Festival de Cannes : 70 années d’une histoire franco-italienne, par Laëtitia Baltz

Claudia Cardinale. Monica Bellucci. Deux femmes. Deux actrices. Deux Italiennes. De renommée internationale. Le Festival de Cannes place d’emblée sa 70e édition – du 17 au 28 mai 2017 – sous un double patronage, celui d’un beau duo féminin. La première est l’égérie de l’affiche officielle, représentée dansante sur fond rouge, d’après une photographie à ses débuts en 1959 sur un toit de Rome et la seconde est la maîtresse de cérémonie. Habituées de cet événement culturel mondial, rodées aux tapis rouges, n’en étant pas à leur première montée des marches, toutes deux ont la particularité de passer aussi bien d’une production italienne à une distribution française, de tourner dans des coproductions et ainsi de participer à ce pont cinématographique franco-italien. Ce patronage laisse présager un festival joyeux, audacieux et libre sous le signe d’une longue histoire d’amitié avec l’Italie.

En effet, le Festival de Cannes et le cinéma italien sont davantage liés que nous pourrions le croire de prime abord, et ce même étroitement.
Claudia Cardinale, venue pour la première fois dès 1961 en compétition pour La Viaccia (Le Mauvais Chemin) de Mauro Bolognini, avait marqué le Festival en 1963 en formant un duo mythique avec Alain Delon, tous deux à l’affiche du Guépard (Il Gattopardo) de Luchino Visconti qui se vit remettre la Palme d’or et qui avait ainsi lancé la carrière internationale de « La Cardinale. » Par la suite, l’actrice a fait partie des membres du jury de la sélection officielle en 1993.

Quant à Monica Bellucci, ayant officié en tant que maîtresse de cérémonie en 2003, elle était par ailleurs déjà venue en 2000 pour présenter Suspicion de Stephen Hopkins et en 2002 avec le polémique et sulfureux Irréversible de Gaspar Noé.
Ensuite membre du Jury en 2006 sous la présidence de Wong Kar-wai, l’actrice est revenue à Cannes en sélection en 2008 avec Une histoire italienne de Marco Tullio Giordana, l’année d’après avec Ne te retourne pas de Marina de Van présenté hors-compétition et enfin en 2014 où elle et venue présenter sur la Croisette Les Merveilles de l’italienne Alice Rohrwacher qui a remporté le Grand Prix du Jury.

Si l’on détaille un peu plus la programmation de cette année, le jury accueille un autre habitué (à la fois en tant que réalisateur et juré), Paolo Sorrentino : à partir des 2004, il a présenté, à ce jour, six de ses huit films en sélection officielle, initiant avec son second long métrage, Le conseguenze dell’amore (Les conséquences de l’amour), puis revenant avec L’amico di famiglia (L’ami de la famille) en 2006, Il Divo en 2008 – pour lequel il a obtenu le Prix du Jury -, This Must Be The Place en 2011, La Grande bellezza en 2013 et enfin Youth (La giovinezza) en 2015, ayant par ailleurs été président du jury Un Certain Regard en 2009.

S’ajoutent à cette présence italienne les films Fortunata de Sergio Castellitto (présenté dans la sélection Un certain regard), A Ciambra de Jonas Carpignano (coproduction entre l’Italie, la France et l’Allemagne), Cuori Puri de Roberto De Paolis et L’Intrusa de Leonardo di Costanzo (également coproduction Italie, France, Suisse) à la Quinzaine des Réalisateurs et enfin, dans la section Cannes Classics, en copies restaurées, Blow Up de Michelangelo Antonioni (coproduction entre la Grande Bretagne, l’Italie et les États-Unis) qui avait gagné le Grand Prix International du Festival en 67 et, en partie, Le salaire de la peur (The Wages of Fear) de Henri-Georges Clouzot puisque ce film – qui avait remporté le Grand Prix en 1953 – représentant la France est en fait une coproduction italienne.

