«Qui s’attarde s’abîme, qui part avant l’heure restera dans les cœurs»

Régis Debray
Régis Debray

« Qui s’attarde s’abîme, qui part avant l’heure restera dans les cœurs » : c’est avec cette maxime que Régis Debray évoque le destin de deux hommes qu’il a bien connus et même côtoyés pendant une longue période, Fidel Castro et Che Guevara. Cette phrase inaugurale pose la question du mythe du héros romantique, comme un épigraphe aux souvenirs de l’écrivain, égrenés pendant les deux heures du documentaire remarquable réalisé en 2014 par Yannick Kergoat. Diffusé par Arte le mercredi 18 mai (hélas à partir de 23h !) en deux épisodes d’une heure intitulés Itinéraire d’un candide et République, le documentaire est disponible sur Arte-Replay jusqu’au 25 mai prochain. Par Jean-Louis Legalery.

Le Che est mort en héros révolutionnaire dans le milieu très hostile de la sierra bolivienne de La Higuera. C’était en 1967, il avait 39 ans. S’il avait vécu plus longtemps, aurait-il eu un destin similaire à celui de son vieux compañero ? Serait-il devenu une triste vieille baderne, prêt à rencontrer toutes les présumées célébrités et à faire des selfies avec tout le monde, sans réelle distinction, de Barack Obama jusqu’à Maradona en passant par le Pape François et Gina Lollobrigida ? Serait-il passé du statut de révolutionnaire adulé à celui de misérable dictateur, pathétique et méprisé ? Fidel Castro, lui, est donc toujours là, « abîmé ». Mort jeune, le Che est « resté dans les cœurs », devenu une figure d’un romantisme exacerbé puis un objet de récupération commerciale. 39 ans, c’est à cet âge-là que Boris Vian et Gérard Philippe sont passés de vie à trépas. Que seraient-ils aujourd’hui ? L’un membre du jury de The Voice, l’autre perdu dans des films de Lelouch ou des spots publicitaires pour une assurance vie ? Le mythe romantique nous interdit de penser à de telles monstruosités. Mais qui aurait pu dire, en 1959, que le Castro de 2016 n’aurait plus rien de Fidel ?

054809-001-A_regisdebray_03Le paradoxe de la maxime introductive est que Régis Debray, fort heureusement bien vivant, a été partie intégrante de ce mythe romantique. Pour les plus jeunes, son passé révolutionnaire est sans doute inconnu ou méconnu. A ceux-là, en particulier les moins de vingt ans qui ne peuvent pas connaître cette époque, il faut dire que Régis Debray, parti rejoindre son ami et compagnon Ernesto Guevara en Bolivie en 1967, y fut arrêté, sans doute torturé, très certainement passé à tabac par les hommes de main de la junte militaire au pouvoir, puis condamné à trente ans de prison. Il ne passera que quatre ans en prison (ce qui est déjà beaucoup) et sera libéré à la faveur d’un coup d’état et de l’arrivée au pouvoir d’un militaire considéré comme plus libéral. Une chance, une véritable « fenêtre » pour Régis Debray, car quatre mois plus tard, le même libérateur sera assassiné. C’est tout cela que Debray raconte dans la première partie Itinéraire d’un candide, sans fard et sans concessions sur sa propre personne. Car, comme il le dit lui-même, avec beaucoup d’autodérision, rien ne prédestinait ce fils de bourgeois du 16ème arrondissement (parents avocats de renom, élève du lycée Janson de Sailly, étudiant entré brillamment à l’ENS de la rue d’Ulm, et enfin agrégé de philosophie en 1965), à devenir un compagnon de route des révolutionnaires cubains. Cette année-là, membre de l’Union des Etudiants Communistes, il part pour Cuba et suit le Che en Bolivie. Tout a été dit sur cet épisode, surtout colporté par l’extrême droite. Régis Debray répond par les faits, images à l’appui. La présence du Che en Bolivie était connue des services secrets américains bien avant l’arrestation de Debray, et, donc, l’idée d’une trahison et d’un accord avec la CIA est aussi ridicule qu’abjecte.

