La possibilité d’(acheter) une île…

 Eigg, voilà un nom qui risque fort de rien évoquer de ce côté-ci de la Manche et fort peu, en vérité, de l’autre côté, sauf à ceux qui seraient fâchés avec l’orthographe et seraient tentés d’associer ce vocable à un composant du typical English breakfast. Eigg — à prononcer eiké —, équivalent sémantique de island donc en gaélique, est une petite île écossaise de l’archipel des Hébrides, au sud de Skye, détail non négligeable pour les amateurs de whisky, dont la superficie est de 31 km2 (9 km du nord au sud et 5 d’est en ouest), point culminant 393 m, 105 habitants en 2015, bref des chiffres qui ne donnent pas nécessairement le vertige. On notera que Eigg est dans le vent, dans tous les sens du terme, puisqu’elle produit 100% de son électricité à partir d’énergies renouvelables. Alors à quoi bon s’intéresser à ce caillou perdu aux confins de la mer d’Irlande et de l’Atlantique Nord ?

C’est que l’histoire de cette île minuscule est assez pittoresque et révélatrice d’une volonté très machiste d’invasion et d’appropriation jusque dans les dernières années du vingtième siècle. Eigg, dans l’ordre chronologique, a été brièvement la proie des Vikings qui se sont aperçus rapidement qu’il n’y avait guère à espérer de ce petit lopin de terre, d’autant que l’une des autres appellations en gaélique était l’équivalent de the Island of Powerful Women, un fief d’un matriarcat affirmé, néanmoins objet de convoitise de la part d’hommes, en général, riches et en mal d’autorité et de sécurité. Peter Conrad, universitaire australien qui a longtemps enseigné la littérature à l’université d’Oxford, a une explication freudienne. Une île en général, et Eigg, en particulier, est un refuge utérin, entouré de liquide comme c’est le cas pour le fœtus, qui attire les hommes qui recherchent la sécurité primale de la matrice maternelle.

Donc, pendant près de deux siècles Eigg a été la cible de riches aventuriers qui tombaient amoureux littéralement de l’île, en prenaient possession, puis la délaissaient et la revendaient — ultime symbole de l’esclavage — à d’autres amoureux transis ou pas. Cette forme de transmission sauvage et vénale a perduré jusqu’au milieu des années 1960, 1966 pour être précis année où la famille de Lord Runciman — dont l’épouse Hilda, vicomtesse Runciman of Doxford pour les intimes, devint, en 1928, une des premières femmes députées, en remportant la circonscription de St Ives, Cornwall — se trouva quelque peu désargentée et mit Eigg en vente pour tenter de récupérer quelque livres sterling. Ce fut le début non seulement d’une série de cessions aussi chaotiques les unes que les autres à des hommes — toujours et encore — qui avaient soif de pouvoir féodal, mais également d’une prise de conscience lente et progressive de la part des simples habitants de l’île.

Keith Schellenberg, crédit photo Murdo Macleod, The Guardian

Cette farandole de propriétaires culmina, en 1975, le 1er avril — pas du tout an April’s fool — lorsque Keith Schellenberg, riche homme d’affaires natif du Yorkshire, et ancien membre de l’équipe olympique de bobsleigh du Royaume-Uni, devint le nouveau hobereau de Eigg. Tout allait presque pour le mieux pour les 39 îliens de l’époque, jusqu’à ce que la seconde épouse de Schellenberg demande le divorce et, fatalement, sa part du gâteau, c’est-à-dire de l’île. Schellenberg réussit à trouver dans ses deniers personnels de quoi satisfaire l’ex-épouse délaissée et se forgea une belle réputation auprès des habitants qui craignaient que Eigg ne passât sous la coupe officielle et rigide du Highlands and Islands Development Board. Dans la foulée il fit interdire la chasse, autorisa le Scottish Wildlife Trust à créer plusieurs réserves naturelles. Le tourisme se développa, le nombre d’habitants grimpa à 76 et une école s’ouvrit avec 12 élèves. Bref tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Eigg était quasiment en train de vivre la nouvelle littéraire de D.H. Lawrence, The Man Who Loved Islands (1927) dans laquelle le personnage principal, Mr. Cathcart, achète une île avec le but de reproduire son rêve de l’inaccessible étoile de l’utopie, mais les natifs le tournent en dérision et Cathcart choisit finalement une autre île, inhabitée celle-là. Peut-être faut-il voir dans cette nouvelle peu connue l’expression du ressentiment de D.H. Lawrence, pendant la première guerre mondiale, période pendant laquelle son épouse allemande Frieda, née von Richthofen, se faisait insulter et agresser dans la rue. Or donc, Keith Schellenberg, dans son enthousiasme généreux, créa the Island Community ce qui devait précipiter sa perte.

Célébration de l’indépendance, crédit photo Murdo Macleod The Guardian

Ce dernier, qui s’était remarié une troisième fois — nobody is perfect really — fut contraint, par sa troisième conquête, qui réclama le divorce, de mettre Eigg en vente en 1996 et, craignant sans doute que les habitants ne lui jouent un mauvais tour, fixa le prix d’acquisition à 2 millions de livres sterling, tout en s’imaginant que cette somme serait un obstacle pour les îliens. Mais the Island Community avec l’aide du Scottish Wildlife Trust lança une souscription publique, qui, le 4 avril 1997, atteignit 1,5 million de livres sterling. Comme Schellenberg avait un besoin urgent d’argent, ses avocats acceptèrent cette offre et, de fait, depuis cette date les habitants sont propriétaires de leur île. On ignore si, depuis, les hommes ont adapté la célèbre chanson des Beatles, I am the walrus en claironnant I am the Eiggman, mais tout le monde est heureux désormais.

Ainsi les trois thèmes de la représentation de l’île dans la littérature sont réunis, lieu symbolique, lieu d’aventure et lieu poétique, tous indissociables du concept d’utopie, cette île imaginée par Thomas More qui signifie littéralement « aucun lieu ». Nombre d’auteurs ont utilisé l’île comme symbole des aspirations humaines, Platon, Jonathan Swift, Daniel Defoe bien sûr, Robert Louis Stevenson, Edgar Allan Poe entre autres, sans oublier le rôle que l’île a joué dans la vie d’autres auteurs tels que Victor Hugo par exemple, ni le trop méconnu L’île des pingouins d’Anatole France, symbole déterminant dans la défense du capitaine Dreyfus. Eigg n’est ni l’Atlantide, ni Cythère ni Lesbos mais un exemple extrême encourageant de ce que la créativité et la solidarité peuvent engendrer. On laissera la conclusion au célèbre Will Self :

I like islands, because they’re discrete and legible, just like stories.
J’aime les îles, parce qu’elles sont à l’image des histoires, discrètes et lisibles.

Eigg, crédit photo Patrick Barkham, The Guardian