Grand trouble : avec Frédéric Pajak, par Christian Rosset

Il y a deux choses, certes solidaires, mais à considérer chacune pour elle-même : l’exposition Grand trouble qui se tient à la Halle St Pierre jusqu’au 30 juillet 2017 ; et le livre au titre éponyme (Grand trouble Volume 1) publié dans la belle collection des Cahiers dessinés que Frédéric Pajak a inaugurée en octobre-novembre 2002 avec le premier numéro de la revue Le Cahier dessiné et les cinq premiers volumes de la collection, signés Copi, Gébé, Muzo, Anna Sommer et Noyau. Au moment où j’écris ces lignes à l’écart de l’agitation parisienne, j’ai l’exposition dans la tête, ruminant les sensations que ma visite y a gravées, les ressentant concrètement dans mon corps, cette carcasse sensible qui s’est volontiers égarée dans ce labyrinthe offert aux afficionados de l’accrochage et de la mise en espace. J’ai aussi, à portée, le livre – à la fois mémoire et supplément.

Dans un premier temps, avant de me mettre à lire avec attention les textes qu’il contient (qui composent un peu plus du tiers de la pagination, ce qui n’est pas rien), il m’arrive de l’ouvrir pour rechercher un nom que ma mémoire n’avait pas encore retenu, ou pour confronter telle ou telle reproduction à mon souvenir. Exemple (parmi d’autres) : Emmanuel Rivière, qui était pour moi, avant cette visite à la Halle St Pierre, un parfait inconnu. Je m’aperçois, les retrouvant dans ce livre-catalogue, que certains de ses dessins qui, au moment où je les découvrais, m’évoquaient l’idée de partition musicale, en étaient peut-être finalement, du moins d’une certaine façon, puisque sa brève biographie en fin de volume insiste sur son travail avec les musiciens avec lesquels il tente d’entrer en résonance. Étrangement, certaines des plus belles pièces offertes au regard dans le lieu d’exposition perdent énormément à être reproduites, tandis que d’autres, moins attirantes de prime abord, gagnent à l’être. Il serait dommage de ne découvrir Grand trouble que sous cette forme, sans s’être frotté concrètement aux œuvres exposées dans leur matérialité, même si la composition comme la fabrication de cet ouvrage est impeccable (comme c’est toujours le cas aux Cahiers dessinés, ce qui fait que, même dans le cas – assez rare en ce qui me concerne – d’un “sujet” moins intéressant, il y a toujours à l’arrivée un objet qu’on a envie d’acquérir et de ranger en bonne place dans sa bibliothèque).

Une chose à noter au plus vite (et non des moindres) : à l’entrée de l’exposition, on tombe illico sur d’extraordinaires dessins de Mix & Remix (des strips de deux fois deux dessins d’assez grand format) d’une drôlerie n’ayant d’égale que la rigueur sensible du trait – un des plus beaux, des plus imparables jamais rencontrés dans le cadre du dessin de presse. Puis, un peu plus loin (à l’étage, me semble-t-il – mais je peux me tromper), de manière plus secrète, moins exposée au tout-venant, quelques-uns des derniers dessins que Philippe Becquelin (alias Mix & Remix) a produits pendant les quelques mois où se sachant perdu (atteint d’un cancer du pancréas, il ne pouvait guère se faire d’illusions), son trait, libéré des contraintes propres aux genres qu’il pratiquait (dessin politique & dessin d’humour), pouvait tout se permettre, sauf de sonner faux (mais c’était toujours le cas chez lui où la justesse était de règle). Qu’un humoriste puisse se doubler d’un artiste n’étonnera que ceux qui ne se sont jamais frottés à la mélancolie. Mix & son double survivent sur le papier, et nos regrets, notre intense chagrin, n’atténueront jamais cette empreinte du présent – de la présence toute entière de qui signe, même d’un pseudonyme aussi drôle qu’efficace – à l’œuvre dans le moindre dessin. À noter que deux cents pages – ou quasiment – de ces ultimes travaux sur papier ont été recueillies et publiées dans la collection des Cahiers dessinés sous le titre logique de Derniers dessins. Dans un beau texte, ému et d’une grande justesse, Frédéric Pajak rend hommage à celui qui fut, depuis 1984, un de ses amis les plus proches : “Le trait est libre, absolument libre, couleur ou pas couleur, minimaliste ou presque saturé. Pas de gag obligatoire : juste l’inspiration, la fulgurance. (…) Sa mort est inacceptable”. Le dessin de Mix & Remix en affiche et en couverture du livre est un des plus troublants qui soient au point où on peut se demander s’il a été choisi après le titrage de l’événement ou s’il l’a incité.

