Graham Swift, à la recherche du temps passé

Le nouveau roman de Graham Swift, Mothering Sunday, A Romance est un objet de navigation permanente entre passé et présent, entre roman et nouvelle littéraire (132 pages), entre récit à la troisième personne et point de vue omniscient intrusif, entre aristocratie et classe ouvrière et entre guerre et paix. Le résultat est prodigieux, d’une part par le style vif, léger et d’une ironie mordante (la marque de fabrique de Graham Swift), et par la saisissante mise en scène en flashbacks qui émaillent le récit. Par Jean-Louis Legalery.

L’ironie est forte et corrosive tout au long de ce roman captivant. Mothering Sunday s’ouvre sur le 30 mars 1924, c’est le jour de la fête des mères qui vaut au personnage principal, Jane Fairchild, employée de maison chez les Nivens, une journée de congé, mais Jane est orpheline, et n’a donc aucune mère à qui rendre visite, mais son dimanche du 30 mars 1924 va devenir un mémorable Mothering Sunday néanmoins pour de nombreuses raisons. Quant aux Nivens ils n’ont vraiment plus rien à espérer et à célébrer puisque leurs deux fils sont morts pendant la guerre de 1914-1918, ce sinistre épisode qui va rester en arrière-plan du roman. Graham Swift pousse le jeu jusqu’à commencer le récit par Once upon a time, ce ‘il était une fois’ répété plusieurs fois au long du récit par le narrateur, qui veut persuader le lecteur qu’à défaut d’être une fable, ce Mothering Sunday est le début d’une longue et belle histoire inattendue.

Graham Swift, photo Murdo MacLeod
Graham Swift, photo Murdo MacLeod

1924, les cicatrices de la guerre ne sont pas refermées et ne le seront pas avant longtemps. Le Royaume-Uni est entré dans les années Baldwin, Stanley pour les intimes, premier ministre conservateur, un peu passe-muraille à l’image de son souverain George V, qui va néanmoins réussir le tour de force de rester au 10 Downing Street de 1923 à 1929. C’est aussi cela Mothering Sunday, le Royaume-Uni de l’entre-deux guerres, en apparence paisible. En ce 30 mars les Nivens iront déjeuner avec les propriétaires des domaines avoisinants, les Hobdays et les Sheringhams. Il règne une atmosphère que la série télévisée Downton Abbey, remarquable fresque sociale, politique et historique, a rendue familière. Ce sera un déjeuner au George Hotel de Henley, au cœur cossu de l’Oxfordshire, puis le spectacle bourgeois des courses de chevaux l’après-midi. Mais au cœur des conversations il y aura fatalement le prochain mariage entre Emma Hobday et Paul Sheringham.

Paul justement, Jane le connaît bien, très bien même, puisqu’elle est sa maîtresse depuis plusieurs années, d’abord des amours tarifées entre une domestique et un rejeton de l’aristocratie, puis une véritable complicité faite de sentiments, sans argent, sans aucun mépris ni aucune forme de condescendance de la part de Paul pour celle qu’il surnomme affectueusement Jay : … Secret lover. And secret friend. He had said that once to her, ‘You are my friend, Jay’ (p-20) Amant secret et ami secret aussi. Il lui avait dit une fois ‘Tu es mon amie Jay’. Lorsqu’en ce matin du 30 mars, Mr. Niven lui a donné congé, avec solennité et humour, parce que Jane est une perle rare, en ce termes (p-16), il ressent sans doute un vague inquiétude : You have the Second Bicycle at your disposal and you have two and six. And you have the whole country at your disposal. As long as you come back again!… It’s your day, Jane. La Seconde Bicyclette (majuscules car c’était celle du plus jeune fils mort à la guerre) à votre disposition et voilà deux shillings et six pence. Le pays tout entier est à votre disposition dans la mesure où vous revenez bien sûr! C’est votre jour, Jane.

