait très dommage qu’un tel phare journalistique soit en difficulté à l’heure où les clowns fascistes font peser d’immenses menaces sur la démocratie.