Blow-Up, chef d’œuvre universel de Michelangelo Antonioni

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En mai 1967, le festival de Cannes, qui n’avait pas encore planté les germes de sa confortable petite rébellion microcosmique et cinématographique de 1968 sur la Croisette, décerna son grand prix à un réalisateur italien, Michelangelo Antonioni, qui avait déjà atteint une grande notoriété avec sa trilogie, L’Avventura (1960), La Notte (1961) et L’Eclisse (1962). Mais, cette fois d’une part Antonioni avait abandonné son Italie natale pour le Londres des années 1960, d’autre part il avait opté pour une adaptation, celle d’une nouvelle littéraire d’un auteur argentin exilé à Paris (où il mourra en 1984 et sera inhumé au cimetière du Montparnasse), Julio Cortazar. Par Jean-Louis Legalery.41hEESb2FmL._Le titre original en était Las Babas del diablo (traduit par « les fils de la vierge » dans le recueil de nouvelles en Folio) et mettait en scène un photographe chilien pendant une séance de photos en extérieur autour de Notre-Dame de Paris. Antonioni en a fait un photographe de mode à succès, Thomas, (largement inspiré par le célèbrissime David Bailey) dont l’atelier se trouve dans Pottery Lane, juste derrière Hyde Park, en plein cœur de ce qu’il fallait voir, de ce qu’il fallait être, de ce qu’il fallait respirer d’époque, de musique, de révolution sociale. Avec le succès considérable du film, le recueil de nouvelles de Cortazar fut republié sous le titre de Blow-Up and Other Stories et bénéficia de l’aura du film. Ce film a tous les ingrédients d’un chef d’œuvre immortel, celui-là même que l’on voit et revoit indéfiniment avec un plaisir intact et que l’on conseille à ses amis en DVD désormais.

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Il y a tout d’abord la distribution, en bon français contemporain le casting. David Hemmings (disparu en 2003) campe avec génie un Thomas photographe désinvolte, macho et cynique ; Vanessa Redgrave, véritable monument du cinéma britannique, interprète Jane, une jeune femme belle et désemparée, au cœur d’un imbroglio et qui a l’infortune de se trouver par hasard dans l’objectif de Thomas dans un superbe parc ; Sarah Miles, que l’on avait découverte dans The Servant (1963) de Joseph Losey, est la voisine sensuelle, Patricia, amie et sans doute un peu plus du photographe ; John Castle est Bill, le voisin et amant de Patricia, peintre sans succès, dont les conversations avec Thomas sur l’art vont s’avérer si éclairantes sur le sens du film ; le mannequin célèbre des années 1960, Veruschka von Lehndorff, joue son propre rôle dans des scènes de photo torrides qui, immanquablement, font penser au célèbre dessin de 1968 du très regretté Wolinski (un garçon photographie sa petite amie sous toutes les coutures, au fur et à mesure des vignettes le couple se dénude jusqu’à une étreinte volcanique, et sur la dernière vignette, alors que les deux sont allongés côte-à-côte et fument, le garçon demande « A quel moment tu t’es aperçu que je n’avais pas de pellicule ? ») ; et puis Jane Birkin, lumineusement belle, fait une première apparition, toute en beauté et en maladresse si charmante que ce premier rôle en est éternel.

 

Il y a aussi le recours presque constant et envoûtant à la musique si spéciale du compositeur de jazz, Herbie Hancock, qui habille littéralement les scènes de photo en intérieur (ou les déshabillent avec Veruschka…). Les Yardbirds, premier groupe d’Eric Clapton, font une apparition aussi loufoque que déjantée, sur un fond de rock explosif. L’art cinématographique du grandissime Antonioni est un autre paramètre extrêmement attractif et sa façon de suggérer sans imposer un point de vue, tout au long du film, et de laisser le spectateur décider est un enchantement. Très peu de dialogues dans Blow-Up, des pistes, vraies ou fausses, montrées ou vaguement indiquées, puis le spectateur est élégamment invité à se débrouiller, à construire sa vérité ou tout du moins ce qu’il croit être la vérité. L’intrigue est, en apparence simple et limitée dans le temps — le film aurait pu être intitulé A Day in the Life of a Fashion Photographer — mais, comme chacun sait, les apparences sont trompeuses.

