Quelques figures de style du monde du football

Maintenant que l’insupportable suspense a pris fin et que l’on sait, depuis mardi 10 octobre, que « l’immense » équipe de France de football s’est « si brillamment » qualifiée pour la phase finale de la coupe du monde de football qui se déroulera à partir du 14 juin 2018 dans la grande démocratie dirigée par l’honorablement connu Vladimir Poutine, il est temps de se pencher sur les figures de style — parfois bien involontaires — du langage utilisé par les acteurs du monde du football.

Qu’il s’agisse des joueurs, des entraîneurs, des journalistes présumés spécialistes ou des commentateurs de télévision, les micro-pelouses, pour les premiers, les commentaires d’après-match pour les seconds, et les entretiens, les causeries et, soyons audacieux, les réflexions de tous les autres constituent un répertoire souvent déconcertant où s’entrechoquent non seulement le bon sens et la logique, mais aussi la nature et la finalité des figures de style en question.

Dans cette panoplie, il y a une force mimétique qui engendre ce que le petit monde politique a initié et nommé « des éléments de langage », titre ronflant et creux dérobé subrepticement et honteusement dans l’œuvre de feu le brillant linguiste et sémiologue Georges Mounin, Clés pour la linguistique. Cette mode, lancée par le tristement célèbre Paul Bismuth — dont les mauvaises langues prétendent qu’il aurait eu un avatar à l’Élysée adepte d’une forme de psittacisme avancée avec ses ministres — a été reprise dans le monde du sport.

On se souvient que Bernard Laporte, connu pour ses publicités pour du jambon, avait lu la lettre du jeune résistant abattu par les nazis, Guy Mocquet, aux rugbymen français avant un match important. Le résultat a été mitigé, certains dans le pack se demandant pourquoi Guy Mollet n’avait pas posté ses lettres lui-même, d’autres pensant qu’il s’agissait d’une réclamation d’un fabricant de charcuterie, d’autres enfin croyant à une forme de mécénat de Saint Maclou. De fait, dans le monde du football, la prudence est de rigueur et si les divers acteurs savent ce qu’ils ne doivent pas dire, de toute évidence, ils ne savent pas trop ce qu’ils disent.

Ainsi on relèvera tout d’abord les truismes. Il y a tout d’abord le truisme d’ordre spatio-temporel, lorsque les joueurs sont invités à se projeter dans l’avenir et à esquisser un pronostic pour savoir si l’équipe dans laquelle ils jouent peut espérer un titre. La réponse, surréaliste, est la même de Marseille à Amiens en passant par Saint-Étienne, Lyon et Paris « on prend les matches les uns après les autres ». C’est un minimum en effet : il est évident que les jouer tous en même temps poserait un sérieux problème d’organisation à la ligue et à la fédération.

Dans le même registre, on a également le truisme situationnel, dont l’ancien joueur un peu chien fou Laurent Paganelli, désormais consultant — ah ! le délicieux vocable ! — pour Canal + (qui tend inexorablement vers le moins), s’est fait le champion dans ses micro-pelouses : « alors qu’est-ce qu’on fait quand on est mené 2-0 à la mi-temps ? ». Ce qui est regrettable, c’est qu’à cette interrogation profonde et réfléchie n’est jamais adossé le QCM que l’on serait en droit d’attendre :
a) on prend une douche et on rentre vite à la maison ;
b) on commande une pizza et on regarde comment les autres se débrouillent ; c) on va s’asseoir en tribune, car selon le vieux principe élaboré par Jacques Tati, au stade Bauer du Red Star, d’ici on les (les buts) voit mieux rentrer ;
d) on attend les consignes du « coach ».
Rayez la mention (in)utile.

Entre autres armes de construction stylistique massive, la litote fait partie intégrante de la panoplie linguistique du footballeur moyen. Ainsi, lorsqu’une équipe phare du championnat se déplace chez un concurrent présumé plus faible, il est fréquent d’entendre les joueurs de l’équipe censée plus forte répéter « on les respecte ». Entendez par là « ils sont nullards, mais si on dit ça on va se faire couper en morceaux sur le terrain chez eux ». Ou bien « c’est une équipe qui a du potentiel ». Traduction : « ils ont perdu tous leurs matches jusqu’à présent et ce serait incroyable qu’on n’arrive pas à les écraser ». Mais au milieu de ces figures de style, imposées ou non, il arrive qu’il y ait des égarements qui montrent une grande incompréhension initiale.

Ainsi, certaines métaphores font l’objet d’un authentique contresens. Les commentateurs qui évoquent une occasion manquée, pendant un match de football, disent, à l’envi, que tel ou tel footballeur a « vendangé » une occasion. Il conviendrait donc qu’en lieu et place des célèbres mises au vert préalables à une rencontre importante, les dirigeants et entraîneurs emmènent leur petite troupe, sans oublier les dits commentateurs, chez un viticulteur, qui leur expliquera, avec passion, que la vendange est littéralement « la récolte du raisin destiné à faire le vin ». C’est, en général, une période — de la fin de l’été jusqu’au milieu de l’automne selon les crus et les régions — conviviale de joie profonde qui marque le début du processus de fabrication du vin. Donc ce n’est, en aucun cas, synonyme d’échec ou d’occasion ratée.

Mais, il faut, quand même, rendre hommage au moins à un joueur de football de talent, Mathieu Valbuena, qui a prouvé qu’il était très imprudent avec ses vidéos intimes mais qu’il pouvait détourner une expression idiomatique connue, avec humour, pour en faire un jeu de mots tout à fait acceptable. En juin 2017, en réponse à un journaliste de L’Équipe qui lui demandait s’il envisageait de revenir en équipe de France, l’intéressé a répondu : « il ne faut pas mettre la charrue avant les Bleus. »