À l’image de ce cru 2017, en procédant de la même façon, à regarder de plus près l’ensemble des 69 éditions, année par année, le festival et le cinéma transalpin apparaissent presque indissociables. Et ce, dès l’origine. En effet, ce qui est frappant, c’est le fait que pas une seule année ne se soit écoulée sans au moins un élément, un moment, un aspect voire une touche de l’Italie au Festival. L’Italie a toujours été présente, de façon plus ou moins prononcée et marquante au point de constituer une constante, ce qui vient apporter un nouvel éclairage au choix de l’actuel patronage, apparaissant alors pas si anodin que cela.

Bien souvent est mise en avant l’américanité des choix du festival ou une attention toute particulière est portée à la place des femmes, à la présence plus ou moins importante de films français, ou africains, mais il semble assez évident, selon Adrien Gombeaud qui s’est penché sur « Cannes à l’italienne » dans un article de 2012, qu’« avec les Américains, les voisins transalpins comptent parmi les invités les plus réguliers de Cannes. L’Italie reste en effet le seul pays d’Europe à même de réunir tous les ingrédients d’un bon festival : le glamour qui incite à la rêverie, la provocation qui excite les médias, l’exigence artistique qui attise la réflexion des cinéphiles. »

Ainsi, l’italianité représente un fil rouge, parmi d’autres, pour suivre et comprendre cet événement cinématographique, tout comme il est possible de se pencher sur le parcours de certains cinémas spécifiques – belge, britannique, allemand, russe, asiatique ou indien – entre présence et absence et prégnance plus ou moins marquée et sinueuse. Toutefois, la marque italienne est plus prononcée et bien plus particulière: il est possible de dresser le portrait d’une histoire italienne qui apparaît en filigrane de ce festival de cinéma le plus important planétairement. Alors, c’est quoi le Festival de Cannes (qui prend officiellement ce nom seulement en 2002) ? Nous proposons de le découvrir à travers le prisme des moments italiens.

Flashback

Le Festival de Cannes est un événement culturel qui s’est peu à peu imposé malgré des débuts difficiles voire chaotiques qui ne laissaient en rien présager un tels succès ni un tel retentissement. Pour bien comprendre son lien fort voire inextricable l’unissant à l’Italie, il convient de bien saisir les enjeux sous-tendant sa naissance.

L’idée est en effet née d’une réaction à l’encontre de la Mostra de Venise : celle-ci créée en 1932 et inaugurant sa compétition de films lors de la seconde édition de 1934, est appuyée par le pouvoir fasciste en place auquel elle sert de vitrine de prestige. Suite à un bras de fer engagé entre les fascistes et les organisateurs du Festival et sous l’effet de pressions de plus en plus fortes conjointement des autorités politiques et religieuses, la Prima Esposizione Internazionale d’Arte Cinematografica (Première Exposition internationale d’art cinématographique) se retrouve, après une courte autonomie, rapidement entièrement sous la coupe du fascisme. C’est ainsi qu’en 1938, Les Dieux du stade de Leni Riefenstahl, film de propagande de l’Allemagne nazie, glorifiant les Jeux Olympiques de 1936, remporte le Prix du film étranger et que Luciano Serra pilota de Goffredo Alessandrini (dont l’un des scénaristes n’est autre que Roberto Rossellini et supervisé par Vittorio Mussolini) se voit récompensé de la Coppa Mussolini du meilleur film. La France, le Royaume-Uni et les États-Unis désavouent alors le Festival qui aura toutefois encore lieu en août 1939, le Conte Volpi, président de la Biennale d’Art de Venise à laquelle s’est greffée cette section cinéma, refusant pourtant de l’inaugurer du fait de la présence de Goebbels. Le Festival se transforme alors en semaine du film italo-allemand en 1940 et regroupe en 1941 et 1942 des pays sous domination nazie. Choqués par cette ingérence des gouvernements allemand et italien dans la sélection des films de ce festival, Émile Vuillermoz et René Jeanne soumettent à Jean Zay, ministre de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts, l’idée d’un festival international du cinéma en France. Le festival français a donc pour but premier, clairement affiché et revendiqué, de contrer le fascisme, sa mission à portée militante consistant à supplanter la Mostra en Europe. D’emblée, cet événement culturel est un acte de résistance de la part de Philippe Erlanger et des syndicats hôteliers de Cannes, marqué par une volonté politique antifasciste l’engageant dans une forte interaction avec le domaine politique, préfigurant ainsi son rôle. Comme aime à le rappeler le site même du festival cannois, sa naissance est une histoire de ténacité et d’idéal. La première édition du Festival du Film de Cannes était initialement prévue sous la présidence de Louis Lumière le 1er septembre 1939.

