Churchill vs. Orwell : les statures de la liberté

Orwell & Churchill

Thomas Edwin Ricks est une figure du journalisme américain. Spécialiste des questions de sécurité et du domaine militaire, il a été récompensé, par deux fois, par le prix Pulitzer pour ses reportages, en 2000 pour le Wall Street Journal et, en 2002, pour le Washington Post. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Fiasco: The American Military Adventures in Iraq (2006) et The Gamble: General David Petraeus and the American Military Adventure in Iraq, 2006-2008 (2009), qui ont été deux immenses succès de librairie et qui ont montré comment l’administration Bush et l’armée américaine se sont fourvoyées en Irak. Thomas E. Ricks travaille désormais en journaliste indépendant et collabore régulièrement au New York Times, au Washington Post, au New Yorker, à la BBC, à Sky News, au Guardian et fait partie de la rédaction du magazine Foreign Policy.
Comment un journaliste spécialiste des affaires militaires a-t-il pu s’intéresser à deux monuments, l’un politique, l’autre littéraire ? Et comment diable Thomas Ricks s’y est-il pris pour unir ces deux personnalités de l’histoire du vingtième siècle au Royaume-Uni ?

Une partie de la réponse est dans le premier chapitre de son remarquable ouvrage (p-3) : Together in the mid-twentieth-century these two men led the way, politically and intellectually, in responding to the twin totalitarian threats of fascism and communism. « Ensemble au milieu du vingtième siècle ces deux hommes ont ouvert la voie, politiquement et intellectuellement, en réponse aux menaces totalitaires conjointes du fascisme et du communisme ». Pourtant, comme le rappelle l’auteur, le destin de ce même siècle aurait pu être différent, en raison de deux faits divers distincts dans l’espace et le temps. En effet, le 13 décembre 1931, Winston Churchill, distrait légendaire, député conservateur presqu’en marge de son propre parti et peu connu, descend de son taxi, du mauvais côté, sur la 5ème avenue à New York. Il est renversé par un autre véhicule et sérieusement blessé. Sa robuste constitution lui permettra de survivre. Six ans plus tard, le 20 mai 1937, Eric Blair, romancier encore peu renommé sous le nom de George Orwell, combat au nord de l’Espagne, aux côtés des Républicains contre les forces franquistes, et reçoit une balle, qui passe de peu à côté de la carotide, à la base du cou. Ses camarades de combat le croient mort, mais, lui aussi, est fort physiquement et survivra à cette épreuve qu’il crut lui-même fatale.

En apparence les deux hommes étaient différents, Churchill (1874-1965) était plus solide, de vingt-huit ans l’aîné d’Orwell (1903-1950), il lui survécut quinze ans. Mais ils étaient semblables dans la lucidité et le courage face aux dangers qu’ils avaient identifiés, Hitler et le fascisme, Staline et le communisme, l’Amérique et sa volonté de préempter la Grande-Bretagne. Thomas E.Ricks nous apprend que Churchill et Orwell s’admiraient à distance, sans jamais s’être rencontrés. Orwell avait nommé Winston le personnage principal de 1984 (Winston était aussi le deuxième prénom que la mère de John Lennon lui attribua lorsqu’il naquit en 1940, par admiration pour le premier ministre). Et Churchill adorait le roman dystopique de George Orwell à tel point qu’il l’avait lu deux fois, lors de sa publication en 1949. Les deux se rejoignaient sur une question essentielle, préserver la liberté individuelle à un moment du vingtième siècle où toutes les conditions étaient réunies pour une intrusion massive dans la vie des individus. Ils étaient d’authentiques baroudeurs, des aventuriers au sens propre du terme, mais surtout des visionnaires en avance sur leur époque.

Eric Blair, alias George Orwell, à l’âge de dix-neuf ans, alors que tous ses amis entraient à l’université, décida de partir en Birmanie, où vivait sa grand-mère maternelle, et s’engagea, contre toute attente, dans la police impériale où il resta sept ans, expérience relatée dans Burmese Days (1934), puis s’engagea en 1936 du côté républicain dans la guerre d’Espagne. Affecté dans l’armée impériale des Indes, en 1895, avec le grade de lieutenant, Winston Churchill s’y ennuyait ferme et demanda à être affecté dans une zone de guerre, ce qu’il obtint en partant pour Cuba pour y observer la guerre d’indépendance et finit par se mêler aux combats du côté espagnol. Puis gagné de nouveau par l’ennui Churchill repartit pour l’Inde rejoindre son régiment de hussards, en 1896. Deux ans plus tard il se porta volontaire pour participer à l’exploration militaire du Soudan, sous les ordres du célèbre Lord Herbert Kitchener. De retour à la vie civile, Churchill, bien évidemment, ne tenait pas en place et repartit, en 1900, couvrir la guerre des Boers, en tant que journaliste, pour le compte du Daily Mail et du Morning Post. Fait prisonnier il s’évada dans des conditions qui font d’Indiana Jones un amateur. D’aventurier il devint stratège à partir de 1940 pour faire face au nazisme. Si Orwell était réservé, Churchill était doté d’un humour caustique et dévastateur.

