Le serpent de mer de l’éducation artistique, par Pierre Dupont

Ce soir, 5 avril 2017, l’émission Le téléphone sonne, sur France Inter, s’interrogeait sur la place de la culture dans la campagne présidentielle, avec une question en guise de titre : « La culture, grande absente de cette campagne présidentielle ? » Je ne parlerai que d’un point, mais d’un point majeur, comme l’ont admis les trois invités de l’émission : l’éducation artistique. L’importance de la chose fait tellement consensus qu’il importe peu de préciser qui, de Jean-Jacques Aillagon, Patrick Bloche et Hervé Gaymard, soutient quel candidat.
Il y a, à ce sujet, une amnésie et une méconnaissance sans doute mâtinées de mauvaise foi. Serpent de mer, que l’éducation artistique, rappelle Nicolas Demorand qui anime le débat, et qui, en tant que chargé de mission au ministère de l’éducation nationale, fut au plus près de l’action politique du « plan » de Jack Lang et Catherine Tasca au début des années 2000. On visait alors la généralisation de ce que l’on appelle communément l’éducation artistique et culturelle : EAC pour les spécialistes, qui utilisent ce sigle par commodité et sans doute en abusent, tant cet enjeu éducatif déterminant irrigue quantité de circulaires, notes de service, cahiers des charges, règlements de concours scolaires et maquettes de projets et de dispositifs imaginatifs, sans parler des dossiers, formulaires, enquêtes, évaluations, mémoires de recherche, etc., et ce depuis plus de 30 ans !

Nos invités, ce soir, disent vouloir faire de l’éducation artistique une priorité. Quelques rappels au sujet du « serpent de mer » s’imposent. 1983, premier protocole interministériel entre les ministères de la culture et de l’éducation nationale : c’est la fondation du partenariat entre les deux moitiés d’un tout (rappelons que, jusqu’en 1959, il y avait un seul ministère de l’éducation et des Beaux-Arts). Déjà, les services des deux ministères étaient invités à coopérer avec les collectivités territoriales, un an à peine après la décentralisation.

Dans les années 1980, les enseignements artistiques se structurent, assurant l’ancrage de l’éducation artistique dans le système éducatif.
Dans les années 1990, la politique de la ville entre dans la danse, et y restera.
2000, généralisation de l’EAC. La figure de proue du « plan » dit « plan à 5 ans », ce sont les classes à projet artistique et culturel (« classes à PAC »).
2005, une circulaire interministérielle précise que l’EAC « englobe et dépasse les enseignements ».
2008, une circulaire interministérielle introduit l’enseignement de l’histoire des arts, impose une augmentation du nombre de classes à horaires aménagés (les fameuses et elles aussi coûteuses CHAM), et entend développer la « rencontre avec les artistes et les œuvres ». Avec volontarisme et quelque maladresse sans doute (l’un allant rarement sans l’autre), une annexe de cette circulaire impose un modèle de convention-cadre entre les services de l’État (rectorats, directions régionales des affaires culturelles) et les collectivités (les conseils régionaux, mais aussi les départements et les communes).
2013, autre gouvernement, autre circulaire interministérielle. On institue alors un « parcours d’éducation artistique et culturelle » pour que plus aucun jeune ne reste sur le côté. Car il faut reconnaître que, dans telle école, dans tel collège, une classe A va se rendre au théâtre, à la bibliothèque municipale, au musée, pratiquer la danse contemporaine ou le hip-hop avec une compagnie professionnelle, profiter de l’ouverture d’un atelier artistique au sein même de l’établissement, quand une classe B en sera privée parce que des enseignants n’auront pas eu ces initiatives qui demandent autant d’appétence que de formation scientifique et méthodologique. Et le parcours d’éducation artistique et culturelle (soit le PÉAC, prononcer « péac ») veut remédier à ces déséquilibres, inégalités, ruptures dans la formation générale des élèves. Donc : équité territoriale, compensation des inégalités, progressivité et diversité des expériences artistiques, de la maternelle à la terminale. Pour cela : inscription de l’EAC dans la loi de 2013. C’est une première. Loi dite « de refondation de l’école », qu’on a trop souvent confondue avec les nouveaux rythmes scolaires (qui furent mis en place par décret à la rentrée 2012, avant même que le projet de loi soit présenté à l’Assemblée nationale) ou avec la seule réforme du collège (qui n’est qu’un chapitre de la loi). Outre le texte de loi et la circulaire de 2013, le PÉAC est encadré, du point de vue pédagogique, par un référentiel de compétences annexé à un arrêté de 2015 qui précise les objectifs de formation visés du cycle 1 (maternelle) au cycle 4 (fin de la scolarité obligatoire en classe de troisième).
Voici quelques-uns de ces objectifs, qui visent une éducation à l’art autant qu’une éducation par l’art : « cultiver sa sensibilité, sa curiosité et son plaisir à rencontrer des œuvres », « échanger avec un artiste, un créateur ou un professionnel de l’art et de la culture », « appréhender des œuvres et des productions artistiques », « identifier la diversité des lieux et des acteurs culturels de son territoire », « utiliser des techniques d’expression artistique adaptées à une production », « mettre en œuvre un processus de création », « concevoir et réaliser la présentation d’une production », « s’intégrer dans un processus collectif », « réfléchir sur sa pratique », etc.
2016, les ministres en charge de l’éducation et de la culture présentent une charte de l’éducation artistique et culturelle, adoptée par tous les membres du Haut conseil de l’éducation artistique et culturelle qu’elles coprésident : services de l’État (éducation, enseignement supérieur, jeunesse, politique de la ville, agriculture) et associations représentatives des collectivités territoriales (conseils régionaux, conseils généraux, maires de France, etc.). Consensus général.