Dès l’origine, le protocole cannois sous haut patronage de l’État, ne peut exister que d’après certains arrangements, comme l’indique le site du festival :
« soucieux de ménager des relations diplomatiques déjà tendues, le Conseil a posé le préalable de l’accord et de la participation de l’Italie. Contre toutes attentes, le gouvernement transalpin donne son autorisation avec, pour condition, que le Festival ne se déroulera pas en même temps que la Mostra », mais la suite de l’histoire avec l’entrée en guerre gèlera tout. La Mostra de Venise ne renaît qu’en 1946 tandis que le Festival International du Film, après bien des obstacles surmontés, parvient enfin à être organisé par l’Association Française d’Action Artistique, sous l’égide des Ministères des Affaires Étrangères, de l’Éducation Nationale et du Centre National de la Cinématographie (CNC) et ainsi à inaugurer sa première édition en 1946, financée conjointement par le Quai d’Orsay et la ville de Cannes. Par la suite, les édition de 1948 et de 1950 n’auront pas lieu, officiellement pour des raisons budgétaires, mai officieusement afin de préserver l’alternance entre les deux festivals.

Le Festival de Cannes, c’est donc une première édition, entre le 20 septembre et le 5 octobre 1946, mettant déjà l’Italie à l’honneur, la sélection officielle comprenant Roma città aperta (Rome ville ouverte) de Roberto Rossellini (qui remportera un grand prix, posant les premiers jalons de l’école néoréaliste italienne et initiant ainsi la grande histoire qui va lier le festival à ce mouvement), mis en compétition avec quatre autres films italiens, Amanti in Fuga (Amants en fuite) de Giacomo Gentilomo, Il Bandito (Le bandit) de Alberto Lattuada, Le miserie del segnor Travet (Les ennuis de Monsieur Travet) de Mario Soldati, Un giorno nella vita (Un jour dans la vie) de Alessandro Blasetti, incluant trois courts métrages italiens: Allegretto in 4 Voce, Bambini in città (La ville aux enfants) de Luigi Comencini et Cantico dei marmi (Symphonie des marbres) de Pietro Benedetti et Giovanni Rossi et enfin avec un membre du jury transalpin en la personne de Filippo Mennini.

 

Le Festival de Cannes, c’est en premier lieu une affiche. Comme l’a souligné Thierry Frémaux qui en est le délégué artistique en 1999 puis délégué général depuis 2007, « le rouge de l’affiche succède au jaune de l’édition passée, qui revisitait la villa Malaparte du Mépris de Jean-Luc Godard. Une autre manière de faire un ­signe à l’Italie, « plus directement, à son cinéma et ses acteurs qui ont marqué l’imaginaire et la légende du Festival ».

 

Au regard des différentes affiches, la dominance rouge revient souvent aux dates anniversaires et à partir des années 80, un certain nombre d’entre elles mettent à l’honneur un aspect cinématographique italien, comme celle de 1982 réalisée d’après l’œuvre originale E la nave va (Vogue le navire) de Federico Fellini et à nouveau en 1994 d’après un dessin original cette fois-ci de La Strada (maquette de Michel Landi), alors que les années 2000 comptent quatre affiches italiennes : celle de 2000 est de l’Italien Lorenzo Mattoti, celle de 2003 scande un rose « Viva Il Cinema! » en hommage à Fellini, celle de 2009 est inspirée de L’Avventura de Michelangelo Antonioni et enfin en 2014, Marcello Mastroianni nous regarde derrière ses lunettes, d’après une photographie (de Hervé Chigioni et son graphiste Gilles Frappier) tirée de Otto e mezzo de nouveau de Fellini. Sans compter le clin d’œil de l’affiche franco-italienne de 2016, Le Mépris filmé étant d’après le roman Il Disprezzo d’Alberto Moravia.

