« The Queen’s Speech », art scénique et vieilles rengaines

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Capture d’écran

The Queen’s Speech – littéralement le discours de la reine – est un évènement annuel d’un autre âge qui marque symboliquement (généralement en mai) le début de la session parlementaire au Royaume-Uni. Mais si le mot Speech est affublé d’une majuscule royale et majestueuse, ce discours n’est jamais celui de la reine, dont le rôle se réduit à celui de liseuse et de porte- voix monarchique (et cela depuis le XVIème siècle). Or, cette année, le poids des ans a tellement affaibli la voix d’Elizabeth II que le 18 mai 2016, en écoutant la dite gracieuse, que l’on avait l’impression d’entendre Prudence Petitpas annoncer les méfaits à venir de Benoît Brisefer, le gentil garnement conservateur. Par Jean-Louis Legalery.

En cette royale occasion, la reine va de Buckingham Palace jusqu’à la chambre des lords dans son plus majestueux carrosse, qui évoque un mélange de conte de fées et de productions Walt Disney. Là, elle est accueillie par une assistance fait de perruques, de longs manteaux rouges, de tenues traditionnelles. Et les principaux responsables politiques se doivent bien évidemment d’assister à ce pensum Tudorien plusieurs fois centenaire qui déchaîne l’enthousiasme. Comme en témoigne cette photo :

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Le 18 mai 2016, ce sont vingt projets de loi avantageusement présentés comme promising social reforms et consumer-friendly initiatives qui ont été annoncés par le biais du Queen’s Speech. Cependant, quand on voit avec quelle persistance le gouvernement de David Cameron s’attaque, depuis 2010, consciencieusement aux maigres avantages des salariés moyens, à tout le service public (qu’il s’agisse de la santé ou de l’éducation), tout en privilégiant les classes les plus aisées, adeptes de l’évasion fiscale (dont lui-même, chef de gouvernement impliqué, comme l’ont révélé les Panama Papers, et toujours pas démissionnaire), on se demande bien en quoi ces réformes sociales pourraient bien être promising et comment ces initiatives deviendraient tout à coup consumer-friendly.

Magie du verbe politique qui, par le biais de la voix chevrotante d’une nonagénaire d’un autre âge et d’un autre monde, annonce un avenir sinistre sur un gentil petit ton neutre. Etrange exercice solitaire qui, dans le domaine linguistique, entraîne le souverain aux confins de la paralipse et de la prétérition et la pousse à s’approprier un contenu dont elle n’a pas écrit une seule ligne. Ainsi, on retiendra du discours du 18 mai 2016 la surréaliste phrase suivante : « My government will use the opportunity of a strengthening economy to deliver security for working people, to increase life chances for the most disadvantaged and to strengthen national defences ». Traduction : « mon gouvernement utilisera la possibilité de renforcer l’économie pour assurer la sécurité des travailleurs, pour augmenter les chances des plus désavantagés et renforcer les moyens de défense nationale ».

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Outre le caractère vague des engagements qu’on lui fait lire et qui ressemble furieusement à un programme de campagne électorale, on ne peut s’empêcher de rester songeur devant le possessif my dans my government. Certes, dans le cadre de la monarchie parlementaire britannique, la reine nomme le premier ministre issu du camp politique vainqueur des élections législatives, mais ce sont les électeurs qui décident et elle ne fait qu’entériner le choix populaire. C’est donc là un maigre pouvoir. Tout au plus peut-elle s’opposer (symboliquement) à la volonté d’un chef de parti d’aller contre la décision du peuple. Ce qu’elle a fait en 1974, lorsque Ted Heath, premier ministre conservateur sortant, voulait constituer un gouvernement minoritaire. Mais, d’une manière générale, ses pouvoirs sont aussi limités que celui du président autrichien dont la récente élection a fait grand bruit médiatique, alors que le sort politique du pays est entre les mains du premier ministre et du parlement.

Et, au-delà du fond, c’est bien la forme décalée et l’apparat kitsch du sacerdotal Queen’s Speech qui fait de la reine un souverain porte-voix au milieu d’un défilé de old couture.