L’ÉTAT EST NU

Sans titre1

Notre époque se vante d’avoir conquis toutes les libertés, mais elle n’a jamais autant tenu du stalinisme. L’état d’urgence permanent, l’omniprésence de la menace terroriste, les interdictions de circuler ou de manifester données sur ordre des renseignements, l’interdiction de manifestations syndicales et leurs autorisations parodiques, cernées par la police, mènent la vie dure au mythe républicain.

Cette dégradation rapide des apparences démocratiques marque une des contradictions fondamentales du capitalisme actuel : le système d’accumulation et de valorisation du capital est extrêmement fragile du fait du rôle prépondérant de la finance, qui repose principalement sur la croyance de la classe dominante au maintien de sa domination ; ce système nécessite donc un État des plus rassurant, c’est-à-dire des plus policier. La fragilité du premier explique le renforcement du second.

Ceux qui prétendent lutter contre un soi-disant « néo-libéralisme » en opposant les puissances régulatrices de l’État aux forces dé-régulatrices du marché, tout comme ceux qui opposaient le capitalisme bureaucratique de l’U.R.S.S à celui des États-Unis ne semblent pas voir que nous vivons depuis 40 ans sous un hybride économico-étatique de ces modèles faussement contradictoires. Le capitalisme a su conserver le meilleur des deux mondes : allier la fluidité des transactions et l’abondance marchande au contrôle bureaucratique.

Cependant, notre époque diffère du stalinisme en ceci que l’État est bien mieux armé qu’auparavant. Les nouveaux outils informatiques dont il dispose permettent, en plus de la surveillance généralisée qui n’a pas beaucoup ému l’opinion publique, la circulation instantanée des mots d’ordre et l’unanimité de leur adoption. Les attentats de janvier 2015 montrent que l’État peut produire simultanément l’événement et la réaction qu’il entraîne. Plusieurs policiers et gendarmes sur le terrain menacent du retour de tels événements, et des images de réconciliation nationale qui s’ensuivirent. Si la contestation s’approfondit, il faudrait prendre de telles menaces au sérieux.

Quand l’événement en lui-même échappe à l’État, il n’a d’autre choix que d’orienter la perception du public et ses réactions. Dans leur version étatique, les faits sont renversés : Rémi Fraisse a été tué par un engin explosif qu’il détenait lui-même, Romain Dussaux a fait une crise d’épilepsie et a du être maîtrisé par les policiers, le dernier blessé grave en manifestation a été victime d’un engin artisanal et non d’une grenade lacrymogène, la pire régression policière est une victoire du droit de manifester.

Tous ces contre-feux médiatiques n’ont jamais besoin d’être vérifiés : ils sont là pour convaincre ceux qui commenceraient à soupçonner que tout ne va pas mieux dans le meilleur des mondes. Ainsi, quand le gouvernement joue la vierge effarouchée devant du verre brisé, et condamne « la violence des casseurs », il faut entendre que la violence de la police, aidé de son arsenal de plus en plus militaire, atteint le niveau limite d’un régime « respectable ». Quand on dénonce en haut lieu « l’ambiguïté » de la C.G.T vis-à-vis des « casseurs », il faut savoir que trois policiers en civil se trouvaient en tête du cortège syndical du 14 juin, et décidaient du rythme du défilé, en collaboration avec le service d’ordre. Quand enfin les médias laissent entendre que le directoire de la C.G.T. téléguide toutes les grèves et le conflit en cours, il faut être sûr que les centrales syndicales écrasent dès qu’elles le peuvent la souveraineté des assemblées générales.

La manœuvre n’a pas empêché la C.G.T d’être pour partie débordée par sa base, les drapeaux du syndicat en tête de cortège en témoignent. Plus tard, quelques dockers ont justement répondu aux agressions de la police. La rencontre des émeutiers et des ouvriers effraie le pouvoir. Tout cela aurait des airs de prolétariat, pourtant aussi démodé que le totalitarisme bureaucratique, et faisant un retour simultané dans l’histoire. C’est justement depuis ce moment et en réponse à cette crainte que le dispositif policier a doublé, preuve de plus, s’il en fallait, que cette rencontre doit avoir lieu.

Mais encore faut-il que les travailleurs débordent le cadre syndical comme certains l’ont fait sur le terrain, et ne se contentent pas des miettes qu’on leur jette en pâture dès qu’ils montrent les dents. La grève a le mérite de montrer au grand jour que l’activité du pays repose entièrement sur leur exploitation : si les travailleurs la refusent, tout s’arrête. La grève est une fin temporaire du salariat. De menace ponctuelle pour enchérir les salaires ou pour défendre leurs droits, la grève doit devenir une réalité définitive.

Si les deux franges les plus radicales, donc les plus vivantes du mouvement, doivent s’allier, si cette jonction des ouvriers et des émeutiers, esquissée le 14 juin, est une nécessité vitale au mouvement en cours, cette rencontre ne pourra avoir lieu qu’en dépassant le mysticisme révolutionnaire qui embrume la tête de cortège bien plus sûrement que le gaz lacrymogène. Il faudrait que ceux qui bravent la police ne gâchent pas leur force dans un systématisme émeutier particulièrement vain. Le caractère impropre, voire pavlovien de certains révèle un manque cruel de stratégie : seule demeure la croyance que l’accumulation quantitative des signes de l’insurrection mènera inévitablement à la révolution. De là, nos courageux peuvent tomber dans tous les pièges du pouvoir.

Cependant, le saccage récent de la seule devanture des locaux de la C.G.T, perpétré par quelques mystérieux individus à la faveur de la nuit, ne ressemble en rien aux vitrines brisées et aux voitures brûlées au grand jour lors de manifestations plus ou moins sauvages. La joie émeutière y est absente. C’est une pâle copie policière de l’attaque contre la C.F.D.T.

S’en prendre à la C.F.D.T, c’est punir comme il faut les bureaucrates les plus soumis, c’est tendre la main à tous ceux que leur hiérarchie syndicale a déçu, et œuvrer à un front commun des syndiqués à gauche de cet organisme, notamment ceux de la C.G.T, et des émeutiers. S’en prendre ainsi aux locaux de la C.G.T, c’est détourner le premier assaut, et laisser entendre que les émeutiers détestent également tous les syndicats et leurs adhérents, en vue d’organiser un front commun des syndicats contre les émeutiers. Les messages de solidarité des ministres envers la C.G.T prouvent qu’il s’agit de dresser un cordon sanitaire entre d’honnêtes gouvernants et des syndicalistes responsables d’un côté, et la frange émeutière de l’autre. On reconnaît ici la manœuvre étatique qui consiste à séparer le pôle positif du pôle négatif pour supprimer toute électricité, comme on l’a vu le 23 juin.

Tout le monde aura vu que le négatif est nécessaire. Personne ne niera la laideur du manège de Bastille. Personne ne niera la beauté d’une voiture de la R.A.T.P « sûreté » en flamme, un soir de 14 juin place de la république, en réponse au gazage gratuit de deux jeunes de passage. Le rouge, le noir, la colonne de fumée, l’atmosphère électrique et l’ordre public suspendu pour un temps forment une brèche dans la vie quotidienne et montrent la fragilité de l’état des choses. Mais à cette nécessaire critique en acte doit s’ajouter un projet susceptible de rallier et de faire prendre conscience des nécessités historiques à une portion conséquente de la population.