Le Festival de Cannes, c’est ensuite un jury, que ce soit sous la toute première présidence italienne en la personne de Sophia Loren en 1966, de Alessandro Blasetti l’année d’après, de Luchino Visconti en 1969, de Roberto Rossellini en 1977, d’Yves Montand (né Ivo Livi) en 1987, d’Ettore Scola en 1988, de Bernardo Bertolucci en 1990 et enfin de Nanni Moretti en 2012. Les membres du jury ne proviennent pas uniquement de la sphère cinématographique, comme c’est le cas des compositeurs Ennio Morricone (1984) et Nicola Piovani (1987) et de l’écrivain Erri De Luca (2003). Les jurés Italiens scandent l’ensemble des éditions, revenant régulièrement et parfois même plusieurs fois (comme par exemple Monica Vitti, Gian Luigi Rondi, Nanni Moretti), pour diverses sélections car c’est aussi cela le Festival de Cannes: la sélection officielle avec ses longs et courts métrages en compétition à laquelle se sont successivement ajoutées au fil des années d’autres sections.

Le Festival de Cannes, c’est bien évidemment, à l’issue des 12 jours de tourbillon, le palmarès et surtout la très attendue Palme d’or qui d’ailleurs, pour cette année, fait l’objet d’un soin tout particulier puisqu’elle sera sertie de diamants en l’honneur de ces 70 éditions.

Les 11 Palmes d’or remportées par l’Italie sont les suivantes :
dès la première édition, Roma città aperta (Rome, ville ouverte) de Roberto Rossellini (ex-æquo) qui est un film antifasciste
Miracolo a Milano (Miracle à Milan) de Vittorio De Sica (ex-æquo) en 1951
Due soldi di speranza (Deux sous d’espoir) de Renato Castellani (ex-aequo) en 1952
La Dolce Vita de Federico Fellini en 1960
Il Gattopardo (Le Guépard) de Luchino Visconti en 1963
Signore e Signori (Ces messieurs dames) de Piero Germi (ex-aequo) en 1966
La classe operaia va in paradiso (La classe ouvrière va au paradis) de Elio Petri ex-aequo avec autre film italien, Il Caso Mattei (L’Affaire Mattei) de Francesco Rosi en 1972
Padre Padrone de Paolo et Vittorio Taviani (dits les frères Taviani) en 1977, qui obtient par ailleurs le Prix de la Critique Internationale FIPRESCI
L’albero degli zoccoli (L’arbre aux sabots) de Ermanno Olmi en 1978
et la dernière en date, après une si longue absence, La stanza del figlio (La Chambre du fils) de Nanni Moretti en 2001, auxquelles s’ajoute, en partie, Blow up de Michelangelo Antonioni puisque, même si ce film représentant le Royaume-Uni a remporté la Palme en 1967, il s’agit d’une coproduction britanno-italo-américaine d’un réalisateur italien. La plupart de ces palmes sont devenues des incontournables voire des classiques du cinéma.

Bien au-delà, l’une des particularités de ce festival est d’être un vitrine du cinéma mondial, mais souvent avec ses préférences, ses invités et ses habitués et là encore, l’Italie n’est pas en reste, largement représentée et récompensée. Michelangelo Antonioni a obtenu plusieurs fois les faveurs du jury (Palme d’or pour Blow Up, Prix Spécial du Jury pour L’Avventura et L’Éclisse, puis Prix du 35e anniversaire pour Identificazione di una donna), Federico Fellini a été sélectionné onze fois, Ettore Scola neuf fois et comme nous l’avons vu, Paolo Sorrentino y a présenté six films au point que nous pouvons dire non que le Festival l’a découvert mais plutôt révélé. Qu’ils aient reçu ou non un prix, les plus grands réalisateurs Italiens – que ce soit Roberto Rossellini, Luchino Visconti, Vittorio De Sica, Pier Paolo Pasolini, Dino Risi, Luigi Comencini, Valerio Zurlini, Giuseppe Tornatore, les frères Taviani, Pietro Germi, Elio Petri, Mauro Bolognini, Nanni Moretti, Matteo Garrone etc. – ont été accueillis ou mis en avant lors du Festival. Ceci a participé à faire découvrir ou à diffuser en France ce cinéma de La Botte.