Blow-up, Michelangelo Antonioni, 1966
Blow-up, Michelangelo Antonioni, 1966

Thomas donc, photographe de mode adulé et recherché, vient de passer la nuit dans une doss house, un asile de nuit où il a fait des photos des pauvres hères qui viennent s’y réfugier, pour en faire un album en noir et blanc. Le noir et blanc, justement, est un symbole d’opposition avec lequel le réalisateur va jouer tout au long du film. Contrastes permanents entre noir et blanc, entre réalité avérée et réalité perçue, religieuses africaines de blanc vêtues déambulant dans Regent Street, veste noire et pantalon blanc de Thomas dans le parc, comédiens mimes aux visages maquillés de noir et de blanc, le film oscille constamment entre les deux. Pour compléter son album Thomas décide, de façon impromptue, de faire des photos dans un parc où il surprend un couple, de toute évidence illégitime, ce qui le charme et l’amuse, et commence à prendre des photos, ce qui agace profondément la jeune femme, Jane (Vanessa Redgrave), qui va lui demander d’arrêter. Suit un dialogue, qui, aujourd’hui à l’époque forcenée des paparazzi, semble surréaliste :

— You can’t take photos like this. (Vous ne pouvez pas faire des photos comme ça)

— Why? Some people are politicians, I am a photographer. (Pourquoi ? Certains font bien de la politique, moi je fais des photos).

Puis Jane disparaît paniquée par ce qu’elle vient de voir à l’autre bout du parc. Alors que Thomas est de retour à son atelier, Jane est encore là pour exiger la pellicule. Vient ensuite une scène (au terme de laquelle Thomas, intrigué par cette insistance, va donner une bobine vide) de séduction mutuelle qui n’est peut-être pas celle qui a le mieux résisté au temps, mais qui a un intérêt linguistique majeur, car le dialogue, alors que l’on sonne à la porte, donne le contour pragmatique de l’absence d’identification des locuteurs présumés :

(Thomas) They’ll go (ils finiront bien par s’en aller, « ils », les gêneurs potentiels)

(Jane) They are not going (constatation amère et description factuelle)

(Jane, alors que Thomas va ouvrir) Don’t go! (N’y va pas, supplique pour ne pas interrompre cette aventure qui commence)

Après le départ précipité de Jane arrive le sommet du film qui explore la valeur polysémique de Blow-Up. Thomas développe les photos et, après les avoir agrandies (une des équivalents sémantiques possibles du phrasal verb, blow up, agrandir des photos), s’aperçoit qu’il a peut-être été innocemment le témoin du meurtre du compagnon illégitime de Jane. Il est essentiel de souligner « peut-être », car Thomas est un artiste, toujours entre réalité et interprétation de la réalité, toujours aussi parce qu’il faut vivre, entre tabac, substances illicites (pour reprendre l’expression contemporaine aseptisée) et alcool. L’une des photos agrandies montre bien un homme allongé au sommet de ce parc, mais demeure floue. Lorsque Patricia la découvrira, elle va s’exclamer : It looks like one of those paintings (Ça ressemble à une de ses peintures — référence faite aux tableaux de Bill, amant de Patrica et ami et voisin de Thomas).

Cette exclamation, apparemment innocente, est la clé du film, une phrase-choc dans l’esprit du spectateur et de Thomas, qui, à cet instant, ne peut s’empêcher de repenser à ce que Bill lui disait en commentant un de ses tableaux : They don’t mean anything when I do them, it’s just a mess, afterwards I find something to hang on. (Ils — mes tableaux — ne signifient rien quand je les fais, c’est le désordre, après je trouve quelque chose à quoi m’accrocher).