Pour rendre compte de cette exposition, la facilité serait d’égrener les noms, de recopier la liste de la petite cinquantaine d’artistes dont la constellation provoque ce fameux Grand trouble. On y trouverait aussi bien certains noms familiers que d’autres plus énigmatiques ; des noms qui font retour dans la constellation des Cahiers dessinés et d’autres qui surgissent sans qu’aucune image et pas davantage de mots ne leur soient associés. Mais nous n’en ferons rien, Internet est là pour ça, allez-y voir. Il n’empêche que le premier nom qui s’inscrit dans l’ordre alphabétique est celui de Gilles Aillaud – un des rares artistes ici accroché qui était aussi présent dans Contre-cultures 1969-1989, l’esprit français, l’exposition de la Maison rouge qui a fait récemment événement. Son travail intéresse aussi bien ceux qui continuent de creuser le chemin des avant-gardes abstraites plus ou moins radicales que ceux qui tentent de remettre en jeu et ainsi renouveler les modes de figuration. Un beau livre, Voir sans être vu, lui avait été consacré en 2010 aux Cahiers dessinés. Du peintre (alors disparu depuis 5 ans), cet ouvrage reproduisait un texte étonnant, publié en 1986 dans une monographie sur Vermeer : “Il s’est contenté de peindre mieux que les autres, c’est tout. Il en était certainement conscient mais savait qu’il n’y a pas de quoi se glorifier, parce que la réussite est, à la lettre, un miracle, le seul fruit du hasard, ou de la nécessité, le fruit de quelque chose qui, en tout cas, nous échappe. Il pensait certainement comme Spinoza, que chacun doit être libre de penser et d’agir « selon sa complexion ».

Grand trouble, l’exposition, offre un parcours qui, s’il peut s’avérer plaisant, n’est pas de tout repos. Un de ses mérites est d’associer des choses a priori contradictoires – que l’on ne peut guère enfermer dans telle ou telle catégorie plus ou moins normative (comme, par exemple, la figuration narrative ou l’art conceptuel). Il y est question de décloisonnement et, en ce sens, c’est réussi. Même si tout décloisonnement opère, de facto, une forme de recloisonnement, certes provisoire, mais d’autant plus retentissant si le travail de rassemblement devient mémorable (ce qu’on ne peut encore affirmer en ce qui concerne Grand trouble qui aimerait cependant être la pierre fondatrice d’un mouvement qui n’a peut-être pas trouvé son nom définitif – qui sait si la prochaine exposition s’intitulera ou non Grand trouble 2 ?).