Roberto Benigni « époustouflé » se prosternant devant Martin Scorsese

La remise de prix comprend également de beaux moments, comme le mémorable Grand Prix de 1998 et la joie éclatante d’un Roberto Benigni
« époustouflé » se prosternant devant Martin Scorsese, éclipsant ainsi la palme. On se souvient en effet davantage de La vita è bella (La vie est belle) que du film ayant remporté la Palme d’or cette-année-là. D’autres Grands Prix du Jury ont été remportés par Elio Petri (Indagine su un cittadino al di sopra di ogni sospeto, 1970 qui s’est également vu gratifier d’un Prix de la critique internationale FIPRESCI), Pier Paolo Pasolini (Il Fiore delle Mille e Une Notte, 1974), Marco Ferreri (Ciao Maschio, 1978), les frères Taviani (La Notte di San Lorenzo, 1982), Giuseppe Tornatore (Nuovo Cinema Paradiso, 1989), Gianni Amelio (Il ladro di bambini, 1992), Matteo Garrone (Gomorra, 2008 et Reality, 2012) et Alice Rohrwacher (Le Meraviglie, 2014).

Côté Prix d’interprétation féminine, figurent Giulietta Masina (Le Notti di Cabiria de Federico Fellini en 1957), Sophia Loren (La Ciociara de Vittorio De Sica en 1961), Ottavia Piccolo (Metello de Mauro Bolognini en 70) et en tant que meilleur second rôle féminin Carla Gravina (La Terrazza d’Ettore Scola en 1980.) Quant aux acteurs, peu ont obtenu deux prix d’interprétation masculine, Marcello Mastroianni étant le seul Italien à s’y être distingué avec ses rôles en 1970 dans Dramma della gelosia (tutti i particolari in cronaca) d’Ettore Scola et en 1987 dans Oci ciornie de Nikita Mikhalkov. Les Italiens ayant remporté ce prix sont Riccardo Cucciola (Sacco e Vanzetti de Giuliano Montaldo en 1971), Giancarlo Giannini ( Film d’amore e d’anarchia de Lina Wertmüller en 1973), Vittorio Gassman (Profumo di donna de Dino Risi en 1975), Ugo Tognazzi (La Tragedia di un uomo ridicolo de Bernardo Bertolucci en 1981), Gian Maria Volonte (Italien mais pour un film représentant la France, La mort de Mario Ricci de Claude Goretta en 1983), Elio Germano (La Nostra Vita de Daniele Luchetti en 2010) et enfin Stefano Madia (meilleur rôle de composition masculin dans Caro Papà de Dino Risi en 1979).

Parmi les autres récompenses, le Jury a décerné son Prix, outre les deux films déjà ci-mentionnés de Michelangelo Antonioni, à Continente Perduto (Leonardo Bonzi, Enrico Gras, Giorgio Moser) en 1955 et à Il Divo (Paolo Sorrentino) en 2008 (qui a également remporté le prix Vulcain de l’artiste-technicien, décerné par la C.S.T), tandis que Guardie e ladri de Mario Monicelli (1952), Giovani mariti de Mauro Bolognini (1958), A ciascuno il suo de Elio Petri(1967) et La Terrazza d’Ettore Scola (1980) ont remporté le Prix du scénario. Nous pouvons également mentionner le Prix de la meilleure comédie attribué à Divorzio all’ italiana de Pietro Germi en 1962, celui de la mise en scène à Caro Diario de Nanni Moretti en 1994 puis celui du Jury Œcuménique au même cinéaste pour Mia Madre en 2015 ainsi que l’avait remporté, entre autres, Paolo Sorrentino en 2011 pour This Must Be The Place et Ermanno Olmi pour L’albero degli zoccoli en 1978. Nombreux sont les palmarès comptant également des prix découverte, du documentaire et les mentions spéciales, les années voyant se multiplier de nouvelles remises de prix. Toutefois la Caméra d’or n’a jamais été attribuée à un film italien.

