Mary Beard, à la chasse aux trolls

51+zUm5N5VL._SX327_BO1,204,203,200_Mary Beard est professeur à l’université de Cambridge. Elle est considérée, au Royaume-Uni, comme une référence, si ce n’est la référence, dans le domaine de la Rome antique. C’est une figure universitaire connue, reconnue et respectée, que rien ne prédestinait à se spécialiser dans la chasse aux trolls, ces insupportables et ignares provocateurs de l’Internet et d’ailleurs qui font trois petits tours, trois petites insultes et puis s’en vont, mais il ne fallait pas l’agacer Mary Beard, c’est comme disent les Grands-Bretons, some woman! Par Jean-Louis Legalery.

Prof. Mary Beard receiving the Bodley Medal
Prof. Mary Beard receiving the Bodley Medal

Elle a publié une dizaine d’ouvrages consacrés à son domaine de prédilection. En 2013 elle a été élevée au rang de l’OBE, Order of The British Empire, pour l’ensemble de son travail par sa nonagénaire et toujours gracieuse majesté, et, en avril 2016, elle a obtenu de ses pairs la récompense suprême du monde universitaire de l’enseignement et de la recherche, the Bodley Medal, décernée par the Bodleian Libraries of Oxford University. Son dernier ouvrage, publié en mars 2015, a été un grand succès, malgré un titre ésotérique réservé aux seuls initiés ou aux latinistes, SPQR, A History of Ancient Rome, aux éditions Norton. Le sigle SPQR signifie Senatus Populus Que Romanus (le sénat et le peuple romains). Donc, a priori Mary Beard avait autant d’intérêt pour les trolls que Zlatan Ibrahimovic pour l’œuvre de Wittgenstein. Mais, de fait, elle est devenue un visage familier sur les écrans britanniques où elle est régulièrement conviée à parler de ses travaux et de ses ouvrages et elle s’est lancée dans un combat anti-trolls.

En effet, Mary Beard est non seulement brillante mais c’est aussi une femme libre qui assume et affiche clairement son âge (elle a soixante et un ans) et ses choix, notamment d’apparence et de vêtements. Elle est fière de sa chevelure poivre et sel, elle en a fait le sujet d’une émission sur BBC Radio 4, Glad To Be Grey, où elle participe à un programme régulier intitulé Woman Hour. Elle porte invariablement des chaussures rouges, des collants noirs (en bon français des leggings) et une veste jaune, une originalité et une liberté qui n’est pas du goût de tout le monde, puisqu’un olibrius aussi indélicat que limité, du nom de A.A. Gill (un journaliste à qui il sera beaucoup pardonné car le pauvre malheureux travaille au Sunday Times, donc pour l’effroyable Rupert Murdoch, ce qui n’est ni un gage d’intelligence ni d’indépendance ni d’ouverture d’esprit) s’est autorisé à écrire she is less fit for a history program than for The Undateables, traduction : elle est moins faite pour une émission d’histoire que pour The Undateables (littéralement les incasables, une série de télé-réalité créée, en 2012, par Channel Four, qui met en scène des britanniques qui ont un handicap physique ou intellectuel !).

A l’olibrius en question qui, par illustration de l’adage chinois, ne peut s’intéresser qu’à la taille ou à la forme du doigt puisque son incompétence et son indigence intellectuelle lui interdisent de considérer la lune montrée par le sage, Mary Beard a décidé de répondre. Une louable initiative, alors qu’on entend trop souvent sur certains sites, qu’ils soient britanniques ou français, don’t feed the trolls!, injonction de faiblesse qui laisse le champ libre aux crétins des Alpes ou d’ailleurs. Elle l’a fait par le biais d’un article publié en mai 2012 par le Daily Mail et intitulé Too ugly for TV? No I’m too brainy for men who fear clever women, Trop laide pour la télé ? Non je suis trop futée pour les hommes qui ont peur des femmes intelligentes, dont le but était de ridiculiser le pré-cité et le résultat a été une popularité accrue pour MB. L’excellent hebdomadaire The New Yorker l’a surnommée avec enthousiasme the troll slayer, la tueuse de trolls.

En ce sens son misérable détracteur a prolongé l’aura du dernier ouvrage de Mary Bear, SPQR, puisqu’elle démontre que, depuis la Rome antique déjà, les femmes sont soumises et inféodées aux hommes et doivent lutter contre cette fâcheuse tendance. Le pouvoir, à Rome, était aux mains des hommes, César, Hannibal, Spartacus, Néron ou Caligula et ceux qui relataient leurs exploits étaient aussi des hommes, Cicéron, Horace, Virgile, Pline le Jeune entre autres. Mary Beard a été invitée à New York par Women in the World Summit, association de lutte pour l’égalité qui a fait un triomphe à Mary Beard au début du mois d’avril, car elle a redonné force et espoir à toutes les participantes.