Sans devoir égrener les noms, on peut néanmoins noter certaines choses qui font, ou non, retour dans le parcours à la fois impeccable et volontiers heurté (en tout cas fort peu lisse et, au-delà de ce qui pourrait paraître trop affirmatif aux lecteurs et aux regardeurs pressés, clairement inquiet) de Frédéric Pajak qui – même s’il ne signe pas cette nouvelle aventure de manière aussi strictement personnelle qu’il l’avait fait pour la toute première exposition des Cahiers dessinés à la Halle St Pierre, reprenant alors le remarquable dessin de son propre œil sur l’affiche et en couverture du livre-catalogue – en est clairement le catalyseur. Dans son introduction (Un mouvement est né), Pajak parle d’une douzaine d’artistes initiaux qui en ont invité une trentaine d’autres (je note au passage treize noms communs aux deux expositions de la Halle – constituent-ils cette fameuse douzaine ?). Une famille étendue, plus composée, sans doute, que recomposée, qui présenterait des signes communs (probablement des rejets, des refus, et non une esthétique partagée) et se nourrirait de certaines brûlantes nécessités comme celle d’“échapper aux étiquettes et aux carcans que l’on impose à l’art, à la pensée, à l’existence même des êtres et des choses”.

Frédéric Pajak, Enfance 2

Autrement dit, il s’agit sur le long terme d’établir un dialogue, formé d’innombrables dialogues croisés, non seulement entre les artistes, mais avec leur public, qu’il soit initié – ou non. Grand trouble est bien une aventure de notre temps. D’un temps incertain qui n’aurait ni l’arrogance de ceux qui l’ont immédiatement précédé (tant celui, encore vigoureux malgré la multiplication des entreprises de dénégation, de la modernité que ceux, plus éphémères, des diverses postmodernités), ni la nostalgie d’un lointain et prétendu âge d’or (de Lascaux au romantisme), tout en s’étant nourri de toutes ces énergies, ne serait-ce qu’en ferraillant avec, tant par la pratique que par la réflexion l’accompagnant – ou non. Il y a, comme ça, des époques qui encouragent une forme de volontarisme et d’autres où les choses se font comme si de rien n’était, laissant le hasard (ô combien jamais aboli) faire son travail, de destruction (en anglais chance précède de peu chaos – et entre les deux, il y a change, comme disait Cage) et simultanément de renaissance (car il peut se trouver au bout du chemin quelque chose d’infiniment plus beau que ce que l’on avait secrètement espéré). Grand trouble a effectivement à voir avec l’idée volontariste de manifeste, du moins dans les intentions qui ont présidé à son organisation ; mais, pour ma part, je m’y suis promené comme si ce qui était proposé à mon regard ne pouvait dialoguer avec moi, visiteur peu familier du travail d’une bonne moitié des artistes invités, que d’esprit libre à esprit libre, donc sans se laisser conter quoi que ce soit d’autre que ce que le visible (et l’invisible qui s’y accorde) pouvait dégager d’émotion et de pensée (essentiellement non-verbale, insaisissable par le langage courant). En résumé, j’ai traversé ce labyrinthe sans m’encombrer de formulations toute faites, ces scories remontant inconsciemment à la surface en supplément de ce qui aurait accroché, caressé ou heurté le regard, l’aurait charmé, dérangé, troublé – l’aurait rendu vivant.

Une exposition ou un livre sont affaire de voix (ce mot qui sonne de la même manière que cet autre, tout aussi important dans cette affaire : voie). Donc question d’accordage, de polyphonie, de ton – de timbre. Je me souviens de ma première rencontre avec Frédéric Pajak, il y a une quinzaine d’années, au début de cette aventure des Cahiers dessinés. J’avais été alors frappé par sa voix, comme écorchée vive et cependant d’un calme ô combien plus troublant que si des cris devaient s’échapper du plus profond de sa gorge. Il y a une phrase de lui que je cite souvent : “Le dessin ? C’est un silence noir sur le bruit blanc”. Je la trouve d’une rare justesse. Je la relie à nos échanges non écrits (parfois enregistrés) où le silence était au fond bien plus recherché que du discours bâti une fois pour toutes, où le doute n’aurait plus la moindre place. À chaque fois, je guette les hésitations, les reprises et le courant passe.