Et s’il en était ainsi de ce que Thomas a vu et photographié dans ce parc ? Est-ce que Thomas a été témoin indirect d’un meurtre ou s’est-il accroché à quelque chose comme Bill ? Le doute se glisse dans le scénario et l’esprit du spectateur, ce qui est une des forces subtiles de ce film. Commence alors une véritable errance du personnage principal qui va d’abord retourner dans le parc, où il voit le cadavre étendu dans l’herbe, puis rejoint son ami et producteur Ron dans une soirée où l’on fume tout sauf du tabac, mais tous les participants ne sont déjà plus dans la réalité. La preuve est donnée par l’échange bref et désopilant entre Thomas et Veruschka, qui participe aussi à cette soirée :

(Thomas) I thought you were in Paris (Je croyais que tu étais à Paris).(Veruschka) I am in Paris (Mais j’y suis).

Thomas abandonne l’idée d’emmener Ron dans ce parc pour lui montrer ce qu’il a vu, boit, fume et se laisse bercer par cette atmosphère coupée du monde. Au petit matin, Thomas retourne dans le parc et le cadavre a disparu, ce qui amène l’autre sens de Blow-Up, exploser pour laisser tout en miettes. A-t-il photographié un meurtre dont les auteurs auraient fait disparaître les preuves ? Ou est-ce a figment of his imagination, l’imagination d’un artiste, certes, mais aussi d’un homme tout simplement avec sa subjectivité ? Blow-Up se termine comme il avait commencé, avec un symbole très fort, une partie de tennis (toujours dans ce même parc) mimée à merveille par des comédiens, ce qui, à l’ouverture du film, fait sourire Thomas venu prendre des photos de complément, mais à la fin du film il est sous le regard de cette bande de joyeux drilles qui font mine de considérer que la balle a franchi le grillage. Thomas ramasse la balle imaginaire et la renvoie. Et le fond sonore donne le bruit d’une balle de tennis dans de véritables échanges. Thomas est revenu dans la réalité, peut-être n’a-t-il pas cessé de rêver, c’est tout simplement prodigieux. Antonioni ne s’est pas privé d’ajouter quelques amusements du moment. Au début du film Thomas photographie des birds (oiseaux) dans le parc, puis dans son atelier des birds (des nanas, dans le langage familier des années 1960). Et comment ne pas louer l’immense talent de Michelangelo Antonioni dans le choix des lieux ?

Maryon Park, photo London County Council
Maryon Park, photo London County Council

St James’s Street, Regent Street, Chelsea et surtout Maryon Park, où Antonioni a tourné toutes les scènes d’extérieur. Lorsque Thomas s’y promène avant d’y surprendre ce couple illégitime, le seul bruit est celui, magnifique, du vent dans les branches des arbres, ce qui donne un air bucolique et serein, contraste saisissant avec le développement de l’intrigue. Cette sérénité, Antonioni l’a trouvée au sud-est de Londres, dans le quartier de Greenwich, plus précisément à Charlton où Maryon Park n’a pas changé d’un iota depuis 1966. Le parc, ainsi nommé parce qu’il a été donné, en 1891, au London County Council par le baron Maryon-Wilson. Au début du XVIIIè siècle, cet endroit était un repère de bandits de grands chemins et devint le lieu de leur châtiment, puisqu’il s’appela le Hanging Wood, le bois des pendaisons…

Maryon Park, The murder scene
Maryon Park, The murder scene

Blow-up de Michelangelo Antonioni (1966), palme d’or du Festival de Cannes 1967, 1 h 52 avec David Hemmings, Vanessa Redgrave, Peter Bowles, Sarah Miles, John Castle, Jane Birkin, Gillian Hills, Veruschka von Lehndorff. 1h52.

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