Elizabeth I et l’obsession de l’islam

The Rainbow Portrait, c. 1600–02, attrib. Marcus Gheeraerts the Younger

En 1570, le jeune William Shakespeare n’avait que six ans et le souverain, Elizabeth I, en était à sa douzième année de règne. Or, c’est en cette année-là, en mai précisément, que fut envoyée une bulle papale, puisque parmi les nombreux privilèges de la papauté figurait, bien avant l’émergence contemporaine de la BD, la création de bulles (extension métonymique de la boule de métal qui accompagnait le sceau papal lors de la publication d’un document officiel de l’église catholique pour en attester l’authenticité). Mais cette bulle-là non seulement ne fit rire personne, mais marqua un tournant historique dans l’histoire du Royaume-Uni, puisqu’elle officialisa l’éviction de l’Angleterre de l’Europe catholique, l’excommunication de son souverain, la reine Elizabeth I et la naissance de l’anglicanisme. Par Jean-Louis Legalery.

Ce fut une situation dont Henry VIII était largement et totalement responsable, puisque son règne fut une longue bataille entre lui et la papauté qui refusa la divorce d’avec sa seconde épouse, Catherine d’Aragon. Henry VIII, présenté comme un grand consommateur d’épouses (8), était surtout mû par l’obsession d’avoir un héritier mâle. Le conflit usa six papes de Jules II à Paul III (mais il faut se souvenir qu’à l’époque la fonction n’était pas de tout repos et le turnover était comparable à celui des présidents du conseil de la IVè République en France) et permit, contre toute attente, la création inattendue de l’église d’Angleterre, dont le roi d’Angleterre s’était autoproclamé chef. Cette période est précisément l’objet d’un ouvrage de Jerry Brotton, publié aux éditions Penguin, le 24 mars 2016, et intitulé This Orient Isle: Elizabethan England and the Islamic World, dans lequel il analyse la stratégie politique d’Elizabeth I, qui, se trouvant politiquement isolée, se mit en tête jusqu’à l’obsession de nouer des liens solides et durables avec les sultans et les shahs des royaumes islamiques de Turquie, du Maroc et de Perse.

couvCertains noms de lieux dans l’ouvrage de Brotton prennent une résonance particulière puisqu’ils ont tragiquement ressurgi dans l’actualité, Raqqa, Alep ou bien encore Fallujah. D’autres plus historiques ou touristiques, Constantinople, Marrakech et Qazvin (ancienne capitale de la Perse). D’une manière générale Brotton démontre que la fascination de ces destinations lointaines et exotiques était déjà une obsession pour Henry VIII. Or les quarante-cinq ans de règne d’Elizabeth I furent marqués par une expansion phénoménale (c’est sous son règne que l’Invincible Armada de Philippe II d’Espagne fut anéantie), avec l’émergence d’explorateurs et de grands aventuriers, et par les prémices d’une politique colonialiste. Parmi ces chargés de mission des temps anciens, tantôt pirates tantôt diplomates, il y eut notamment William Hargrove, qui, en 1578, réussit un rapprochement entre sa reine et le sultan Mourad III. Jerry Brotton use d’un subterfuge pour surfer coupablement sur les réactions qu’inspire, aujourd’hui, l’utilisation du seul mot islam, mais les préoccupations d’Elizabeth I n’avaient strictement rien de religieux ou de mystique. Il s’agissait, pour elle, de bâtir des alliances pour se protéger d’éventuelles agressions à l’intérieur des limites européennes et pour augmenter et fortifier sa volonté d’hégémonie sur les mers et les territoires d’outre-mer.

Donc cette Turco-Protestant conspiracy, comme l’appelle Brotton, avait essentiellement pour but de réduire ou d’anéantir la puissance commerciale des Français et des Vénitiens. Cependant, conformément à ce que montre bien l’ouvrage de Brotton, musulmans et protestants partageaient également une haine profonde de l’idolâtrie, induite par les fondements de la religion catholique. Dans un aimable échange de lettres de circonstance, entre Mourad III et Elizabeth I, le protestantisme fut considéré comme the most sound religion (la religion la plus saine), tandis que, côté britannique on cataloguait le pape comme a more perilous enemy unto Christ than the Turk (une ennemi plus dangereux pour le Christ que le Turc). Du reste lorsque la flotte élisabéthaine envoya l’Invincible Armada par le fond, en 1588, un historien de la cour du Maroc se réjouit du divine wind that had been sent to scatter the infidel Spanish fleet (du vent divin qui avait été envoyé pour éparpiller la flotte espagnole infidèle). On notera incidemment, avec l’usage de cet adjectif (infidèle), que déjà, à la fin du XVIè siècle, la terminologie ségrégative et dogmatique était en vogue, en plus de l’alliance militaire et commerciale.

This Orient Isle: Elizabethan England and the Islamic World, Jerry Brotton, Penguin, London, April 2016, 384 p., £ 16.99