What have we done ? : Yvonne Abraham, Boston Globe, 11 novembre 2016

Yvonne Abraham

Abattement, consternation, humiliation, voilà quelques-uns des vocables qui sont venus à l’esprit en évoquant l’élection de Trump, le 8 novembre 2016. Yvonne Abraham, éditorialiste du célèbre Boston Globe, a résumé tout cela avec élégance et grand talent, dans un éditorial qui a fait grand bruit, il y a un peu plus d’un an et qui demeure d’actualité.

Yvonne Abraham est éditorialiste au Boston Globe depuis 1998. Elle publie deux fois par semaine un billet qui prend le pouls politique et social de la société américaine. Il convient de préciser, dans les circonstances actuelles, qu’il s’agit de la société de la côte est, du Massachusetts, de Boston plus précisément, loin des rednecks de l’Amérique profonde. Cette précision étant faite, son article du 9 novembre 2016, qu’elle m’a autorisé à traduire et publier, n’en demeure pas moins très émouvant, intelligent et extrêmement révélateur de la profonde scission du pays qui est intervenue le 8 novembre 2016 et de la stupéfaction légitime engendrée par les résultats de la présidentielle américaine.

Un an et deux semaines plus tard, entre les déclarations fracassantes du 45è président des États-Unis, ses regrettables tweets, sa sottise avérée et profonde et ses liens patents avec l’extrême droite américaine raciste, ses provocations permanentes, le malaise est non seulement loin d’être dissipé mais il est, en plus, sinistrement prolongé et approfondi.

What have we done ?

Mais qu’avons-nous fait là ?

 « Je n’ai rien pour vous, les amis.
Mercredi matin j’ai menti à mon fils. Je lui ai dit que tout allait bien, que Donald Trump avait gagné l’élection, que rien ne changerait, vraiment.

Mais vous, je ne vais pas vous mentir. Vous êtes des adultes, après tout. Et si vous vous souciez des femmes, des immigrants, des Afro-Américains ; si vous vous souciez de la Constitution, de la liberté de la presse, de la Convention de Genève ; si vous vous souciez des blancs partisans de la suprématie, des antisémites et de Vladimir Poutine ; si vous vous souciez de la place de l’Amérique dans le monde, des valeurs de la famille, de la justice fiscale ; de l’humanité, du tempérament, de l’honnêteté ; si vous vous souciez de savoir si le chef du monde libre a une connaissance élémentaire du fonctionnement d’un gouvernement, la volonté d’apprendre quoi que ce soit de vrai des projets politiques spécifiques de quelque sorte que ce soit, alors ce qui s’est passé mardi soir est terrifiant.

Mon fils n’a connu que Barack Obama comme président. Le fait que le président soit noir lui est totalement indifférent. Et tout semblait indiquer que ce président mesuré, réfléchi et plein de dignité serait remplacé par un autre pionnier, la furieusement compétente et extraordinairement qualifiée Hillary Clinton. Le président des États-Unis est une femme, et alors ? aurait dit mon fils.

La plupart d’entre nous pensaient que cela allait se passer ainsi mardi soir, même bon nombre de ceux qui soutenaient Trump. J’ai versé une larme en votant pour Hillary Clinton, parce que je pensais que cela allait nous faire entrer dans un monde nouveau, un monde qui montrerait à nos filles, et à nos fils, que les possibilités pour les femmes sont sans limite.

Avant que tout ne commence à s’effondrer, j’ai commencé à rédiger mon éditorial sur ce qui devait être un évènement marquant.

« Si vous êtes une femme ou quelqu’un qui se soucie d’elles, c’est un moment marquant, historique et inspirant, quel que soit votre parti, » cela devait commencer ainsi. « Quatre-vingt seize ans après que la moitié de la population a gagné le droit de vote, la victoire d’Hillary Clinton exprime les grand progrès que nous avons accomplis dans ce pays. »

« Mais, dans le cas particulier de cette femme, et dans celui de cette campagne laide et folle, cette même histoire nous indique le chemin qu’il reste à parcourir. »

Il semble que j’ai eu à moitié raison.

