Kazuo Ishiguro, prix Nobel : un soleil levant pour la littérature britannique

Kazuo Ishiguro

Le 5 octobre 2017 demeurera un grand jour pour la littérature britannique et pour la littérature en général puisque le jury du prix Nobel a décidé d’attribuer la récompense suprême à un orfèvre, qui cisèle les mots avec passion tout en proposant des intrigues habilement construites et envoûtantes, Kazuo Ishiguro, un auteur qui fait rêver, réfléchir et aimer la langue qu’il utilise.

Comme chacun le sait désormais, Kazuo Ishiguro est né japonais en 1954 dans la ville martyrisée, de sinistre mémoire, Nagasaki, symbole de l’absurdité et de la barbarie engendrée par la guerre. En 1960, le père de Kazuo, océanographe de renom, vient continuer sa carrière de chercheur au National Institute of Oceanography à Southampton, et la famille Ishiguro, Kazuo et ses deux sœurs et leurs parents, s’installe à Guildford dans le paisible et magnifique Surrey.

Après avoir suivi des études primaires à Stoughton, puis secondaires à la Grammar School — établissement public, ça devient si rare qu’il faut le souligner — de Woking, toujours dans le Surrey, Kazuo Ishiguro entreprend son cheminement dans l’enseignement supérieur à Canterbury, à l’université du Kent, où il obtient, en 1978 une licence (Bachelor of Arts) en anglais et en philosophie. Il prend ensuite une année sabbatique et commence à écrire, puis il reprend des études supérieures à l’université d’East Anglia, à Norwich, où il va côtoyer Malcolm Bradbury et Angela Carter notamment, et obtenir une maîtrise (Master of Arts) en creative writing, en 1980. Sa thèse va devenir son premier roman, A Pale View of Hills, (Lumière pâle sur les collines) en 1982, année où il devient officiellement citoyen britannique, et donc sujet de sa toujours — malgré les outrages évidents et très républicains du temps — très gracieuse majesté.

Il obtient, pour cette toute première production, le Winifred Holtby Memorial Prize, puis l’année suivante, fait l’objet d’une présentation approfondie de la part de la très célèbre revue Granta, qui l’intègre parmi les meilleurs jeunes romanciers britanniques. En 1986, il publie An Artist of the Floating World, (Un artiste du monde flottant) un titre qui pourrait faire penser au monument qu’est James Joyce, Portrait of the Artist as a Young Man (1916), mais qui traite, sans aucun détour, du débat autour de l’arme atomique et de la marque indélébile que porte sa ville natale, Nagasaki. En 1989, il obtient la récompense suprême au Royaume-Uni, l’équivalent total puisque les grenouillages de coulisses sont les mêmes…— du Goncourt, pour un authentique chef-d’œuvre, The Remains of the Day (Les vestiges du jour).

Ses romans sont des narrations à la première personne, et, dans le cas de The Remains of the Day, le narrateur, Stevens, le majordome, concentre les trois caractéristiques du récit à la première personne, c’est un témoin providentiel, un participant secondaire et, en même temps — expression terriblement dévoyée — le personnage central de la fiction. Stevens a consacré sa vie à son maître, Lord Darlington, et a fermé les yeux, avec discipline et abnégation, sur les sympathies évidentes pour les nazis affichées par Darlington et les nombreux aristocrates, visiteurs du domaine pendant les années d’avant-guerre. Dans le même esprit de renoncement Stevens a refusé de considérer les sentiments que lui portait Miss Kenton devenue Mrs. Benn, l’ex-gouvernante du château de Lord Darlington. Et le bilan, en fin de carrière et en fin de vie, est plus que sinistre. Mais Stevens demeure fermé (p.243), traduction p. 264 :

Lord Darlington wasn’t a bad man. He wasn’t a bad man at all. And at least he had the privilege of being able to say at the end of his life that he made his own mistakes. His lordship was a courageous man. He chose a certain path in life, it proved to be a misguided one…

« Lord Darlington n’était pas un mauvais homme. Ce n’était pas du tout un mauvais homme. Et au moins a-t-il eu le privilège de pouvoir dire à la fin de sa vie qu’il avait commis ses propres fautes. Sa Seigneurie était un homme courageux. Il a choisi un certain chemin, il s’est fourvoyé… »

Une adaptation cinématographique époustouflante du roman a été réalisée, en 1993, par James Ivory, avec les brillantissimes Emma Thompson et Anthony Hopkins dans les deux rôles titres et a amplifié la valeur initiale du roman :

Kazuo Ishiguro a également publié The Unconsoled (L’inconsolé), en 1995, When We Were Orphans (Quand nous étions orphelins) en 2000, Never Let Me Go (Auprès de moi toujours) en 2005, également adapté au cinéma, par Mark Romanek en 2010, et The Buried Giant (Le géant enfoui) en 2015, un roman d’un nouveau style, écrit à la troisième personne par un narrateur omniscient.

En 1995 Kazuo Ishiguro a été élevé au rang de l’OBE, Order of the British Empire. En 1998, il a été fait Chevalier de l’Ordre des Arts et Lettres, par Philippe Douste-Blazy, un évènement marquant dans la vie d’un futur Nobel… Par ailleurs, Kazuo Ishiguro a écrit deux scénarios pour la chaîne de télévision Channel Four, A Profile of Arthur J.Mason et The Gourmet. En 2016, il a rédigé une chronique fracassante, pour The Guardian, sur l’augmentation des agressions racistes consécutive au Brexit. Un homme lucide et honnête, un lauréat digne de son prix.

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