L’Histoire de mes dents de Valeria Luiselli, qui paraît en cette rentrée, aux éditions de l’Olivier, dans une traduction de Nicolas Richard, est de ces romans qui échappent à toute catégorisation. Rapporter ce livre à un genre serait le simplifier à l’extrême, résumer son histoire la réduire à peau de chagrin.

Je quitte la salle de bains, je pose le téléphone. Alice est assise sur le canapé. J’ai envie de l’embrasser et qu’elle me serre dans ses bras. Ce sont des choses qui se font. Elle me dit qu’elle a eu une journée affreuse tout en allumant une cigarette. Sans attendre une réaction de ma part, elle entreprend un récit fait de plaintes diverses d’usagers des transports vindicatifs, de brimades hiérarchiques, de café imbuvable au bureau et d’une dispute avec Nathalie. J’ai laissé Paul à ses affres et à sa liste inique. Je ne saurais dire qui est le plus à plaindre. De Paul (englué dans son désespoir mystico-amoureux), d’Alice (qui a eu une journée affreuse) ou de moi (qui écoute les malheurs de l’une et de l’autre) ?

Pour que la réédition française de l’opus magnum de Peter Weiss voie le jour, il a fallu vaincre une longue résistance de son éditeur français, qui, après une première édition en trois volumes (1989-91), quelque peu bâclée, a délaissé cette œuvre au point que le troisième volume était en rupture de stock depuis plus de 10 ans déjà avant que le projet soit repris par Les belles lettres en 2016.

De son côté, dès son retour en France après sa croisière peu amusante, Paul a voulu reprendre le cours d’une existence qu’il trouvait déroutante. Dans le taxi qui le ramenait de Roissy, il s’est dit qu’il lui fallait arrêter de penser qu’il s’était engagé dans une voie à sens unique, ou pire, dans une voie sans issue, la tête pleine de périphrases en entrant sur le boulevard périphérique.

L’Alpha et l’Oméga du roman d’espionnage et de l’art du roman : tel serait peut-être l’ultime sens à donner à cette énigmatique lettre Sigma, titre du troisième et remarquable livre de Julia Deck qui paraît en cette rentrée et dont il constitue l’un des points d’incandescence.
Après Viviane Élisabeth Fauville et Le Triangle d’hiver, Julia Deck dévoile ici l’histoire aussi échevelée que rigoureuse, aussi ironique que sérieuse, aussi puissante que neuve d’Alexis Zante, banquier suisse et collectionneur d’art qui se voit (sans le voir) pris au cœur d’une affaire d’espionnage, pisté par une galerie impressionnante d’espions travaillant pour une mystérieuse Organisation répondant à un nom qui n’est qu’une lettre : Sigma.

Même en vacances, le critique est loin de se départir de son envie de voir et revoir des séries dont il a déjà parlé, parlera peut-être ou passera sous silence de crainte d’avouer un tropisme coupable pour les TV shows inconséquents de pur divertissement à la sauce blockbuster… Rien de tout cela en ce qui concerne Downton Abbey, intégralement revu à l’aune d’une programmation télévisuelle estivale quelque peu indigente. L’occasion de s’apercevoir combien les dialogues sont un tissu de citations de chansons pop.

La double entrave qui structure du fait divers ne concerne pas seulement le rapport du réel à la fiction. Elle se manifeste également dans l’exploration de « vies parallèles », non plus la correspondance et disjonction de deux champs culturels comme le fit Plutarque, mais l’expression ou la recherche de soi via l’existence d’autrui, un Soi-même comme un autre formulé par Paul Ricoeur. Le fait divers est un symptôme de nos sociétés, de nos mentalités et imaginaires, le miroir qu’il nous tend est donc d’abord collectif. Mais la vie infâme narrée est aussi un Miroir d’encre pour l’écrivain, ce que figure de manière exemplaire, dès son titre, L’Adversaire d’Emmanuel Carrère, récit de soi à travers Jean-Claude Romand, lui-même auteur de sa fiction de vie, d’un roman de soi.

Je me rappelle la rupture : quittant ma posture larmoyante et mon duvet froissé, je regarde le soleil se coucher. La vue ne m’évoque rien. Sinon un intense ordinaire. Une cheminée industrielle crache de la vapeur d’eau, des façades sales aux volets fermés. On dirait un fantôme de ville. Devant ce spectacle hivernal d’une nuit citadine qui tombe sans grâce, je me surprends à vouloir contempler des couchers de soleil exotiques. L’idée saugrenue me vient d’aller contempler des aubes romanesques ailleurs que dans les livres ou sur un écran de télévision.