Mr. Niven ne croyait pas si bien dire, car ce sera en effet le jour de Jane. Elle a prétendu une erreur, pour ne pas éveiller les soupçons de ses maîtres, lorsque le téléphone a sonné et que Paul lui a dit qu’il l’attendait au domaine de Beechwood, par la grande entrée, honneur qu’elle n’a jamais eu. Car Mothering Sunday c’est une histoire d’une infinie beauté faite de romance (comme l’indique le titre) de sexe (Swift semble avoir écrit certains passages en voulant rendre hommage au précurseur en la matière, D.H. Lawrence et son magnifique Women in Love de 1921) : …he stretched out beside her, the ashtray still positioned halfway between her navel and what these days he would happily, making no bones about it, call her cunt. Cock, balls, cunt. There were some simple, basic expressions. Il étendit le bras à côté d’elle, le cendrier était encore positionné entre son nombril et ce que l’on nommerait de nos jours, en n’y allant pas par quatre chemins, son con. Bite, couilles, con. Il y avait des expressions simples et élémentaires.

Jane ne montrera aucune émotion particulière, résignation de classe, lorsque Paul lui dira que c’est leur dernière rencontre, puisqu’il doit rejoindre les trois familles pré-citées pour le déjeuner et Emma Hobday, qu’il doit épouser deux semaines plus tard. Résignation ou conviction car Jane est convaincue qu’il y a plus entre Paul et elle que des rencontres sexuelles, un lien que Emma Hobday ne pourra détruire, la mort non plus puisque Paul disparaîtra vingt-quatre ans plus tard dans un accident de voiture (p-36) : At the back of her mind was the scrambling thought that if his wife-to-be was in some way ‘arranged’ then the arrangement might include that she must be a flawless, untouched virgin, as if he were marrying a vase. Dans un coin de sa tête il y avait confusément l’idée que le mariage avec sa promise était d’une certaine manière ‘arrangé’ et donc il se pourrait que dans l’arrangement il y ait le fait qu’elle devait être une véritable vierge sans tâche, comme s’il épousait un vase.

Jane va étrangement se retrouver seule, après le départ de Paul, dans l’immense maison de Beechwood où elle va déambuler avec un plaisir sensuel en s’appropriant momentanément certain objets comme pour mieux narguer les « maîtres », dont elle « possède » le fils. C’est une journée très particulière que ce 30 mars 1924, dont se souvient une très vieille dame, Jane Fairchild justement, de très nombreuses années après. Devenue bibliothécaire après avoir quitté le service des Nivens, Jane est devenu ensuite une romancière à succès, très grand succès et raconte sans fin, Once upon a time, cette journée qui a tout déclenché, sa vie, son avenir, son indépendance. C’est ce qu’elle raconte à un journaliste, alors qu’elle a 98 ans, I will begin the story of my adventures (p. 79).

Une superbe histoire dont il y a encore beaucoup à découvrir et dans laquelle Graham Swift pratique non seulement l’auto-dérision mais aussi une mise en abyme voluptueuse (p. 130) : She would become a writer. She would write books. She would write nineteen novels. She would even become a ‘modern writer’. Though how long do you remain ‘modern’? Elle finirait par devenir un écrivain, par écrire des romans, dix-neuf, et même par devenir un ‘écrivain moderne’. Mais cependant combien de temps reste-t-on ‘moderne’ ? Ce que le lecteur, connaisseur ou pas, sait et saura avec certitude à la lecture de ce bijou c’est que Graham Swift est un artiste et un esthète du langage qui, tout comme Kazuo Ishiguro, cisèle mots et phrases avant de leur laisser libre cours.

Mothering Sunday, A Romance, Graham Swift, Scribner, Simon & Schuster, London, 132 p., April 26th 2016, £ 22.

Graham Swift Mothering SundayLes précédents ouvrages de Graham Swift :

  • The Sweet-Shop Owner (1980)
  • Shuttlecock (1981) — Geoffrey Faber Memorial Prize — L’Affaire Shuttlecock (Pavillons Robert Laffont)
  • Waterland (1983) — Le Pays des eaux (Folio, traduction Robert Davreu)
  • Out of This World (1988)
  • Ever After (1992) — A tout jamais (Gallimard, traduction Robert Davreu)
  • Last Orders (1996) — Booker Prize — La Dernière Tournée (Gallimard, traduction Robert Davreu)
  • The Light of Day (2003) — La lumière du jour (Gallimard, traduction Robert Davreu)
  • Tomorrow (2007) — Demain (Gallimard, traduction Robert Davreu) — Lire un extrait
  • Le Sérail et autres nouvelles (Folio, 2010, traduction Robert Davreu)
  • Wish You Were Here (2011) — J’aimerais tellement que tu sois là (Gallimard, traduction Robert Davreu) Lire un extrait