Jenny Diski (1947-2016), un talent littéraire au milieu des tourments de la vie

Jenny Diski
Jenny Diski

La romancière britannique Jenny Diski est morte jeudi 28 avril 2016, cruellement vaincue par la maladie. C’est une perte considérable dans le paysage de la fiction de langue anglaise. Si son travail n’a jamais été l’objet d’une récompense majeure, ses romans, ses nouvelles, ses essais et, surtout, ses carnets de voyage lui avaient donné non seulement le respect de ses pairs et des ses lecteurs, mais aussi une place particulière. Dix-huit publications au total, dont douze romans et six essais de non-fiction, parmi lesquels Stranger on a Train, qui lui avait valu le Thomas Cook Travel Book award en 2003. Elle forçait l’admiration et l’affection non seulement par son cheminement personnel chaotique, mais également par son style limpide, dont Rainforest (1987, Penguin) est un exemple brillant et enthousiasmant, et s’il faut retenir un ouvrage dans l’œuvre de Jenny Diski, ce sera celui-ci, en raison de son caractère novateur et de la langue utilisée, une merveille. Par Jean-Louis Legalery.

indexDans ce deuxième roman, après Nothing Natural en 1986, Jenny Diski met en scène Mo Singleton qui est enseignante et chercheuse en biologie à l’université de Londres. Sa vie, partagée avec Luke son boyfriend qui est biochimiste, est d’un calme olympien. Jusqu’à ce qu’elle parte pour Bornéo entamer un projet de recherche sur la forêt tropicale (Rainforest) qui va être tour à tour une matrice, une prison et finalement un cauchemar. Son collègue Joe Yates, un grand womanizer, vient la rejoindre ou plutôt la surprendre au milieu de cette forêt. Elle va feindre une distance polie , professionnelle et presque comique tellement elle est décalée : I don’t mix socially with colleagues, Mo blurted out, staring at him (p.66), pour finalement tomber amoureuse de Yates et se lancer dans une aventure torride au milieu de cette rainforest. Le séducteur repartira aussi brutalement qu’il avait surgi dans la narration. Mo sera rapatriée à Londres avec une sévère dépression nerveuse, abandonnera sa carrière universitaire pour devenir une simple cleaning lady. Ce roman est magnifique par son style descriptif et dépouillé qui est proche de celui de Camus et de Graham Swift — il avait été salué par la critique lors de sa publication — mais aussi parce qu’il dit beaucoup de la propre vie de Jenny Diski.

Jenny Diski
Jenny Diski

C’est un destin peu commun que celui de Jenny Diski. Née Jennifer Simmonds en 1947 à Londres dans un milieu modeste, de parents immigrés juifs, le père Israel Zimmerman (anglicisé en James Simmonds) surtout spécialisé dans le marché noir d’après-guerre ; la mère, Rachel Rayner, femme au foyer ultra dépendante qui sombrera (comme Mo Singleton) dans une grave dépression lorsque son mari la quittera. De fait, Jenny va commencer une période douloureuse de dérives, de familles d’accueil en hôpitaux psychiatriques, de fugues, agrémentées de drogues dures, d’amours libres et d’engagements politiques opportunistes. Le hasard et la chance (enfin !) vont lui faire rencontrer une autre romancière de renom, Doris Lessing, par l’intermédiaire de sa fille, camarade de grammar school de Jenny. La suite ressemble plus à la fiction et au conte de fées mais est bien ancrée dans une réalité salutaire, Doris Lessing l’adopte chez elle, la remet sur la voie de l’éducation et l’aide à devenir enseignante, puis l’encourage à écrire.

Jenny Diski sera alors sur les rails d’un succès qui ne sera jamais tonitruant mais solide et fondé sur un style tellement agréable. En 2010, à la sortie de son ouvrage What I Don’t Know About Animals, le Guardian, sous la plume de Nicholas Lezard saluera one of the language’s greatest stylists (l’une des plus grandes stylistes de la langue). L’un des ouvrages les plus révélateurs, bien qu’il ne s’agisse pas d’un roman, est sans aucun doute, Skating to Antarctica, (1997) un voyage qu’elle assimile à un retour vers une enfance pénible. Dans le premier chapitre de ce même ouvrage Jenny Diski écrivait : I am not entirely content with the degree of whiteness in my life. My bedroom is white: white walls, icy mirrors, white sheets and pillowcases, white slatted blinds, (Je ne suis pas totalement satisfaite du degré de blancheur dans ma vie. Ma chambre est blanche : les murs sont peints en blanc, les miroirs ont une apparence blanche, les draps et les oreillers sont blancs, et les lattes des stores sont blanches). Rébellion contre une pureté symbolique et traumatisante, cette blancheur renvoie à un cheminement immaculé que Jenny n’a finalement jamais connu, et elle est d’autant plus insupportable.

Diagnostiquée, en 2014, avec un cancer inopérable, Jenny Diski avait montré depuis un courage peu commun et une auto-dérision féroce puisqu’elle avait pris l’habitude de chroniquer l’évolution de sa maladie dans The London Review of Books, pour qui elle travaillait régulièrement. Dans la présentation de sa maladie, elle annonçait Embarrassment, at first, to the exclusion of all other feelings (l’embarras, tout d’abord, en dehors de tout autre sentiment). Pour tous ses lecteurs et admirateurs, ce sera deep sadness.

Lire la nécrologie de Jenny Diski dans le Guardian.

Lire This and That Continued, le blog que tenait Jenny Diski

Fiction

  • Nothing Natural (1986)
  • Rainforest (1987)
  • Like Mother (1988)
  • Then Again (1990)
  • Happily Ever After (1991)
  • Monkey’s Uncle (1994)
  • The Vanishing Princess (1995) (short stories)
  • The Dream Mistress (1996)
  • After These Things (2004)
  • Only Human: A Comedy (2000)
  • Apology for the Woman Writing (2008)

Non-fiction

  • Skating to Antarctica (1997)
  • Don’t (1998)
  • Stranger on a Train (2002)
  • A View from the Bed (2003)
  • On Trying to Keep Still (2006)
  • The Sixties (2009)
  • What I Don’t Know About Animals (2010)