Alan Bennett, dramaturge de renom et observateur critique de la société britannique

De ce côté-ci de la Manche, Alan Bennett n’est pas très connu, et c’est regrettable. En revanche, au Royaume-Uni, il est pratiquement incontournable et fait partie du décor culturel, du patrimoine intellectuel et des auteurs et dramaturges de référence. Né en 1934 à Armley, un quartier nord de Leeds, rien ne prédestinait Alan, fils unique d’un couple propriétaire d’une boucherie, à devenir un phare de l’intelligentsia britannique.

Après des études secondaires calmes et brillantes à Leeds Modern School, Alan Bennett obtint une bourse et fut admis à l’université d’Oxford (Exeter College) pour y décrocher l’équivalent d’un DEA en histoire. Bennett demeura à Oxford pour y enseigner, étant devenu un médiéviste reconnu. Si l’histoire passionnait Alan Bennett, il avait néanmoins trouvé, pendant son cursus d’étudiant, une autre source d’épanouissement, le théâtre.

Avec ses amis et complices, Jonathan Miller, futur dramaturge de renom comme lui, Dudley Moore et Peter Cook, devenus tous les deux des acteurs de premier plan, Bennett créa un groupe spécialisé dans la comédie grinçante et satirique, Beyond the Fringe (que l’on peut traduire, entre autres, car fringe est polysémique, par Au delà de la limite). En août 1960, le groupe se produisit au festival d’Edimbourg et reçut un tel succès que les quatre furent rapidement invités à se produire à Londres puis à New York, où, en 1962, parmi les spectateurs conquis et enthousiastes, se trouvait John Kennedy. Pendant environ quatre années, Bennett mena de front sa carrière universitaire et celle de comédien, puis finit par abandonner totalement la première au profit de la seconde d’autant que la BBC ouvrit ses portes à Beyond the Fringe, avec un succès grandissant, qui mit la hiérarchie de Auntie Beeb sur les dents. En effet l’humour décapant de Bennett et de ses trois amis annonçait déjà celui des Monty Python et ne reculait devant aucun obstacle. Des sketches mettaient régulièrement en mille morceaux le mythe Winston Churchill ou l’ex-premier ministre conservateur Harold Macmillan, un autre, intitulé The Aftermyth of the War (jeu de mots entre myth et aftermath, la répercussion) s’en prenait joyeusement aux vétérans de la seconde guerre mondiale. Et la BBC, finalement peu rancunière et exemplairement ouverte, demanda à Bennett de lui proposer une nouvelle série satirique, ce qu’il fit avec On the Margin (toujours l’idée de limite…) qui fit un tabac à partir de 1966, et officialisa le passage de Bennett à l’écriture exclusivement.

C’est alors que l’aura d’Alan Bennett ne fit qu’augmenter auprès des Grands-bretons. Ses créations étaient partagées entre le théâtre et la télévision. En 1989, il publie le texte d’une de ses pièces de théâtre dans l’excellent hebdomadaire littéraire The London Review of Books (ce sera le début d’une collaboration qui se poursuit aujourd’hui), à partir d’une expérience vécue, l’observation d’une excentrique voisine de Bennett, Miss Shepherd, qui avait pris ses habitudes à l’intérieur d’une fourgonnette dans le voisinage. Ce fut un gros succès théâtral et Alan Bennett l’adapta pour un film que réalisa Nicholas Hytner avec la désopilante et étincelante Maggie Smith dans le rôle principal.

En 1991, il fit le même chemin en adaptant un nouveau succès théâtral, The Madness of George III, au cinéma The Madness of King George (1994), film interprété par Nigel Hawthorne et Helen Mirren et nommé quatre fois aux Oscars la même année. Entre 1964 et 2013 Alan Bennett a écrit 50 pièces et comédies pour la télévision, 22 pour le théâtre. Ses productions littéraires se répartissent entre nouvelles et essais, dont on retiendra Writing Home (1994), somme de ses premières contributions à LRB, ainsi que le tout dernier Keeping On Keeping On (2016), un titre d’auto-dérision répétitive, continuer à continuer, qui rappelle le choix de Brel dans les Marquises, les sœurs d’alentour qui ignorent d’ignorer. Alan Bennett opte pour la modestie dérisoire, continuer sans autre but, comme le vieux moteur thermique qui fait de l’auto-allumage. Dans Keeping On Keeping On, comme dans Writing Home, Alan Bennett livre ses pensées, ses réflexions, bref tout ce que la vie quotidienne lui inspire, sans limite et sans auto-censure.

Et comme charité bien ordonnée commence par soi-même, Alan Bennett commence par s’auto-dézinguer tranquillement en s’affirmant dull, lazy with varicose veins, terne, paresseux avec des varices !…De fait celles et ceux qu’il observe sont traités avec le même fouet. Margaret Thatcher ? A mirthless bully who should have been buried in the dead of night, une brute dépourvue de gaieté qui aurait dû être enterrée en pleine nuit, ou bien encore No one had done such systematic damage to the North since William the Conqueror, personne n’a fait autant de mal systématiquement aux pays du nord depuis Guillaume le Conquérant (que Thatcher). Rupert Murdoch, la triste réplique contemporaine de Citizen Kane, et Tony Blair (Less perilous to have a leader intoxicated with whiskey than one like Blair, intoxicated with himself, c’eût été moins dangereux d’avoir un leader adonné au whisky plutôt qu’un premier ministre aussi imbu de lui-même) font l’objet d’un mépris similaire.

La Metropolitan Police ? Elle le terrifie depuis que Mr de Menezes (pris à tort pour un terroriste lors des attentats de 2005) a été abattu froidement. Seul Jeremy Corbyn échappe au massacre, bien que Bennett se défende d’être membre du Labour. Il considère le Brexit, la brutalité de la police et les privatisations comme des fléaux qui ramènent le Royaume-Uni au 19è siècle. Avec un sens de la facétie qui aurait plu à John Lennon, Bennett répond à un élu du Dorset (lors d’une visite dans ce magnifique comté), fier de lui dire en parlant d’Upper Bockhampton (ouest de Poole où Thomas Hardy avait sa maison), que Hardy y est enterré, « mais où est donc Laurel ? ».

Alan Bennett sait ce qu’il doit au Welfare State, grâce à qui lui, le fils unique de bouchers, a fait la carrière d’abord universitaire puis médiatique que l’on sait, donc il a décidé de faire don à ce qui est une sorte de bibliothèque nationale, The Bodleian Library à Oxford, de tous ses écrits non publiés à ce jour. Bennett se joue de la vie comme des mots. Anticonformiste et libre, il a refusé d’être anobli par la reine pour devenir COB, Commander of the British Empire, et, de façon plus véhémente encore, de recevoir, de son université, Oxford, une distinction accordée quelques semaines plus tôt à Rupert Murdoch ! On ne domestique pas un esprit libre, voilà la conclusion de cette autobiographie qui ressemble fort à un testament.

Alan Bennett, Keeping On Keeping On, Montalto editions, oct. 2016, London/New York, £ 30.

On peut se délecter de l’humour d’Alan Bennett en écoutant la conférence donnée le 13 janvier 2017 et que le Guardian a retransmise.