Le point sur la pragmatique

Les habitudes contemporaines de langage, essentiellement fondées sur la vie et les comportements politiques, ont mis en exergue un sens très spécifique, lié à la racine du vocable (« pragma », l’action), et qui promeut une pratique utilitaire, reléguant ainsi dans l’ombre un des piliers fondamentaux de la linguistique. Il convient donc non seulement de donner une définition et de faire le rappel historique qui s’impose, d’autant que la pragmatique a fait l’objet d’une certaine condescendance, pour ne pas dire un mépris affiché — n’a-t-on pas entendu parler de « galimatias » dans certains regrettables colloques, pour évoquer la pragmatique (dans ces cas-là la tolérance implique de n’en point trop parler et la fraternité de ne pas citer de noms…) — , vis à vis de ce pan constitutif de la linguistique de la part de collègues universitaires, linguistes présumés compétents et ramenés à un oubli mérité.

1. Définitions

Il y a de nombreux et éminents spécialistes de la pragmatique, en France, en Europe et dans le monde entier. Choisir une définition plutôt qu’une autre aurait un aspect arbitraire et il semble plus approprié de donner un petit éventail chronologique d’approches convergentes. Ainsi George Yule (1947-), qui a été professeur de linguistique à l’université de la Strathclyde à Glasgow a mis d’emblée l’accent sur la notion d’interprétation (1996 :138) :
Pragmatics is concerned with the study of meaning as communicated by a speaker (or a writer) and interpreted by a listener (or a reader). Pragmatics is the study of how more gets communicated than is said.
La pragmatique s’intéresse à l’étude du sens tel qu’il est communiqué par un locuteur (ou un rédacteur) et interprété par un auditeur (ou un lecteur). La pragmatique consiste à étudier comment on exprime plus que ce qui est dit.

Geoffrey Leech (1936-2014), qui fut professeur de linguistique à l’université de Lancaster, au Royaume-Uni, avançait une définition plus sobre mais plus étendue (1999) :
Pragmatics can be usefully defined as the study of how utterances have meanings in situations.
La pragmatique est l’étude des conditions dans lesquelles des énoncés ont des significations selon les situations.

Jeff Verschueren (aucun rapport avec l’accordéoniste), professeur de linguistique à l’université des Flandres, en Belgique, et créateur de l’IPrA, International Pragmatics Association (qui publie une remarquable revue intitulée Pragmatics), a opté, dans son brillant ouvrage Understanding Pragmatics, une définition à la fois simple et élaborée :
Pragmatics can be defined as the study of language use, or, to employ a somewhat more complicated phrasing, the study of linguistic phenomena from the point of view of their usage properties and processes.
La pragmatique peut être définie comme l’étude de l’utilisation du langage ou, pour utiliser une formulation en quelque sorte plus compliquée, l’étude des phénomènes linguistiques du point de vue des sens et conditions d’usage.

Parmi les pragmaticiens de langue française, la définition de François Récanati, directeur de recherches au CNRS, est intéressante et complète (1981 : 12) : « La pragmatique s’intéresse à ce qui a lieu sur l’axe locuteur-auditeur, c’est-à-dire l’échange de paroles comme activité intersubjective, comme pratique sociale ; elle étudie ce qu’on fait avec les mots, alors que la sémantique étudie ce qu’ils signifient, ce dont on parle en les employant. »

2. Les « pères-fondateurs »

La pragmatique a ses « pères-fondateurs », tous américains métaphore historique oblige, un triumvirat de la fin du XIXè siècle composé de William James (1842-1910), médecin n’ayant jamais exercé, mais surtout philosophe de grand renom — considéré par certains comme le père de la psychologie américaine —, et accessoirement frère aîné du romancier Henry James (1843-1916) ; John Dewey (1859-1952), philosophe et psychologue qui a inclu la pragmatique dans son cours de philosophie à l’université du Vermont ; et, enfin et surtout (puisqu’il est considéré comme le véritable précurseur) Charles Sanders Peirce (1839-1914), mathématicien et philosophe né dans le Massachusetts qui fut le premier à introduire la notion de pragmatique dans ses publications.

