Ultra Violette, « fiction librement inspirée de faits réels » (Crimes écrits 6)

A l’annonce du verdict, tu as publiquement maudit ton père et ta mère avant de traiter le juge et les jurés de salauds (Ultra Violette, p. 156)

Les faits : le 21 août 1933, une fille de 17 ans empoisonne ses parents, son père en meurt. Entre haine et célébration, ce parricide passe rapidement de la rubrique des faits divers aux pages littéraires : Violette Nozière, « mythologique jusqu’au bout des ongles », écrit André Breton, « tu ne ressembles plus à personne de vivant, ni de mort ». C’est cette légende, ce mythe – deux termes qui renvoient au récit, à “ce qui doit être dit et raconté” – dont s’empare Raphaëlle Riol, faisant à son tour de la jeune femme le point de contact entre histoire vraie et fiction, faits et hypothèses : « fiction librement inspirée de faits réels » énonce un avertissement liminaire qui est aussi un art poétique. La parricide est une femme qui en évoque d’autres, dès le titre du roman, qui fait signe vers le pop art, Isabelle Collin Dufresne, dite Ultra Violet, égérie de Warhol, muse de Dali, « née surréaliste », héritière de Violette Nozière peut-être.

Tout commence 9, rue de Madagascar, dans un « immeuble à la façade sans prétention » du Paris populaire, creuset de fiction parce qu’il est banal et pourtant « lieu de crime » en 1933. Page 20, une photographie d’époque présente « la foule carnassière, renseignée par la presse (…) massée contre la porte cochère ». Comme dans Nadja de Breton, la photographie est effet de réel, elle tranche dans les descriptions inutiles, le noir et blanc comme le grain de l’image poétisent l’ensemble.

« La foule carnassière, renseignée par la presse, est au rendez-vous, massée contre la porte cochère (…) elle a faim » (Ultra Violette, p. 20)

La foule, justement, réclame la mort pour « le monstre en jupons », même demande de la part de la mère de Violette Nozière. La jeune femme sera condamnée à la peine capitale, le 12 octobre 1934, jamais exécutée. La sentence est commuée en travaux forcés à perpétuité. Puis Violette Nozière sera libérée, en août 1945, graciée par de Gaulle en novembre et même réhabilitée en 1963. C’est que les écrivains se sont mobilisés pour elle : elle est une victime du patriarcat (Aragon dans les colonnes de L’Humanité en 1933), de l’inceste (Marcel Aymé, Éluard). Elle est une figure de lutte contre l’ordre bourgeois (Claude Chabrol en fera un film, en 1978, avec Isabelle Huppert dans le rôle-titre), une fleur de ruine pour Modiano, « brune au teint pâle que les journaux de l’époque comparaient à une fleur vénéneuse et qu’ils appelaient “la fille aux poisons” ». Dès 1933, les surréalistes éditent à Bruxelles un ouvrage collectif, Violette Nozière. Des chansons de rue la célèbrent. La jeune femme a échappé à son statut de seule criminelle, elle est une héroïne littéraire et populaire.

Raphaëlle Riol traîne dans Paris, elle revient sur les lieux du crime, hante les cafés que fréquentait Violette, elle épluche les archives et rêve. L’« hyperpersonnage de librairie » l’inspire. « N’étant ni flic ni historienne, la vérité, je m’en fichais. » C’est le récit que Violette Nozière a fait naître qui passionne l’écrivain, mais aussi « la femme moderne, celle qui dit non », de celles qu’aucune image ne pourra jamais fixer, qui toujours échappe. Elle a tout voulu fuir, toujours, ses parents, sa famille, son milieu social, c’est une « coureuse », une étoile filante, avant le crime, après. Elle passait ses journées à s’inventer des vies, des postures, à dévider « la bobine bobards » dans les bistrots et salles obscures du boulevard Saint-Michel.

 « Film après film, jour après jour, tu rêves de t’éloigner de la réalité qui te colle à la peau. Tu es rue de Madagascar et en toi grandit ce désir obsédant d’être partout ailleurs ou bien nulle part. » Raphaëlle Riol suit Violette Nozière dans ses existences, ses rêves d’altérité, sa volonté de « tutoyer la mort », jusqu’au geste criminel qui la clouera dans les colonnes bien réelles des chroniques judiciaires. La volonté de l’auteure est ailleurs : « construire un projet d’avenir pour une morte, vaste chantier » qu’elle déblaie entre fragmentations, blancs et récits fictionnels, allant jusqu’à imaginer le spectre de Violette s’immiscer dans sa propre existence, dans son salon, dialoguant avec un personnage qui vient bouleverser le quotidien.

Violette Nozière a fait du réel une fiction, « il y a tant de sincérité dans tes mensonges que même toi, Violette, tu ne distingues plus le vrai du faux ». Dans un texte qui tient autant du photo-roman que de la biographie imaginaire, du récit que d’une réflexion sur l’inspiration et l’écriture, Raphaëlle Riol, comme son personnage, se moque des conventions : elle brode et arpente, métamorphosant le parcours tout en miroitements et paradoxes de cette héroïne – « tu les intrigues » – en histoire(s) ; suivant des « pistes » moins policières que musicales, dans un roman construit sur deux faces : « Violette face A »/« Violette face B ». Avec, toujours, des « plages » cachées, des hypothèses et vertiges, parce que la vérité, si elle existe, ne peut se trouver que dans un entre-deux. C’est « un genre d’histoire qui se termine autrement que par la très agaçante formule finale des contes de fées ».

Raphaëlle Riol, Ultra Violette, éd. du Rouergue, « La Brune », 2015, 190 p., 18 € (13,99 € en version numérique)