Inuvik-Tuktoyaktuk, une route qui pourrait faire perdre le nord

Le chantier de la route, crédit Photo James MacKenzie/The Government of Northern territories

Il faut le concéder, Tuktoyaktuk est aussi difficile à prononcer qu’à localiser et à rejoindre. C’est un tout petit village (800 habitants) inuit de la province canadienne des Territoires du Nord-Ouest, à l’est de l’Alaska. Il semblerait qu’en langue inuite Tuktoyaktuk pourrait signifier « qui ressemble à un caribou », d’après une légende selon laquelle une femme, à la vue d’un caribou, serait tombée dans l’eau (ce qui présuppose qu’elle se tenait préalablement au bord de l’eau) aurait été gelée (ce qui, très honnêtement, ne surprendra personne, mais présuppose, là encore, que l’eau ne s’était pas encore transformée en glace) aurait été pétrifiée, aurait pris la forme d’un caribou et serait parfois visible à marée basse ! Il en est des légendes comme des discours de Laurent Wauquiez, après les avoir entendues ou lues, on se demande comment il peut se trouver des gens pour croire de telles fadaises. Mais, donc, la réalité est que ce village s’appelle Tuktoyaktuk, très souvent abrégé en Tuk — ce qui ne peut que nous réjouir pour la suite de cet article — et que, jusqu’à vendredi dernier, le 24 novembre 2017, il n’était accessible qu’en avion, en hiver comme en été.

Tuk est désormais reliée à la ville la plus proche, Inuvik, située à 150 km au sud et plus importante agglomération des Territoires du Nord-Ouest (3.300 habitants), par une très large route, donc inaugurée la semaine dernière, seul accès carrossable à travers la toundra jusqu’à la mer. Maintenant les habitants de Tuk pourront aller faire leurs emplettes en voiture jusqu’à Inuvik, ce qui va durablement et sensiblement faire baisser les prix des denrées alimentaires et des boissons, qui atteignaient des sommets prohibitifs lorsque ces divers produits étaient livrés par avion.

Cependant cette ouverture qui est censée être un progrès ne réjouit pas nécessairement tout le monde. Tout d’abord, bon nombre d’habitants de Tuk pensent que cette innovation pourrait changer leur façon de vivre. D’autres, plus rigoristes, affirment que la consommation d’alcool et de drogue pourrait monter en flèche, argument qui fait sourire le camp des favorables à la route qui avancent que la contrebande avait atteint un point culminant.

D’autres sceptiques, sans doute plus réalistes, avancent que le gouvernement fédéral a accéléré les travaux non pas pour satisfaire les Tukiens et les Tukiennes mais pour faire des économies, car l’acheminement des biens de consommation et du gazole destiné au chauffage était exorbitant. Enfin, il n’est pas interdit de penser que le moratoire, demandé par le gouvernement canadien dirigé par Justin Trudeau, sur le gel de l’exploitation potentielle du pétrole dans les eaux arctiques, a beaucoup contrarié l’actuel président américain, qui, chacun le sait, ne s’embarrasse d’aucun scrupule sur la protection de l’environnement. Ce dernier pourrait, de fait revenir à la charge, auquel cas la route Inuvik-Tuk pourrait devenir une immense autoroute…