Le vocable anglais qui est l’équivalent sémantique de « pragmatique » est donc pragmatics, dont l’OED, Oxford English Dictionary, dans son édition de 2003, pp-974-975, vol. 16, donne une double définition : 1- a branch of semiotics that deals with the relationship between signs or linguistic expressions and their users ; 2- a branch of linguistics that is concerned with the relationship of sentences to the environment in which they occur. (1- une branche de la sémiotique qui traite du rapport entre signes ou expressions linguistiques et leurs utilisateurs ; 2- une branche de la linguistique qui s’intéresse au rapport entre les phrases et l’environnement dans lequel elles sont énoncées).

Cependant à l’époque des trois précurseurs, Peirce, James et Dewey, on ne parlait pas encore de pragmatics mais de pragmatism puis de pragmaticism. Les trois ont travaillé à partir des bases données par William James, the doctrine that the whole meaning of a conception expresses itself in practical consequences, either in the shape of conduct to be recommended, or of experiences to be expected, if the conception be true (la doctrine selon laquelle la signification complète d’une idée s’exprime à travers des conséquences pratiques, soit sous la forme d’un comportement à recommander soit sous la forme de conclusions attendues, au cas où l’idée générale serait vraie). Mais le véritable lien entre les trois chercheurs fut la phrase initialement constitutive de Peirce, telle qu’elle a été rapportée par son biographe Philip Wiener (1958 : 180 ) : Faith in a fact helps create the fact (La croyance en un fait aide à le légitimer).

3. La contribution déterminante de J.L. Austin

C’est au XXè siècle que les travaux de recherche sur la pragmatique ont pris leur envol grâce à trois autres hommes. Dans l’ordre chronologique Charles Morris (1901-1979), philosophe américain, a défini le concept de semiosis à travers trois relations binaires, la relation sémantique entre les signes et les objets ; la relation pragmatique entre les signes et leurs interprètes ; et la relation syntactique des signes entre eux.

Mais, à tout seigneur tout honneur, celui qui a donné ses lettres de noblesse à la pragmatique est un philosophe britannique spécialiste du langage qui a enseigné à Oxford, J.L. Austin — John Langshaw Austin — (1911-1960), et qui, par le biais d’un ouvrage brillant, How To Do Things with Words (1962), Quand dire c’est faire, a publié le texte de ses conférences données entre 1955 et 1962 à travers le Royaume-Uni.
J.L.Austin a suivi le cheminement des « pères-fondateurs », Peirce, James et Dewey dans le domaine de la pragmatique et y ajouté la définition et la classification des actes de langage, locutionary, illocutionary and perlocutionaty acts (1962 : 94), à partir des axes de communication, l’acte phonétique, le phatique et le rhétique.

J.L. Austin, dans son désormais célèbre ouvrage, How to Do Things with Words, a utilisé un exemple qui a fait le tour de la planète. Ainsi si sa toujours très gracieuse majesté la reine Elizabeth II déclare, lors du baptême d’un nouveau vaisseau, I name this ship the Queen Elizabeth, l’acte locutoire est la déclaration en elle-même, l’acte illocutoire est lié à son statut de souverain et, enfin, l’acte perlocutoire réside dans le fait que les auditeurs ou plus généralement les présents reconnaissent dans le locuteur leur souverain, ce qui valide l’ensemble de l’acte de langage. Lequel acte perd, bien évidemment, toute valeur si celui ou celle qui lance la bouteille contre la coque du vaisseau est un inconnu. Nous ne sommes plus alors dans ce que J.L. Austin appelle les conditions for happy performatives.

