Lignée maudite, Joy Sorman

Joy Sorman – YouTube Le Seuil

La jeune Ninon Moise, raconte Joy Sorman, est aujourd’hui la descendante d’une longue succession, celle des aînées d’une famille remontant au XVIe siècle et qui toutes ont été frappées d’un mal étrange et cruel, à chaque fois différent. Enfant unique, donc aînée à sa façon, et alors qu’elle prépare le bac, Ninon est atteinte du mal à son tour, sous les espèces d’une maladie de la peau que les médecins ont peine à identifier : la peau lui brûle atrocement et en particulier celle des bras. Or, aucun stimulus n’est la cause apparente de cette douleur.

De chapitre en chapitre, Joy Sorman nous évoque donc ce qu’éprouve la jeune femme et ce à quoi son mal la contraint. Elle en est à ne pouvoir rien toucher, rien porter, rien supporter. Elle en vient même à quitter l’école et à vivre dans l’isolement de sa chambre. Elle en vient surtout à consulter d’innombrables médecins, qui ne repèrent aucune maladie dermatologique connue et en trouvent encore moins le remède. On parlera néanmoins d’allodynie cutanée, mal secret qui est comme un enfer en ce qu’il ne laisse rien paraître alors que la douleur est permanente et atroce.

Mais, redisons-le, ce cas singulier soumis à l’expertise de la médecine contemporaine s’inscrit sur la ligne séculaire d’une filiation généalogique. Et, pour Ninon qui a entendu parler par sa mère des aînées qui l’ont précédée dans ce genre de tourment, c’est comme une succession de contes diaboliques élevée à hauteur de légende ou de mythe. Et c’est, au long du roman, le rappel en forme d’interludes de quelques-uns des maux qui ont frappé les aïeules de Ninon, que sa mère lui a racontés lorsqu’elle était gamine et qui nous sont rapportés en petits récits intermittents. Il s’est agi par moments de véritables sabbats de sorcières dont la mémoire terrible s’est conservée sans que l’on sache trop comment.

Hors sa dimension séculaire, hors l’idée que le mal récurrent n’atteint que des femmes et des aînées, Sorman donne avec Sciences de la vie une narration comparative sur les pratiques médicales d’aujourd’hui. Car il n’est guère de spécialistes que Ninon ne consulte. Elle est attentive à chaque démarche ou expertise tout en sachant que l’espoir de guérison à chaque fois relancé est quasiment nul. Elle navigue ainsi d’une discipline à l’autre et finit même par se tourner vers les guérisseurs les plus exotiques. « Au fil du temps, des consultations, note l’auteure, Ninon a développé un rapport instable et ambivalent aux médecins, balançant entre confiance aveugle et scepticisme, colère et vénération. » (p. 148) Certes, de tentative en tentative, elle en est revenue. Et pourtant, plus loin, la narratrice accordera à son héroïne une confiance toujours renouvelée envers la science et son apparat. Ah ! les hommes de l’art ! « C’est imparable, la simple vue d’une blouse blanche ou d’une table d’auscultation ravive l’espérance, une petite flammèche d’excitation au fond du cortex. » (ibid.).

Un jour, Ninon va jusqu’à s’en remettre à un chamane qui l’emmène avec un groupe en forêt la nuit. Et ce sera pour elle l’expérience rare d’une activation du système intuitif qui lui rappelle sa grand-mère dont la malédiction était d’être sourde et aveugle, ce qui ne l’empêchait pas cependant de voir et d’entendre mais comme par en dessous, via de singuliers canaux. La chamane et la grand-mère : soit deux expériences qui sont comme des étapes vers la guérison. Paul Valéry aimait à dire que ce que l‘homme avait de plus profond chez l’homme, c’était la peau. Sans que le mot du philosophe soit rappelé, Ninon Moise fait par étape la découverte de cette profondeur dermique. Et l’on verra que, à force d’observation de soi et des autres, de conscience de sa propre identité, la jeune femme accédera à la maîtrise d’elle-même. Viendront alors la reprise des études, l’expérience fascinante du tatouage (les bras mis en noir), le début d’une relation amoureuse. « La vie, la vie, la vie se dit Ninon » (p. 267)

Oui, contre toute attente, la vie gagne. C’est que l’héroïne s’est inscrite dans une lutte devenue passion au sens fort — passion et patience. On pourrait dire qu’elle a mis en échec la science en la prenant à revers. Ce fut sa façon d’incarner une féminité héroïque qui aboutit, dans le courage des douleurs subies, à se doter d’un nouvel être à soi, à rejoindre le vivant avec un acharnement rare qui est aussi enquête menée sur l’institution la plus consacrée, la médecine.

Dans un récit qui, dans ses premiers moments, peut sembler lui-même souffrir de sa récurrence (on pense à un mal de dent qui jamais ne vous quitte), la conjugaison d’une prose à la fois forte et tendre avec l’entêtement d’une adolescente à combattre un mauvais sort tout féminin font du roman de Joy Sorman une superbe et courageuse saga de la douleur où le mal se retourne en bien, en vie.

Joy Sorman, Sciences de la vie, éd. du Seuil, 2017, 272 p., 18 € — Feuilleter les premières pages