Une esthétique du kamikaze : Nocturama de Bertrand Bonello, par Nina Verneret

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Avec Nocturama, Bertrand Bonello signe un film intense et nécessaire développant un point de vue parallèle sur le sujet sensible des attentats que nous connaissons en France et ailleurs. Pourtant, le film ne tombe pas dans le piège discursif ou dans celui du commentaire face aux évènements.

Le scénario pourrait être schématiquement résumé ainsi : des adolescents, entre 15 et 20 ans, issus de configurations sociales différentes, réalisent une série d’attentats à Paris : statue de Jeanne d’Arc, siège d’une multinationale, ministère de l’Intérieur, place de la bourse. Ils se retrouvent confinés dans une galerie marchande, dans l’attente d’une sanction éventuelle. Mais ce résumé est loin de faire apparaître l’intérêt de ce film.

Nocturama semble d’abord correspondre à une « intuition » du réalisateur, au souhait de dépeindre une tension sociale convoquant différentes forces à la limite de l’explosion, ce qui fait écho à notre expérience du climat national et international. Il faut dire que l’écriture du film (dont le titre aurait dû être « Paris est une fête ») est prophétique en raison du contexte de sa création : c’est-à-dire au moment de la réalisation du film précédent de Bonello, Saint Laurent (2014). Le projet du film reste alors en suspens et le réalisateur décide de changer ce titre – lourd de sens aujourd’hui – après le 13 novembre afin de laisser une autonomie, une vie propre à la fiction dans son rapport à la réalité des attentats de Paris.

Du point de vue de la structure du film, trois actes surgissent de la trame narrative, qui formellement donnerait lieu à deux tableaux, en se distinguant les uns des autres par l’aspect esthétique, musical et dramatique tout en ne perdant pas le sujet que le film poursuit : le processus d’un acte terroriste.

Il y a d’abord cette course chorégraphique qui se déroule dans les circuits du métro parisien – course accompagnée et, en un sens, narrée par la musique électro-pulsative composée par le réalisateur au moment de l’écriture – d’adolescents qui se croisent, se suivent et communiquent par images téléphoniques, au départ de la ligne 13 jusqu’à la Défense.

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Le deuxième tableau commence lorsqu’ils se réunissent au sein d’un grand magasin toute une nuit, dans une reconstitution de la Samaritaine. On retrouve l’idée du huis clos et de l’attente – dispositif déjà mis en œuvre par Bonello dans L’Apollonide – où les corps inquiets tentent de s’approprier ce décor stérile de marques luxueuses étrangement offertes pour des reclus qui mettent à feu la société. Le coup de théâtre –et de génie – étant la réinterprétation des produits de consommation et le déplacement du sens opéré qui révèle un peu plus l’intimité des personnages dont le réalisateur a pris soin de ne pas tout nous livrer.

Le jeu des masques est enclenché : les jeunes revêtent des pièces exposées, robe de soirée et smoking. Un dîner d’appoint est organisé au centre d’un supermarché gourmet. Un couple de SDF est convié. L’un des protagonistes se retrouve nez à nez devant un mannequin habillé comme lui, à l’identique, de la tête aux pieds, avant de s’approprier – dans une posture qui rappelle le film Scarface – le stand d’exposition d’une salle de bain de luxe. Ce qui est mis en scène, c’est aussi la dimension onirique de la jeunesse, et peut-être aussi celle du réalisateur, cet imaginaire protéiforme constamment traversé par de multiples influences, des films de gangsters aux performances du Cabaret, en passant par les tubes pop de Blondie jusqu’au hip hop nihiliste de Chief Keef. Le rêve américain plane comme un souhait irréalisé.

Cette scénographie de biens de consommation nous dit aussi quelque chose en miroir sur nos propres existences : cela ne nous sauvera pas. C’est dans l’embarras de ce savoir que le spectateur contemple la vacuité de ces objets en interaction avec une humanité en sursis incapable d’y projeter son désir.

D’autres thèmes, chers au réalisateur, comme la « transgenralité » ou le burlesque viennent ponctuer la pesanteur de l’attente qui précipitera le film dans un troisième moment, celui du châtiment et de la cruauté. Si ces jeunes sont à l’image d’anges déchus de tout principe de réalité, les bourreaux avant le rideau final sont incarnés par le GIGN, corps froids et automatisés dans l’exécution des ordres et l’affirmation du principe hiérarchique.

1Le film a aussi l’intérêt de toucher au sujet de l’attentat politique quand celui-ci ne dit pas ses raisons d’être mais se définit par la force de son action : l’explosion non pas des gens, mais des enseignes du pouvoir et des promesses. On pourrait qualifier cet acte de « désespéré » bien que dans cette situation (et plus généralement aujourd’hui, celle de la jeunesse comme elle a aussi été dépeinte par Gus Van Sant) le désespoir prenne la forme d’un silence apathique, d’une incommunicabilité intergénérationnelle, d’un geste emporté par sa propre systématicité. La splendeur du film est d’évoquer la complexité du passage à l’acte quand il se dessine sur l’inaltérable beauté du visage de la jeunesse qui ne connaît pas la mort. Et, d’une certaine manière, de proposer une esthétique du kamikaze.

Il n’y a pas d’explications socio-politiques, psychologiques ou encore doctrinaires attendues dans les termes que l’on entend. Nocturama est une scène de Mystères, privée de ses dieux, non-commémorative, à peine cathartique, et dont les protagonistes aveuglés semblent répéter une chorégraphie déjà décidée sans but idéologique précis. Sinon, celui de la rupture. Il est difficile de rester de marbre devant ces destinées, pieds et mains liés, à la logique de la tragédie et de ces corps sublimés par la sensibilité d’un réalisateur que le cinéma français à l’honneur de compter parmi les siens.

Nocturama, 2016. Réalisation : Bertrand Bonello. Scénario : Bertrand Bonello. Production : Édouard Weil et Alice Girard. Photographie : Léo Hinstin. Distribution : Wild Bunch. Sociétés de production : Rectangle Productions, coproduit par Pandora Film, Scope Pictures et Arte2. Durée : 2h10. Avec : Finnegan Oldfield, Vincent Rottiers, Hamza Meziani, Manal Issa, Martin Guyot, Jamil McCraven, Rabah Naït Oufella, Laure Valentinelli, Ilias le Doré, Robin Goldbromm, Luis Rego, Hermine Karagheuz, Adèle Haenel.

Lire ici un autre article sur le film, signé Mathilde Girard