Il est par ailleurs très intéressant de noter que, souvent, les dates anniversaires possèdent un fort contingent d’italianité dans les sélections, les jurys et les palmarès, comme c’est le cas par exemple en 1966 (pour marquer le XXe anniversaire, un Grand Prix est attribué à Signore e Signori de Pietro Germi), en 1971 (le Prix du XXVe Anniversaire du Festival International du Film est attribué à Luchino Visconti pour Morte a Venezia et le Prix de la première œuvre à Per grazia ricevuta de Nino Manzoni) et en 1982 (le Prix du XXXVe anniversaire du Festival va à Identificazione di una donna de Michelangelo Antonioni). Depuis la 50e édition en 1997, il existe une Palme d’honneur attribuée à la seule discrétion de la direction du Festival et dont Bernardo Bertolucci est l’unique Italien à se l’être vu décerner en 2011.

Palme d’honneur, remise par Gilles Jacob à Bernardo Bertolucci, 2011

Le Festival de Cannes, c’est aussi, dès la première édition, des courts métrages, avec leurs remises de prix mais également leur multiplication, les autres sélections s’étant alignées sur le modèle de la sélection officielle. Les courts italiens en sélection officielle sont plus nombreux dans les premières éditions et tendent à se faire plus rares à partir du milieu des années 70. Après une période allant de 1955 au tout début des années 70, chaque année présente au moins un court métrage de ce pays en compétition tandis que les années 80 en dénotent en tout seulement deux et les années qui suivent n’en présentant que parcimonieusement. En 1951, le Grand prix du meilleur film scientifique va au court métrage L’éruption de l’Etna de Domenico Paolella et en 1955, Vittorio De Seta remporte le prix du meilleur documentaire-court métrage avec Isola di fuoco (Ile de feu) et revient l’année d’après avec Parabolo d’oro (Parabole d’or) en récits de vies siciliens de temps qui, n’existant désormais plus, constituent de précieuses archives de témoignage et de voyages dans ce qui fût. Dans un registre différent, est présenté en sélection officielle en 1988 un film d’animation humoristique et enjoué au sujet des pâtes sur un air de Rossini-Respighi, Pas-Ta-Shoot-Ah de Maurizio Forestieri et Di domenica (De dimanche) de Luigi Bazzoni remporte une mention spéciale du jury en 1963.

 

La présence italienne est par ailleurs tout aussi foisonnante dans Un Certain Regard (Il Regista di matrimoni de Marco Bellocchio en 2006), La Cinéfondation, Cannes Classics, La Quinzaine des Réalisateurs — Libero (Anche libero va bene) de Kim Rossi Stuart en 2006, récompensé par le prix « Arts et Essai » —, La Semaine de la Critique — Salvo, premier long métrage sicilien du duo Fabio Grassadonia —, Antonio Piazza y remportant le Grand Prix et le Prix de la Révélation France 4 en 2013 et la sélection ACID, mais il serait par trop fastidieux de les énumérer tout comme de dresser la liste de tous les films en compétition officielle… Le Festival de Cannes, outre les films sélectionnés, c’est également tous ceux projetés en séances spéciales ou de minuit, en avant-premières et dans le Cinéma de la plage, dans toutes ces sélections qui se sont multipliées à mesure de son développement toujours plus enrichi.

