Grace Mugabe ou l’indécente volonté de prolonger la dictature

Grace Mugabe en 2014, crédit photo The Guardian

Depuis aujourd’hui, dimanche 19 novembre 2017, le Zimbabwe semble sur le point d’être débarrassé du couple Mugabe et, au grand soulagement de tous, de la tristement célèbre Grace, épouse du dictateur.

Bien que la République du Zimbabwe, ex-Rhodésie, ait acquis son indépendance depuis 1979, cela ne signifie pas pour autant que le peuple zimbabwéen ait pu, jusqu’à présent, connaître les joies de la démocratie qui aurait dû normalement succéder à la colonisation britannique.

Pour mémoire, de 1922 а 1965, la Rhodésie du Nord et la Rhodésie du Sud constituaient une fédération dirigée de façon autonome, sous la tutelle de la couronne britannique. En 1965, Ian Smith, chef de file du parti d’extrême droite ultra-minoritaire des blancs de Rhodésie, Rhodesian Front, lance sa célèbre UDI, Unilateral Declaration of Independence, à la stupeur du gouvernement britannique de Harold Wilson, et crée une seule Rhodésie. Cette décision provocatrice va engendrer d’une part une ferme condamnation de l’ONU, suivie de sanctions économiques et d’un isolement de la Rhodésie jusqu’en 1968, d’autre part en guerre civile, qui, elle, ne s’achèvera qu’en 1979.

A cette guerre civile, deux partis implantés en Rhodésie du Nord, où vivait majoritairement la population africaine, vont participer activement, le ZAPU, Zimbabwe African People’s Union, dirigé par Joshua Nkomo et le ZANU, Zimbabwe National Union, dont le chef incontesté était Robert Mugabe, enseignant catholique formé chez les jésuites et formateur d’enseignants en Rhodésie du Nord, désormais la Zambie. Le 1er juin 1979, à la fin des hostilités le pasteur Abel Muzorewa prit la tête d’un gouvernement de transition et, en février 1980 un raz-de-marée électoral porta au pouvoir le ZANU et Robert Mugabe. Mais l’espoir fut bref, car le héros de l’opposition zimbabwéenne, Robert Mugabe, inlassable pourfendeur de la dictature des colons blancs, s’installa progressivement dans une forme identique de dictature, avec la même délectation que Napoleon, Snowball et Squealer, les trois cochons personnages principaux d’Animal Farm, la superbe fable politique de George Orwell — rappelons que son vrai nom était Eric Blair, ce qui est rassurant pour la dignité du patronyme —, se glissent dans les bottes et la vie quotidienne de Mr. Jones, le fermier chassé par la révolution des animaux.
Il ne fallut que quelques mois à Mugabe pour éliminer physiquement toute forme d’opposition et semer la terreur dans le pays, trois ans pour chasser du pouvoir son allié de la résistance, Joshua Nkomo, et sept ans pour supprimer le poste de premier ministre, qu’il occupait, au profit de celui de président, qu’il occupe toujours.

Non seulement Mugabe confisque le pouvoir depuis trente-six ans — même le vainqueur des dernières élections, le chef de l’opposition Morvan Tsvangirai, n’a pu accéder au pouvoir et a dû accepter de le partager avec le dictateur, mais il s’approprie aussi les richesses. Le Zimbabwe était un pays riche, dont les principales ressources étaient le tourisme, l’agriculture, l’exploitation de la forêt, l’extraction de diamants, d’or et de minerais. Aujourd’hui Mugabe est un dictateur très riche — dont le langage est proche de celui de Poutine, puisqu’en 1995 il a dit des lesbiennes et gays qu’il étaient worse than dogs and pigs —  et le Zimbabwe un pays très pauvre où l’espérance de vie ne dépasse pas cinquante-cinq ans, les conditions de vie très difficiles — le sida frappe 15 % de la population des 15-49 ans, et bon nombre de zimbabwéens émigrent vers les pays voisins pour survivre — et où les touristes ne se hasardent plus. Mais le pire était à venir. Lorsque sa première épouse est morte en 1992, Mugabe vivait déjà avec son ex-secrétaire, Grace Marufu, enceinte de lui quoique mariée à un diplomate, preuve que les catholiques rigoristes et intransigeants ne le sont jamais avec eux-mêmes. Une fois épousée Grace s’est littéralement révélée.

Non seulement Grace Mugabe a fait main basse sur les produits de la mine de diamants de Chiadzwa, mais elle s’est rapidement fait connaître pour sa propension à utiliser généreusement et très régulièrement comme taxi personnel la compagnie aérienne du Zimbabwe, surnommée Air Mugabe. En 2003, le Telegraph a relaté que, lors d’une de ses virées aériennes, elle avait dépensé 100.000 € en une seule journée « d’emplettes » à Paris. L’année suivante, considérant que la Central Bank of Zimbabwe était son distributeur de billets personnel, elle a retiré l’équivalent de sept millions d’euros  — rappelons que trois zimbabwéens sur quatre vivent en dessous du seuil de pauvreté, chiffres de l’IFAD, International Fund for Agricultural Development. En 2009, lors d’une nouvelle série « d’emplettes » à Hong-Kong, furieuse d’avoir été prise en photo par un journaliste du Times, elle envoya son garde-du-corps corriger l’importun et participa, sans être jamais inquiétée par la justice chinoise, au tabassage, avec diamants aux doigts, ce qui valut au journaliste de nombreuses et profondes blessures au visage.

La liste des méfaits n’est hélas pas exhaustive et ne s’arrête pas au shopping. En 2014, elle est entrée dans le Guinness Book of Records, en préparant et soutenant une thèse d’État en deux mois — pour mémoire une thèse en France demande entre trois et cinq ans… — ce qui a plongé les enseignants de l’université d’Harare dans une profonde consternation quant à la réputation de leur école doctorale. La dernière plaisanterie de très mauvais goût de Grace Mugabe, comme l’a rapporté le Guardian du 15 juillet 2015, était d’envisager sérieusement de succéder а son époux bien-aimé, qui a 93 ans et laisserait volontiers les rênes de la dictature à sa jeune épouse de quarante-quatre ans sa cadette. Voilà un danger qui appartient maintenant au passé ?