Wyndham Lewis (1882-1957), peintre de talent, créateur du vorticisme et agitateur pathétique

Wyndham Lewis by George Charles Beresford, 1913

Rien, objectivement, ne prédestinait Wyndham Lewis à la notoriété et à la postérité, si ce n’est le hasard d’avoir été au carrefour de plusieurs mouvements artistiques et intellectuels. Né au Canada, fils d’un riche américain et d’une bourgeoise anglaise qui le ramena au Royaume-Uni, Percy Wyndham Lewis abandonna rapidement son premier prénom, qu’il trouvait ridicule, après des études secondaires à la public school huppée de Rugby, à l’époque où y fut créé le sport du même nom, et des études supérieures à la Slade School of Art, partie intégrante du University College de Londres, et entama, comme tout jeune nanti du moment, un tour d’Europe qui se termina à Paris, pour y scruter le monde des arts au début des années 1900.

De retour à Londres il participa, en 1911, avec Walter Sickert, Harold Gilman, Lucien Pissarro (frère de Camille), Walter Bayes, entre autres, à la création du Camden Town Group, un groupe d’artistes anglais post impressionnistes ainsi nommé parce qu’ils se réunissaient dans l’atelier de Walter Sickert situé dans Camden Town, quartier du nord-ouest de Londres. A partir de 1909 Wyndham Lewis fit quelques illustrations pour The English Review, créée par le romancier britannique Ford Madox Ford (1873-1939). Ce dernier le mit en contact, en 1912 (année où il obtint la commande d’une décoration murale pour la boîte de nuit londonienne très en vogue The Cave of the Golden Calf), avec le Bloomsbury Group (du nom du quartier très chic au nord de Londres, tout près de Camden), un noyau d’intellectuels, artistes, philosophes fondé par Roger Fry, Virginia Woolf, E.M. Forster, notamment, dont la motivation était le rejet des habitudes bourgeoises et la préconisation d’attitudes modernes dans le domaine de la littérature, de l’art, de la recherche de l’esthétique, du féminisme, du pacifisme et de la sexualité.


Au carrefour de nombreux groupes, Wyndham Lewis développa, à partir de 1913, un style très abstrait de construction géométrique, le vorticisme — vocable dont la paternité reviendrait au poète américain Ezra Pound qui fréquentait les mêmes groupes — qui trouva son expression dans une revue sans lendemain appelée BLAST et dont l’objet était le refus et le rejet des paysages et des nus. Sans doute faut-il chercher une explication psychanalytique à ce mouvement, ce tourbillon vorticism, car la première guerre mondiale pulvérisa cette génération et changea les aspirations et les personnalités. Wyndham Lewis fut affecté à l’observation du front ouest comme second lieutenant de l’artillerie royale, ce qui lui permit de continuer à prendre quelques esquisses. Après la deuxième bataille des Flandres il reçut, en 1917, le titre étonnant et surréaliste d’artiste officiel de la guerre par les gouvernements britannique et canadien. Parallèlement il prit des notes depuis l’arrière des champs de bataille, notes qui furent publiées sous forme de feuilleton dans le mensuel littéraire The Egoist, de 1916 à 1919, ce qui lui donna la tragique illusion qu’il pouvait écrire aussi bien qu’il peignait.

De fait, après la guerre il délaissa la peinture, malgré un auto-portrait de 1921, où transparaît encore la volonté de géométrie, et lança un magazine au titre très révélateur de son état d’esprit et de son évolution, The Enemy, dans lequel il prit la très mauvaise habitude de rédiger des critiques parfois très acerbes de tous les brillants esprits qu’il avait côtoyés et encensés, James Joyce, Ezra Pound, Henri Bergson ou bien encore Gertrude Stein. De dérapages successifs en écrits amers et agressifs Wyndham Lewis se précipita seul vers l’abîme et l’oubli avec la publication de deux ouvrages. En 1930, il écrivit The Apes of God, une satire de la scène littéraire, dont il faisait cependant partie, ponctuée de remarques antisémites et homophobes. Et le point culminant fut atteint l’année suivante avec la sortie de Hitler, ouvrage dans lequel il présenta le dictateur nazi comme a man of peace ! Presque les mêmes louanges que celles du tristement célèbre Neville Chamberlain, premier ministre britannique, à son retour de Munich en 1939. Bien qu’il se rétracta en 1937, à la suite d’un nouveau voyage à Berlin, le mal était fait et Lewis glissa imperceptiblement vers la punition amplement méritée de l’oubli, néanmoins regrettable car le peintre talentueux y fut injustement englouti. Après une tentative de rédemption en 1937, avec The Surrender of Barcelona, Wyndham Lewis s’exila aux Etats-Unis pendant la durée de la seconde guerre mondiale, avant de revenir à Londres pour se consacrer à des portraits classiques. Il demeure un peintre de référence, quant à ses piteuses velléités littéraires le célèbre George Orwell leur a porté l’estocade, a sort of literary vitamin is absent from them.

Grace Glueck a consacré, dans le NYT en 1985, un article qui résume parfaitement ce parcours chaotique d’un talent partiellement gâché, Wyndham Lewis: painter, polemicist, iconoclast.