Alors, dire, dans l’émission de ce soir, qu’il faut enfin travailler avec les collectivités pour développer l’éducation artistique, Messieurs, oui, évidemment. D’ailleurs, nous ne faisons que cela, au quotidien. Les collectivités, et particulièrement les EPCI (disons les communautés d’agglo) ont les moyens que nous (l’État) n’avons pas, ou pas suffisamment. Entendons-nous : l’État est riche de ses enseignants, dont les heures consacrées à l’éducation artistique ont un coût tout à fait évaluable : c’est le travail d’enseignants, de conseillers pédagogiques, d’inspecteurs, de cadres dans les services déconcentrés des ministères. Les collectivités et les directions régionales des affaires culturelles, quant à elles, prennent en charge la rémunération des artistes et leurs frais divers dans ces résidences et dispositifs à géométrie variable qui fleurissent sur tout le territoire. Un exemple parmi tant d’autres, avec un nouvel acronyme : ce sont les CLÉA (contrats locaux d’éducation artistique, prononcer « cléa »), qui donnent l’occasion pendant plusieurs mois à des écoliers, collégiens et lycéens, de découvrir les univers artistiques de musiciens, comédiens, danseurs, vidéastes, artistes numériques, etc., et de pratiquer un art individuellement et collectivement, dans un cadre aussi joyeux et déconcertant que doit le permettre l’expérience artistique. Au fait, les EPCI et les DRAC n’ont pas attendu une circulaire interministérielle ni une impulsion politique « au plus haut sommet de l’État » (selon l’expression consacrée) pour mettre en place ces CLÉA.

Alors, ne réinventons pas l’éducation artistique et culturelle et évitons les discours incantatoires. Laissons le PÉAC s’ancrer dans les pratiques professionnelles des éducateurs (ceux de l’éducation nationale et de ses partenaires institutionnels). Il y a maintenant à la fois une base législative et réglementaire solides, et un dialogue constructif entre les mondes de l’éducation, de la culture et des collectivités. Mais il faut avant tout former les professionnels (enseignants, chefs d’établissement, inspecteurs, personnels de la culture et des collectivités, artistes). Pour cela, des moyens sont nécessaires, et du temps. Le temps long de l’éducation. Les moyens, quoi qu’on en dise, et même s’ils peuvent paraître insuffisants, sont là : ceux des collectivités, ceux du ministère de la culture depuis 2013, et même des crédits à hauteur de 8 millions d’euros sur trois ans depuis 2016 pour l’éducation nationale. Ces crédits sont délégués aux établissements scolaires pour la conduite de projets, et il ne s’agit pas d’heures pour les enseignants, mais bien de crédits supplémentaires pour la réalisation des projets artistiques et culturels.

N’inventez pas, de grâce, un nouveau concept ni de nouveaux dispositifs en prétendant qu’il faut se donner les moyens, enfin, de parvenir à une véritable généralisation de l’EAC (prononcer « eux assez »). Il serait trop facile de considérer, au sein des cabinets ministériels qui s’installeront bientôt rue de Grenelle et rue de Valois, que le PÉAC, tel qu’il fut conçu en 2013, n’a pas porté ses fruits. La « généralisation », nous (l’État, les collectivités et leurs opérateurs) la visons depuis longtemps, mais il faut que nos organisations, méthodes, cultures professionnelles continuent d’évoluer. Encore une fois, cela prend du temps, cela doit se faire progressivement, et nous (les enseignants) souhaitons ardemment que, dans les centres-villes comme dans les territoires éloignés des équipements culturels, dans les familles où le bannissement de la télé est un choix éducatif comme dans celles où l’on préfère Touche pas à mon poste !, les enfants et les jeunes dont nous avons la charge environ 25 heures par semaine s’émancipent et développent à la fois un imaginaire et un esprit critique qui feront d’eux des citoyens éclairés, capables de choisir un jour un bon président… en 2022, pour mes élèves qui ont entre 15 et 17 ans.

Pierre Dupont

Pierre Dupont a été professeur de français (1998-2007), chargé d’études puis chef du bureau des actions éducatives culturelles et sportives à la direction générale de l’enseignement scolaire du ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche (2007-2016). Il est de retour sur le terrain de l’enseignement « en région » depuis septembre 2016.