Dans les jours qui ont précédé l’élection, les électeurs qui avaient voté par anticipation, et à qui j’ai parlé, exprimaient des sentiments similaires, voyaient dans l’ascension d’Hillary Clinton un antidote aux humiliations et aux maux que les femmes avaient subies, et dont elles avaient elles-mêmes souffert.

Cynthia Scott, 76 ans, qui habite Beacon Hill, disait « En grandissant j’entendais toujours les gens me dire, ‘Oh, mais il faut sourire, ma chérie’. « C’était tellement paternaliste. Ils vont bien voir, elle (Hillary) peut faire le boulot, elle fera la différence. »

Jane Owens, 63 ans, pensait qu’il y aurait des célébrations dans son quartier de South End quand Hillary Clinton aurait gagné. « Les trois grandes puissances auront trois femmes à leur tête (Angela Merkel, Theresa May et Hillary Clinton). Trois femmes contre Poutine, imaginez un peu ça ! »

Arlen Freed, 70 ans, du North End : « Mon dieu enfin ! Je suis tellement impatiente de voir une femme à la Maison Blanche. Je pensais que je ne le verrais jamais. Si elle perd, c’est que ce pays est très misogyne. »

Elle a perdu. Et nous devons reconnaître qu’en effet certains de ceux qui ont voté pour Trump sont misogynes ou s’accommodent de cette partie sombre d’eux-mêmes. Ils soutiennent aussi des opinions qui sont racistes, antisémites et sectaires ou bien cela ne leur pose pas de problème de soutenir quelqu’un qui a ces opinions-là, ce qui revient au même. Certains de ces électeurs — principalement des blancs — ont le sentiment que la nation les a abandonnés en cours de route, et certains en sont furieux. Et ils veulent nous jeter tous sous le train pour suivre un homme dont les paroles et les actes ne sont que des mensonges qu’il a transformés en promesses pour gagner leur soutien.

J’ai commencé à écouter certains d’entre eux lorsque la victoire renversante de Trump est devenue évidente mardi soir, des vainqueurs aigris qui me raillaient et me menaçaient. Quoi qu’il puisse arriver, ne vous racontez pas d’histoire, l’ascension de Trump ne fera disparaître ni la haine ni la colère.

Alors qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Hillary Clinton a tracé une voie dans son généreux discours d’acceptation de la défaite mercredi matin.

Elle a déclaré : « Et  à toutes les femmes, et particulièrement  aux jeunes femmes, qui ont mis leur foi en cette campagne et en moi, je dis : je veux que vous sachiez que rien ne m’a rendue plus fière que d’être votre porte-étendard. Et à toutes les petites filles qui nous regardent, je dis : ne doutez jamais que vous avez de la valeur, du pouvoir et que vous méritez toutes les possibilités et toutes les occasions du monde pour poursuivre vos rêves et les concrétiser. »

Ce fut le discours le plus élégant qu’elle ait jamais prononcé, un aperçu du calme et de la maturité que nous aurions pu avoir avec elle comme présidente. Elle nous a encouragés à dépasser la haine et à travailler à une union plus parfaite. En disant cela, elle a rendu sa défaite encore plus déchirante, plus totale et elle en a fait la nôtre. »

Yvonne Abraham (traduit par JLL)

Au matin du vendredi 11 novembre 2016, Donald Trump avait trouvé une explication aux nombreuses et massives manifestations qui se sont déroulées, depuis le mercredi précédent, dans toutes les villes américaines pour déplorer son élection. C’est la faute des media !

Exactement les mêmes méthodes que Poutine, Erdogan et bien d’autres encore. Pour les Etats-Unis et le monde occidental le cauchemar ne faisait que commencer…

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