Chère Benoîte,

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Cest un peu cavalier de vous appeler par votre prénom et de m’adresser ainsi à un défunt. Mais si nous ne nous connaissions pas, enfin vous ne me connaissiez pas (le contraire eût été peu probable), cependant vous m’étiez tellement familière pour de multiples raisons. Vous étiez tellement attachante, sympathique et digne d’un profond respect que votre disparition m’a affecté comme si nous étions de la parenté comme disent nos cousins québécois. Par Jean-Louis Legalery.

Vos romans, vos engagements, votre sens aigu de la liberté, votre noble indépendance, vos justes combats pour le droit des femmes, depuis le début de la seconde guerre mondiale jusqu’à votre mort, sont autant de points de repère positifs dans le cours du vingtième siècle et ce début si tourmenté de vingt-et-unième. Il serait d’ailleurs judicieux que votre roman Ainsi soit-elle fasse l’objet d’une lecture attentive et complète dans les collèges afin que les adolescentes, qui ignorent tout de la laïcité et de l’indépendance et se couvrent de la tête au pied en se soumettant à l’interprétation d’une religion imposée par les hommes, comprennent que leur vie, leur destin et leur corps leur appartiennent.

Vous m’étiez familière aussi parce que feu ma mère (qui était presque de votre génération puisqu’elle aurait eu 105 ans cette année) vous vouait une admiration profonde, car vous meniez la vie qu’elle aurait aimé avoir, mais d’une part elle n’avait pu accéder aux études supérieures dont elle rêvait légitimement car il avait fallu trouver un gagne-pain rapidement, d’autre part l’éducation de ses cinq enfants n’avait pas rendu possible la perspective de ce que les Rolling Stones chanteront plus tard, cash your dreams. Et puis (surtout n’en prenez pas ombrage, car c’est un compliment) vous me faisiez penser à ces quelques parisiennes qui venaient passer quelques jours, régulièrement, dans le petit village du Mont Pilat où nous passions nos modestes mais si heureuses vacances d’été. Elles étaient élégamment vêtues, très gentilles et compréhensives avec les enfants turbulents que nous étions et traînaient parfois de ridicules petits chiens qu’il fallait éviter à pied ou à vélo de crainte de passer dessus. Au passage des chars de foin, elles prenaient « l’air huppé des belles étrangères à l’heure de la muleta », pour reprendre une expression de Louis Aragon, et retenaient bizarrement leur respiration alors qu’il aurait fallu prendre à pleins poumons les senteurs délicieuses et multiples de l’été recueillies sur ce char bancal de fortune. Elles détournaient aussi les yeux lorsque les vaches déversaient le niagara de leurs urines dans l’unique rue du village ou que la femme du garde-champêtre se précipitait pour ramasser le crottin des chevaux de passage pour mieux fumer son potager. Je ne sais pourquoi je vous associe à ces bourgeoises maintenant oubliées, sans doute votre distinction naturelle, mais c’est un peu ridicule car vous étiez plutôt une baroudeuse, une femme intelligente et de bon goût.

Du reste le choix de vos conjoints en atteste. Le premier, Georges de Caunes, demeure une référence journalistique de classe. Si seulement les bébés hurleurs de Canal Plus prenaient le temps de consulter les archives de l’INA pour l’écouter commenter un match de football ! Un délice de calme et d’humour. Et comment oublier cette première éviction de l’ex-ORTF due à cette magistrale remarque, lors du voyage du pape Paul VI à Jérusalem, alors que les « fidèles » jetaient des rameaux sur on passage : « beaucoup de buis pour rien ». Avec votre second conjoint, Paul Guimard, dont j’ai adoré les ouvrages, vous vous êtes rapprochée de la Bretagne, tout en me faisant redécouvrir l’autre partie de mes racines ancestrales. Le troisième, je suis désolé, je ne le connais pas, il ne faut pas oublier que je vis en province et que je n’ai jamais eu aucune raison d’acheter Paris Match ou VSD puisque mes paillassons sont en bon état.

Voilà c’est fini, pour reprendre un beau succès de l’ex-leader du groupe Téléphone, vous n’êtes plus là physiquement, mais vos romans et publications fort heureusement restent, vos louables prises de position doivent être dans les mémoires, à l’heure où l’ordre moral revient en force. Les media aux ordres n’ont même pas fait l’effort de vous rendre l’hommage long et complet que vous méritez (il y a pourtant de femmes dans toutes ces rédactions !), car seul l’audimat les intéresse. Peut-être que le jour où Nabila disparaîtra, les chaînes d’information en continu feront une édition spéciale, en espérant que ce sera un lundi de Pâques afin qu’elle puisse retourner à Rome avec ses petites camarades. On aimerait que dans les jours, les mois qui vont venir, on apprenne avec émotion qu’il y aura désormais une rue Benoîte Groult, un collège, un lycée Benoîte Groult, alors que la sinistre tendance actuelle serait plutôt à une Zep Morano ou une Imp Marie-Caroline.

Il faut désormais faire mentir l’adage « loin des yeux, loin du cœur » chère Benoîte car il serait désastreux que vos précieux combats pour l’égalité entre femmes et hommes et pour le droit des femmes à travers la planète soient oubliés.

  • Journal à quatre mains (1958)
  • Le féminin pluriel (1965)
  • Il était deux fois (1967)
  • La part des choses (1972)
  • Ainsi soit-elle (1975)
  • Le féminisme au masculin (1977)
  • La moitié de la terre (1981)
  • Les trois quarts du temps (1983)
  • Olympe de Gouges (1986), textes présentés par Benoîte Groult
  • Les vaisseaux du cœur (1988)
  • Pauline Roland ou Comment la liberté vint aux femmes (1991)
  • Cette mâle assurance (1994)
  • Histoire d’une évasion (1997)
  • La touche étoile (2006)
  • Mon évasion : autobiographie (2008)
  • Ainsi soit Olympe de Gouges (2013)

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