Dans son texte écrit pour le livre Grand trouble Volume 1, Frédéric Pajak se fend d’une assez longue polémique comme il en commet de temps en temps, cette fois pour manifester son rejet de la manière dont l’histoire de l’art s’est écrite – et continue de s’écrire – au nom, principalement, du progrès. C’est une assez vieille histoire qui remonte une fois de plus à la surface. Mais on sait bien que c’est en touillant certains gruaux dans de vieilles marmites qu’on obtient la potion, plus ou moins magique, qui nous permet de vivre au présent (dis-moi de quelle dope tu te repais et je te dirai qui tu es).

Tomi Ungerer, collage

Ce texte, Pajak l’ouvre étrangement par une longue citation de Michel Onfray qui est un des pseudo-penseurs officiels de notre temps, volontiers réactionnaire (personne ne s’étonnera que son visage rayonnant d’autosatisfaction parade en couverture de Valeurs actuelles, aujourd’hui). Des écrits et bavardages incessants de ce piètre philosophe, je n’ai jamais pu tirer le moindre viatique pour explorer ce qui surgit ou se transforme sans cesse dans toutes matières de ce qu’on entend par “art”. Dès que quelque chose échappe à sa faculté de compréhension (qu’il imagine, sinon supérieure, du moins infaillible), il en fait immédiatement un objet d’exécration (et pas seulement sur le terrain de ce qu’on entend par art contemporain ; l’art du vingtième siècle a, quasiment dans l’ensemble de ses trouvailles – je n’ai pas dit : progrès –, laissé ce fossoyeur atterré. Pas besoin d’aller chercher du côté de Duchamp, il suffit de lire ce qu’il écrit sur Debussy par exemple pour s’en rendre compte ; c’est d’un culot et d’une suffisance assez insensée. Mais il se trouve que ce phraseur médiatique est devenu un des héros de notre époque qui fonctionne depuis déjà un bon moment ainsi : il suffit de répéter n’importe quelle assertion, surtout si elle se complique d’injure – matière à jouissance –, avec une belle voix de tribun, pour qu’elle finisse par devenir vraie, du moins aux oreilles les moins averties). Pajak, autrement plus fin, plus sensible, plus cultivé, plus créateur, semble lui-aussi posséder (du moins épisodiquement) ce goût de la polémique. Il prend du plaisir à appuyer là où (pense-t-il) ça fait mal. C’est son problème, pas forcément le nôtre qui goûtons et sommes en phase avec l’essentiel de ce qu’il nous donne à voir et à lire, notamment son remarquable Manifeste incertain, une des entreprises les plus ambitieuses de notre temps, ainsi que tout ce qui compose, de livre à livre, son mélancolique et passionnant autoportrait. À ses propos excessifs sur certaines “grandes têtes molles” du siècle dernier (qui cependant, tel celle, certes bien trop connue, qui a pour nom Picasso, sont parfois aussi dures que le roc – et résistantes aux effets des piques qu’elles ne cessent de se prendre en surface et qui ne les érodent qu’à peine), seules les vierges effarouchées perdront le temps de lui répondre vertement (je songe à ces vaines réponses non moins excessives, genre “œil pour œil, dent pour dent”, qui lui avaient été faites après ses propos très méprisants sur la bande dessinée dans un numéro déjà oublié de la NRF par certains professionnels de la profession qui en avaient été outragés). Ne pas partager certains des rejets de Frédéric Pajak n’a, en ce qui me concerne, aucune incidence sur le dialogue qui continue de s’établir entre nous – et surtout celui qui se passe de mots. Les “liens puissants de complicité et d’amitiés profonde” qui sont à l’origine de Grand trouble sont autrement plus actifs que ceux qui conduiraient à se couper avec le reste du monde au nom de telle ou telle dénégation. Cependant, on ne peut nier que le titre de son texte Une histoire de l’art peut en cacher une autre fait sens. Peut-être parce que le mot “cacher” me fait songer à une des obsessions qui me reviennent le plus obstinément : le désir de dévoilement de ce qui attire l’attention et soulève les sens (“La pensée est une mise à nu et la nudité est inachevable : elle n’est pas un état, elle est un mouvement incessant…” – Jean-Luc Nancy).

