La vitesse de Marina Tsvetaieva et l’enclos des dents d’Yves Bonnefoy par Antonin Veyrac

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Ça me plaît que vous n’ayez pas le mal de moi

Ça me plaît, Marina, de t’entendre parler de nous. Ce vers tiré de Insomnie acte sa fragilité paranoïaque et dans le même moment une maturité toute particulière, je veux dire : n’a-t-on jamais, lorsque on le désire, à faire face au retour radoteur des vers et de leur ami Lyrisme ? Des cons de l’enfer musical et des faussaires du sens ?

La maturité de Tsvetaieva est un matricule pénible pour son esprit – peut-être aurait-elle préféré prolonger l’ivresse qui ne coûte rien pour soi-même, de son Ego, de son Ça !

Ce Ça non encore bridé par le Monde (l’Enfer), non encore bridé par sa propre Loi.

La poésie russe : défonce pulsionnelle au goût de miel. Pouchkine, Pasternak, Maïakovski, Akhmatova, Essenine : des secondes où la sobriété des formes est la Ridicule trouée de la langue – attention lecteur, ridicule je l’emploie dans un sens précis : faits niés de leur propre signifiance verbale, normée pour ne les considérer que par parcellement, à portée de cette vérité poétique incréé et oublieux du Docte Langage qui ne fait que circonscrire pour mieux stériliser. Tsvetaieva est toujours dans une urgence. Deleuze parlait de l’écriture comme une expérience de la vitesse, les vers de Tsvetaieva produisent de la vitesse, ils expérimentent le véloce comme nécessaire à l’expérience poétique même ; de sa lecture l’œil s’ébauche comme dans un croquis de Giacometti, seulement ces vers sont accomplis et nous emmènent dans les rapides du sens et du non sens. Brodsky parlait de Tsvetaieva-poète et Tsvetaieva-personne comme la seule et même chose : Marina était également ce qu’elle était et ce qu’elle écrivait. Mais Bonnefoy écrit en un symbole profond qui le ramène à ce qu’il est en substance. Si Tsvetaieva pouvait écrire « Le travail sur le verbe est un travail sur soi », Bonnefoy lui parlerait plutôt de la composition comme ensevelissement des signifiants sous le composé-esprit car ne faut-il pas être dans une inclination particulièrement masochiste pour écrire un poème ? Lacérer son corps jusqu’à ce qu’il ne soit que lambeaux et possiblement un à-être. Ne faut-il pas se donner là où la douleur s’inflige. Bonnefoy lui aussi exprime l’urgence poétique, Le mouvement et l’immobilité de Douve sécrète dans sa lecture un va-et-vient du texte entre un oui et un non. Tout existe pour l’homme même l’Absurde. Ce recueil publié trente ans après le suicide de Marina acte toujours cette ressemblance dans le vers, qu’il soit mouvement vers l’être ou immobilité stationnaire du langage. Ainsi les deux poètes auraient pu se tenir debout, droits, côte à côte et parler au même moment sans qu’aucune dissonance n’apparaisse car leur mouvement est similitude, leur poésie courant dans le même sens : l’urgence de s’explorer.

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