Le travail de J.L. Austin a été prolongé et approfondi par le philosophe américain, spécialiste du langage et professeur à l’université Berkeley, en Californie, John Searle (1932-), lequel voit dans les actes illocutoires cinq subdivisions, les « verdictifs », qui consistent à juger ; les « exercitifs » qui consistent à décider d’actions à suivre ; les « promissifs » qui obligent le locuteur à agir d’une certain manière ; les « comportatifs » qui impliquent de réagir aux actes d’autrui ; et les « expositifs » dont l’objet est de décrire, nier, affirmer. Comme John Searle a reconnu une certaine filiation dans les travaux de Ludwig Wittenstein (1889-1951) il semble essentiel de dire quelques mots de ce novateur, né dans l’ex-empire d’Autriche-Hongrie puis devenu citoyen britannique, qui a enseigné la philosophie du langage à l’université de Cambridge, en développant le critère de communicabilité et le concept d’acte de langage indirect.

4. L’élargissement contemporain

Son bref traité Tractatus Logico-Philosphicus (1921) a largement inspiré le pragmaticien Alain Berrendonner, professeur de linguistique à l’université de Fribourg et spécialiste de pragmatique, qui a été le premier à intégrer l’ironie comme « métacommunication », qui engendre « la contradiction explicite », « la contre-vérité » ou « la contradiction implicite ». Ce titre de « une » du 26 mars 2004 du quotidien britannique The Guardian, à propos de l’invitation faite à Khadafi par Tony Blair, illustre parfaitement le propos d’Alain Berrendonner, Big tent politics: Blair signs new recruit on terror, La politique de la grande tente : Blair fait signer une nouvelle recrue pour lutter contre le terrorisme. On peut également citer l’exemple de Nicolas Sarkozy, alias Paul Bismuth, qui, lors de sa convocation devant les deux juges d’instruction à Bordeaux, a déclaré ensuite « Je ne sais pas ce que me veulent ces deux dames ». La lecture de cette mâle déclaration, est accablante à l’aune de la pragmatique. Lisez : 1) « moi qui suis au-dessus des lois on me convoque devant la justice, c’est honteux », 2) « De toute façon je n’ai rien à me reprocher », 3) « en plus ces deux juges sont des femmes, honteux et pas crédible ! ».

La lecture de l’acte de langue indirect nous conduit à un chaînon contemporain important de la pragmatique, Erving Goffman (1922-1982), sociologue et linguiste canadien qui, dans le sillage des travaux du philosophe du langage britannique, Herbert Grice (1913-1988), a considéré les actes de langage à la lumière des rituels d’interaction sociale, Interaction Ritual, Essays on Face-to-Face Behaviour. Dans cet ouvrage majeur il analyse la pragmatique et les actes de langage à la lumière de ce qu’il nommait les « métaphores du rituel » fondées sur une stratégie essentielle « ne pas perdre la face ».

5. Philippe Blanchet, la référence hexagonale en matière de pragmatique

La liste des spécialistes de pragmatique de langue française ne saurait être exhaustive, les publications de Françoise Armengaud, Patrick Charaudeau, Dominique Maingueneau et Jean Dubois sont autant de landmarks dans ce domaine de recherche.
Cependant, bien qu’il soit toujours arbitraire et peu universitaire de singulariser un individu aux dépens des autres, il est nécessaire de saluer le travail à la fois colossal et accessible de Philippe Blanchet (1961-), professeur de sociolinguistique à l’université de Rennes II, notamment son superbe La pragmatique, d’Austin à Goffman, qui a tracé la voie de nombreux chercheurs.

Armengaud, F. 1985, La pragmatique, Paris : PUF.
Austin, J.L. 1962, How to Do Things with Words, Oxford : OUP.
Blanchet, P. 1995, La pragmatique : d’Austin à Goffman, Paris : Bertrand-Lacoste
Leech, G. 1999, Principles of Pragmatics, Londres : Longman.
Récanati, F. Les énoncés performatifs, Paris : Éditions de Minuit.
Searle, J. 1969, Speech Acts, Washington : CUP.
Verschueren, J. 1999. Understanding Pragmatics, Londres : Arnold.
Yule, G. 1996, Pragmatics, Oxford : OUP.