L’espace d’exposition de la Halle St Pierre étant, comme déjà souligné, en forme de labyrinthe, ce petit “essai critique” dont l’incipit s’est écrit au retour d’un parcours en solitaire de cette première manifestation d’un mouvement provisoirement baptisé Grand trouble en est donc contaminé et ne s’en plaint guère. Étant par ailleurs auteur d’une œuvre musicale dénommée Grand Calme (en souvenir d’une autre, de quelques années antérieure, de Christian Zanesi, intitulée Grand bruit), l’emploi de cet adjectif “grand” m’est familier et ne me semble pas, en ces trois expressions, exhiber un quelconque désir de grandeur, ni même la moindre esquisse de grandiloquence. La Grande roue est certes Reine des foires et autres fêtes foraines, mais elle reste ouverte aux plus modestes qui peuvent l’emprunter de la même manière que les puissants. “Trouble”, c’est une autre affaire. On peut l’entendre en langue anglaise, ce n’est pas plus mal et songer que nous ne pouvons que tirer les meilleurs fruits d’une culture de l’incident (ou, si on veut, des pépins, comme on dit dans certains polars – Trouble is my business, Raymond Chandler). Nager en eaux troubles n’est pas à la portée du premier venu. Et dissiper le trouble n’est pas sans perte, en contrepartie (la mise à nu n’étant jamais une élimination, ni même une atténuation du trouble, bien au contraire).

Édith Dufaux. Couloirs des paravents

Je n’ai cité que quatre des artistes exposés (comptant Frédéric Pajak dont le travail d’écrivain ne doit pas occulter celui de dessinateur et réciproquement, ces deux activités étant liées sans pour autant devoir s’accomplir d’un même geste – bien au contraire), sans pour autant imaginer leur accorder ainsi une place particulière. Un autre jour aurait incité un autre parcours où, par exemple, Martial Leiter, Tomi Ungerer, Jean-Michel Fauquet ou Anna Sommer auraient surgi en tant que moteurs d’une écriture à venir, non “sur”, mais “avec”. Ou encore (je pioche et choisis, quand même pas au hasard, tout ne me parle pas, il m’arrive d’être réservé et certaines choses me repoussent, mais je ne vois pas pourquoi je devrais en faire état) : François Aubrun, Édith Dufaux, Guy Oberson, Joël Person, Micaël, Noyau, Edmond Quinche, etc. Toute critique devrait laisser ses lecteurs libres de décider par eux-mêmes. Devrait les inciter à s’ouvrir selon leur humeur – parfois changeante d’un instant à l’autre – à ce qui leur est offert. Plutôt que de se croire investi de la mission de les orienter, de semer des étoiles dans leurs yeux pour mieux les aveugler, tout essai critique devrait plutôt se donner la tâche de les désorienter.

Je ne voudrais pas donner congé au lecteur (que j’espère autant en promenade qu’en quête d’information) sans donner quelques rapides échos de la production récente des Cahiers dessinés. J’ai déjà insisté sur l’indispensable Derniers dessins de Mix & Remix, quatrième livre de Philippe Becquelin publié dans cette collection (auxquels il convient d’ajouter Les étoiles souterraines, ouvrage très imposant de plus de 500 pages en grand format, publié aux éditions Noir sur blanc à Lausanne, qui retrace les riches heures – dans la presse et ailleurs, durant une trentaine d’années – du trio Mix & Remix-Noyau-Pajak, en compagnie, de manière intermittente, d’Anna Sommer).