Hors-compétition, nous pouvons ainsi citer Boccaccio70 de Vittorio De Sica, Luchino Visconti, Federico Fellini et Mario Monicelli (1962) ; Otto e mezzo de Federico Fellini (1963) ; Le voce bianche de Massimo Franciosa et Pasquale Festa Campanile (1964) ; Fellini Roma de Federico Fellini (1972) ; Amarcord de Federico Fellini (1974) ; Cadaveri eccelenti de Francesco Rosi et Novecento (1900) de Bertolucci (1976) ; La Stanza del Vescovo de Dino Risi (1977) ; Cristo si è fermato a Eboli de Francesco Rosi, I Dieci Diritti del Bambino (collectif de réalisateurs dont Manfredo Manfredi) et Prova d’orchestra de Federico Fellini (1979) ; La città delle donne de Federico Fellini, Sono fotogenico de Dino Risi et Supertoto de Bruno Giordiani et Emilio Ravel (1980) ; Tre fratelli de Francesco Rosi (1981); Cammina Cammina de Ermanno Elmi (1983) ; Aida de Clemente Fracassi, Federico Fellini Intervista de Federico Fellini, Good Morning Babylonia des Frères Taviani (coproduction Italo-française) et Paillasse de Franco Zeffirelli (1987) ; La voce della luna, dernier film de Federico Fellini (1990); Il Giorno Della Prima di Close Up de Nanni Moretti (1996) ; Il Mio Viaggio In Italia de Martin Scorsese (coproduction Italo-américaine – 2001); Carlo Giuliano, Ragazzo de Francesca Comencini (2002) ; Il Grido d’Angoscia dell’ Uccello Predatore 20 Taglia d’Aprile et The Last Customer de Nanni Moretti (2003) ; Volevo Solo Vivere de Mimmo Calopresti (2006); Dario Argento Dracula de Dario Argento (coproduction Espagne-Italie) et Io e Te de Bernardo Bertolucci (2012) ; Per un pugno di dollari de Sergio Leone (copie restaurée, film de clôture de 1964 ; coproduction Italie, Espagne, Allemagne – 2014).

Le Festival de Cannes, au-delà des seuls films, c’est par ailleurs le glamour des stars et des robes haute-couture, et les Italiennes l’incarnent avec leurs indéniable charme et élégance stylée. C’est Gina Lollobrigida se frayant difficilement un passage pour les marches en 1961 au milieu d’une indescriptible cohue, année comptant également la présence de Sophia Loren, les deux actrices se disputant les faveurs des cinéphiles, du public et des flashs des photographes, transforment ainsi la Croisette en champ de bataille d’une
« guerre des bustes » ; il est dit que « La Loraine » l’emporte et gagne une manche en recevant le prix d’interprétation féminine pour son rôle dans La Ciociara de Vittorio De Sica. Puis c’est Anita Ekberg en 1978 et non en 1960 avec La Dolce Vita, les organisateurs du Festival n’ayant pas souhaité qu’elle vienne à Cannes avec un acteur italien de seconde zone qui était son petit ami d’alors, l’actrice bouda la Croisette. Mais c’est encore tant d’autres, Isa Miranda, Monica Vitti, Silvana Mangano, Valeria Golino etc., nombreuses étant les actrices Italiennes à venir fouler le Palais du Festival pour des films qu’elles présentent voire auxquels elles assistent ou en tant que jurés.

Ces moments donnent souvent lieu à des affolements, remous, mouvements de foule, voire des émeutes auxquelles se mêle l’effervescence de la presse et les sifflets des photographes. Le Festival de Cannes, c’est, en effet et de façon liée, « les photographes [qui] font intégralement partie de l’histoire de Cannes » comme aime à le rappeler Thierry Frémaux. Par exemple en 1963, Claudia Cardinale se livre à une séance photo sur une plage cannoise avec Luchino Visconti, un guépard et Burt Lancaster. La Croisette est chaque année le théâtre de spectacles parfois les plus incongrus. Conférences de presse, rencontres, cérémonial du photocall quotidien et autant d’événements médiatiques et médiatisés se multiplient et se diversifient avec les années.

Le Guépard, Cannes, 1963 (DR)

Le Festival de Cannes, c’est tout autant les journalistes et les critiques (dé)faisant la manifestation de leurs commentaires. 2015 ayant marqué une nouvelle grande année italienne avec une importante représentation de son 7e art au festival avec la « triplette » – terme pour qualifier l’accueil en compétition officielle des trois réalisateurs Nanni Moretti (Mia Madre), Paolo Sorrentino (Youth) et Matteo Garrone (Le Conte des Contes) -, les intéressés, fiers et heureux de représenter leur pays et conscients de l’opportunité que cela représente pour leur cinéma avaient déclaré en un communiqué collectif officiel « espérer que cette sélection sera stimulante pour de nombreux réalisateurs italiens qui s’éloignent des voies conventionnelles ».
Cependant, même si le trio fait partie de ces cinéastes parmi les plus appréciés de Cannes où ils sont un peu chez eux (Nanni Moretti faisant même figure du cinéaste transalpin actuel préféré des Français), d’après le journal Il Fatto Quotidiano « le cinéma italien de la Croisette n’est pas le reflet de notre industrie cinématographique. »
À cette occasion, certains parlaient d’ « invasion massive de l’Italie sur la Croisette » participant ainsi, comme les grands auteurs précédemment invités et récompensés, au « rayonnement du cinéma italien à l’étranger ».
Par ailleurs, c’est au sein des festivals ayant la primeur de certaine œuvres que sont forgées les critiques et que naissent les réputations d’un film : en effet, le discussions post-projection vont bon train, entre échanges d’impressions, questionnements et remarques relatives à la compréhension de films découverts pour la toute première fois.