Lord Kitchener

On connaît la savoureuse répartie de Churchill (absente de l’ouvrage de Ricks) : En 1945, lors de la campagne législative, une électrice travailliste lui lança fièrement, If I were your wife, I would put poison in your tea (Si j’étais votre femme je mettrais du poison dans votre thé). Ce à quoi Churchill répondit calmement, déclenchant l’hilarité générale, And if I were your husband I would drink it immediately (Et si j’étais votre mari, je le boirais sur-le-champ). La seule anecdote de ce type que Ricks rapporte est beaucoup plus soft, puisqu’en 1950, un de ses petits-fils passe la tête dans la porte de son bureau, au château familial de Blenheim, et demande naïvement à son grand-père s’il est vraiment le plus grand homme du monde. La réponse de Churchill fuse, laconique et hilarante, sans qu’il ait levé les yeux, yes, and now bugger off !, « Oui ! Et maintenant casse-toi ! ».

Churchill et Orwell ont fait l’objet de nombreuses biographies, connues et reconnues, mais la force de Ricks est d’avoir habilement mis en exergue les nombreux points communs entre les deux hommes, malgré des cheminements différents. Churchill était issu de l’aristocratie, Orwell de la bourgeoisie coloniale installée en Inde, où il est né. Tous deux ne furent guère l’objet d’un empressement affectueux dans le cadre familial. Churchill fut délaissé par ses parents, confié à une gouvernante puis mis en pension. Sa mère collectionna les conquêtes masculines, à un point tel que la compagne d’un ex-président, ou présumé tel, passerait pour une petite joueuse. Quant à son père, Lord Randolph Churchill, chancelier de l’échiquier et membre éminent du parti Tory pendant l’adolescence de Winston, il n’avait de temps à consacrer à son fils que pour le critiquer ou le rabaisser. Orwell, quant à lui, quitta l’Inde en compagnie de sa mère, à l’âge d’un an, mais sans son père et connut une enfance heureuse mais sans réelle chaleur. Ces deux trajectoires parallèles expliquent sans doute le caractère solitaire des deux hommes forgé dans l’adversité de l’éducation. En seize chapitres et 270 pages Thomas E.Ricks analyse et décrit l’ascension sociale et politique des deux hommes.

De ses années d’aventurier et de ses propres aventures Winston Churchill tira la conclusion que rien n’est jamais définitivement perdu. Orwell, de ses années de policier en Birmanie, acquit la ferme conviction que la théorie selon laquelle « les opprimés ont toujours raison et les oppresseurs ont toujours tort » (the oppressed are always right and the oppressors are always wrong) (p-31, Chapter 3 Orwell the Policeman) était une grave erreur, surtout si l’on fait partie, soi-même, des oppresseurs. Le refus de ce simplisme de réflexion induira le cadre de construction de Animal Farm et de 1984.
Par ailleurs Churchill et Orwell étaient non seulement animés de la même répulsion pour toute forme de totalitarisme, mais aussi transcendés par la guerre et par ce lien unique avec le peuple et les citoyens, la radio, la BBC en l’occurrence. Thomas E. Ricks n’a pas choisi ces deux figures tutélaires par hasard. L’actualité a guidé son choix.
D’une part l’émergence d’une génération consternante à la tête du parti conservateur britannique, qui a engendré le Brexit, fait reluire la statue du commandeur qu’est devenu Winston Churchill ; d’autre part, depuis l’élection saugrenue du navrant Donald Trump, les ventes du roman dystopique de George Orwell, 1984, atteignent des sommets, aux États-Unis et dans le monde.

Churchill & Orwell, the Fight for Freedom, un livre à savourer et à garder, en attendant une prochaine traduction. En 1943, Orwell écrivit avec admiration cet hommage typiquement orwellien, For a popular leader in England it is a serious disability to be a gentleman, which Churchill… is not, « En Angleterre c’est un sérieux handicap pour un chef populaire d’être un gentleman, ce que Churchill… n’est pas ».

Thomas E.Ricks, Churchill & Orwell, the Fight for Freedom, Duckworth Overlook Publishers, London, 2017, £ 28