Voir la première partie du documentaire en replay

© KG Productions
© KG Productions

La première partie ravive avec force et charme les souvenirs romantiques de toutes celles et tous ceux qui ont eu vingt ans en 1968 et qui ont suivi l’histoire immédiate qu’inspiraient tous les personnages célèbres et historiques rencontrés : Castro, Guevara, Salvador Allende, Patrice Lumumba ou encore Mehdi Ben Barka, opposant marocain enlevé et assassiné sur le sol français par les services secrets de « sa majesté le roi » en octobre 1965. Mais le plus saisissant, c’est la présence de très nombreuses femmes, révolutionnaires bien sûr, très belles, extrêmement courageuses, dont beaucoup ont payé de leur vie cet engagement inébranlable.

D’autres ont survécu, malgré les terribles épreuves, avec un courage tout aussi admirable. Parmi elles, Elisabeth Burgos, qui fut la compagne de Régis Debray et qui est la mère de leur fille, l’écrivaine Laurence Debray. De cette « première vie » en quelque sorte, Régis Debray dit qu’elle est sous le signe des trois M : le réalisateur Chris Marker, le très regretté éditeur, engagé et exemplaire François Maspero et le sociologue Edgar Morin (que l’on ne présente plus) de vingt ans son aîné et vieux camarade de route et de combat. Ces « 3 M », Régis Debray le dit et le redit, lui ont tout appris et sa fidélité et sa reconnaissance seront éternelles.

Mais Régis Debray n’oublie pas ceux qu’il appelle « les passeurs », ceux qui ont transmis non seulement un savoir mais une manière d’être et de penser : Louis Althusser, Pierre Clostermann (compagnon de la libération), Jean-Paul Sartre, Salvador Allende, Pablo Neruda, Serge et Beate Klarsfeld (avec qui il ira identifier, localiser et faire enlever le chef de la gestapo de Lyon, le responsable nazi Klaus Barbie). A cette liste s’ajoute ceux qui feront le lien avec sa « deuxième vie », Simone Signoret, Montand, Hubert Védrine…

Voir la seconde partie du documentaire en Replay

Car, à partir de 1981 et jusqu’en 1985, Régis Debray sera conseiller auprès du président de la République François Mitterrand. Il évoque cette seconde partie de sa vie avec un grand détachement. Et beaucoup d’humour. Il croisera moins de femmes révolutionnaires, mais davantage des hommes de pouvoir. Beaucoup d’hommes de pouvoir et de coulisses. Cette nouvelle aventure, au sens où l’entendait Hergé, va d’abord l’amuser puis le lasser. Certes, il organisera une rencontre entre Mitterrand et Castro, un Castro terne, pas le flamboyant révolutionnaire de 1959. Sous les ors de la République on est loin, très loin des guérilleros cubains ou boliviens et les moyens d’action sont singulièrement limités.

Dans Itinéraire d’un candide, Régis Debray déroule ses souvenirs, s’attarde. Mais qu’il soit ici rassuré, malgré l’humilité et la simplicité déployées dans ce documentaire, la maxime introductive ne le concerne pas. Il ne s’abîme pas et demeure, tout comme Albert Camus, « un passeur de l’idée démocratique », dont le travail consiste, selon l’expression de Jean-Luc Godard, à « sauver l’honneur du réel » .

Régis Debray, Itinéraire d’un candide, documentaire en deux parties de Yannick Kergoat (France, 2014, 56mn et 52mn) – Coauteurs : Régis Debray, Yannick Kergoat – Coproduction : ARTE France, KG Productions, INA.
Arte+7 du 18.05 au 26.05.2016. Rediffusion le 11 juin 2016 à 14 h50.

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