Le Festival de Cannes, c’est sans oublier les scandales et controverses auxquels ont partie prenante, la plupart du temps, photographes et journalistes. Tout d’abord, il y a le scandale esthétique comme La Dolce vita et L’Avventura (coproductions italo-françaises) en 1960 qui ont marqué une sorte d’avènement, puis celui politique, lié à la censure mais également au nom de la morale, celui qui provoque les haut-le-cœur et titilles les bonnes mœurs, celui dû au jury et à ses choix ou celui du public – festivaliers, critiques ou journalistes – et de ses réactions. Le Palais des festivals est un terrain d’affrontements, parfois de coups d’éclat. L’un des plus retentissants demeure l’accueil réservé à La Grande Bouffe (La Grande Abbuffata – coproduction Franco-italienne de Marco Ferreri), sans oublier les films violents comme La Pelle (La Peau) coproduction de 1981 également franco-italienne de Miliana Cavani et Irréversible de Gaspard Noé (italo-argentin avec Monica Bellucci) présenté en 2002. Mais que serait le Festival de Cannes sans son mélange explosif de glamour et son parfum de scandale?

Le Festival de Cannes à l’italienne… c’est justement au regard d’une prise d’ensemble incluant les films pas uniquement ni forcément en sélection officielle et primés ainsi que la totalité des décisions, choix, invitations et manifestations que nous parvenons à déceler lune présence constante et prégnante de l’Italie à Cannes. C’est donc un florilège assez complexe d’événements, incluant également « Les Leçons de cinéma » (celle de Marco Bellocchio en 2010 ou La Leçon d’Actrice de Sophia Loren en 2014) ; Cannes fait le Mur (exposition de diverses photographies grandeur nature disposées entre les maisons ou sur des monuments), le Marché du Film et toute la partie commerciale et industrielle, de loin non négligeable, où interviennent sponsors et médias dont l’assiduité toujours accrue participe à l’incessante croissance du Festival le plus important mondialement — sans compter les fêtes et les événements off, ainsi que l’importance de la musique.

L’ensemble contribue ainsi à donner le ton en matière cinématographique, les Festivals étant à la fois une vitrine et un révélateur en matière de cinéma sous-tendant au-delà d’autres aspects plus sociétaux. Aborder ce temps culturel fort en suivant attentivement le fil de ses moments italiens permet de mettre en lumière l’importance des échanges, des ponts franco-italiens, avec notamment le nombre impressionnant de coproductions entre les deux pays : il convient de ne pas omettre la portée internationale du Festival qui offre une plateforme sans précédent, découvrant, dévoilant ou mettant en avant certains talents, préfigurant ou traçant parfois l’avenir de certains professionnels ou films, donnant souvent le ton ou le pouls de l’état du cinéma et du monde.

Le Festival de Cannes, alors, c’est avant tout la magie, celle du cinéma et de ses lumières… et le cinéma Italien au Festival de Cannes, c’est un vent d’imprévu, un esprit libertaire et contestataire correspondant finalement si bien à l’image même du festival et rappelant que la culture est une arme de résistance. Il semble bien qu’après sa naissance dans un climat de tensions et de confrontation, cette amitié ait mué au fil du temps, tout en douceur mais néanmoins avec constance et sans essoufflement, résistant à quelques tempêtes, en une grande, longue et belle histoire franco-italienne très certainement appelée à durer car placée sous le signe de la fantaisie et de la liberté partagées. « Viva Il Cinema! »

                                                                                                                       Laëtitia Baltz