Le monde selon Topor est le livre-catalogue de l’exposition qui se tient à la BnF jusqu’au 16 juillet 2017. À l’actif des Cahiers dessinés, précédant cette parution à la fois de circonstance et donnant à découvrir de nombreuses images réparant l’injuste oubli qui les avait recouvertes (ce qui en rend l’acquisition indispensable), trois ouvrages de fort volume, reprenant de nombreux dessins (de presse ou d’illustration pour des livres, essentiellement de littérature) pour la plupart inaccessibles, même aux passionnés, ont paru ces trois dernières années, sous la direction d’Alexandre Devaux, collecteur acharné et exégète éclairé. Une somme à laquelle il faut ajouter diverses parutions chez d’autres éditeurs (une dizaine notamment chez Wombat) concernant principalement les écrits de l’auteur du génial Joko fête son anniversaire. Dans Penses-bêtes, superbement réédité en 2012 à L’Apocalypse (la structure éditoriale, aujourd’hui en sommeil, de Jean-Christophe Menu), on peut lire : “Celui que j’étais et moi étions sur le point d’en venir aux mains, lorsque celui que je serai s’interposa”. À la fin du texte qu’il publie en ouverture du livre-catalogue de l’exposition à la BnF, Frédéric Pajak parle très justement de “vison du monde. Topor nous laisse un monde, un monde bien à lui, un monde entier, qui nous ressemble et qui se dérobe à nous. À nous de savoir nous y perdre.”

Parmi les titres les plus récents de cette collection des Cahiers dessinés, la réédition d’une merveille de Tomi Ungerer, Pensées secrètes. L’auteur célèbre de tant d’ouvrages pour la jeunesse à qui a été accordé, de son vivant, d’avoir son propre musée dans sa ville natale, Strasbourg, a aussi produit de nombreux dessins à ne pas mettre (comme on disait du temps où il les avait tracés) entre toutes les mains. Aussi radical, inventif, perfectionniste et désencombré des basses manières de tel ou tel savoir-faire, qu’un Saul Steinberg, Ungerer se montre aussi subtil et percutant que les meilleurs de la bande d’Hara-Kiri (dont Topor a fait partie dans la première moitié des années 1960). Pensées secrètes est composé de cinq suites de dessins dont les titres sont : “L’amour ? Une illusion, avant qu’elle ne soit perdue”, “Nous sommes tous des morts-nés !”, “Il faut être deux pour que le cannibalisme soit mutuel”, “L’uniforme est bon pour les mascarades !”, “Vivre, c’est apprendre à mourir” (je songe alors à ces lignes de Montaigne : “Il ne faut rien dessiner de si longue haleine, ou au moins avec telle intention de se passionner pour en voir la fin. Nous sommes nés pour agir (…) je veux qu’on agisse, et qu’on allonge les offices de la vie, tant qu’on peut : et que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait.”)

Et, pour finir, histoire de marquer la diversité des territoires que les Cahiers dessinés nous donnent à découvrir et à explorer, un auteur dont le nom ne dira sans doute pas grand-chose à la majorité des lecteurs et qui est pourtant une célébrité hors-norme. Il s’agit de Jean Laplace dont Le Jeu des huit erreurs circule dans la presse (les “journaux du monde entier” nous dit-on) depuis plus de soixante ans. Mais l’originalité de Sauf erreur (titre de ce petit volume sorti en janvier 2017) est de ne proposer (à une exception près donnée à titre indicatif) que le dessin originel – donc non retouché (ne présentant pas la moindre erreur à déceler). Et le résultat est étonnant : l’humour reprend ses droits, un humour plutôt “absurde”, parfois morose (signe de grand art dans cette “catégorie”), décalé, toujours sans parole (ou plutôt : sans légende). Un grand livre inattendu qui a le mérite de mettre à bas toute hiérarchie et qui prend place le plus naturellement du monde dans cette bibliothèque déjà volumineuse que Frédéric Pajak nous invite à partager avec lui.

L’exposition Grand trouble se tient à la Halle St Pierre jusqu’au 30 juillet 2017