Comment William est devenu Shakespeare

William Shakespeare, dessin de Lauren Tamaki
William Shakespeare, dessin de Lauren Tamaki

Samedi 23 avril 2016 a été commémorée le quadricentenaire de la mort, le 23 avril 1616, de William Shakespeare, considéré comme le plus grand dramaturge de langue anglaise de tous les temps, symbole de cette même langue. D’ailleurs quiconque n’a pas entendu mentionner cette commémoration doit vraisemblablement vivre sur une île déserte ou attendre avec impatience la sextape de Marion Maréchal-Le Pen et les idées programmatiques de Mathieu Valbuena, à moins que ce ne soit l’inverse. Bref tout le monde y est allé de sa petite contribution, Shakespeare est devenu l’espace d’une fin de semaine un véritable « marronnier » journalistique, les spécialistes auto-proclamés du grand Will, pas Self, qui est déjà très grand, mais Shakespeare, ont étonnamment surgi un peu partout. Mais dans cet emballement proche de l’overdose médiatique, un ouvrage, d’abord publié en 2004 puis mis à jour et republié le 4 avril 2016, a marqué les esprits, engendré des louanges et s’impose désormais comme une référence. Par Jean-Louis Legalery. Il s’agit de Will in the World, How Shakespeare Became Shakespeare, aux éditions Norton, où l’auteur, Stephen Greenblatt, est directeur d’édition (The Norton Anthology of English Literature), depuis 1990. Il est également professeur de littérature à Harvard et a fait partie de la liste finale du prix Pulitzer pour cet ouvrage cette année. Greenblatt a déjà obtenu le Pulitzer récompensant un ouvrage de non-fiction, en 20102, pour The Swerve: How the World Became Modern.

Stephen Greenblatt Will in the worldPlutôt que de s’attacher à son œuvre seule, et au traditionnel découpage en poèmes, sonnets, comédies, tragédies et pièces historiques, Greenblatt a scruté, disséqué, analysé et répertorié la vie et l’évolution de William Shakespeare, en douze chapitres conséquents et remarquablement documentés. Le résultat est à la fois édifiant et impressionnant et apporte un éclairage particulier non seulement sur l’œuvre shakespearienne mais également sur la personnalité de Shakespeare.

Fils de John, gantier aisé de Stratford-upon-Avon, au cœur du Warwickshire, qui devint ensuite juge de paix, et de Mary Arden, issue de la haute bourgeoisie, William commença son cheminement scolaire, à l’âge de sept ans, au sein de The King’s New School, où l’appellation, antérieure à l’avènement d’Elisabeth I, et les vestiges de catholicisme romain incitaient à une prudence aux confins de la clandestinité, voilà pour le cadre politique. Dans l’enseignement dispensé six jours sur sept, à partir de 6h (7h en hiver par bonté envers les élèves…) le latin est indissociable du châtiment corporel (le fouet), voilà pour le message de rigueur envoyé à tous ceux qui auraient l’étrange idée de penser que Shakespeare eut une vie d’histrion et de joyeux drille dès son plus jeune âge. Cependant les rigoristes précepteurs initièrent leurs élèves à l’interprétation théâtrale.

Greenblatt prend la précaution de citer le romancier argentin Jorge Luis Borges, qui, à propos de Shakespeare, avait dit : No one was as many men as this man (Personne n’a été autant d’hommes à la fois que cet homme). Ceci pour bien montrer la difficulté du biographe qui s’aventure sur le chemin escarpé et mystérieux de Shakespeare, bien que l’auteur n’ait rien laissé au hasard. La vie de Shakespeare, de sa naissance à sa mort, son mariage, ses enfants vivants et morts, les biens possédés, tout a été passé en revue. Ainsi apprend-on dans la chapitre 2, The Dream of Restauration que le jeune William travaillait parfois chez un boucher de Stratford et que, de fait, il tuait, de temps à autre, des animaux lui-même, mais…ne le faisait jamais sans faire un discours préalable ! L’acteur, bientôt professionnel, est déjà prêt, la notion de don au public bien ancrée à l’esprit pour perpétuer ce vers entendu et aussitôt approprié : The gift is small, the will is all (Le cadeau est insignifiant mais la volonté fait tout), ce qui livre une clé possible du jeu de mots dans le titre de Greenblatt.

Ce dernier (qui a déjà consacré plusieurs ouvrages à Shakespeare) a créé un mouvement, the New Historicism, dont le but est de montrer qu’avec Shakespeare, la clé se trouve peut-être dans le contexte et non pas le texte. Mais le paradoxe est que nous disposons d’une quantité de détails sur la vie du grand William, mais associés à d’immenses zones d’ombre. Un père, certes riche gantier, juge de paix et bientôt maire, mais illettré et soumis à des revers de fortune. Quant à la Grammar School de Stratford, où le jeune William aurait tout appris, par le biais du latin, aucun document n’en atteste l’existence ou l’authenticité. Les maîtres d’école étaient logés et nourris par la communauté mais ne disposaient d’aucun curriculum et aucun registre officiel ne vient étayer les hypothèses les plus nobles de l’éducation de Shakespeare. Les différents métiers exercés par William l’auraient conduit au théâtre ? Cependant Greenblatt découvre que John, le père, faisait régulièrement venir des comédiens dans sa ville et a pu ainsi probablement orienter la vocation de son fils. Face à toutes ces pistes évoquées et soupesées, Greenblatt a l’honnêteté de dire fréquemment : we don’t know. De plus dans cette première période élisabéthaine, la terreur (ressentie par les catholiques face au pourvoir d’Elizabeth I) explique la duplicité, la clandestinité et la présence de fantômes dans certaines pièces du futur maître. C’est aussi la marque de la prudence. Greenblatt affirme, contrairement à nombre d’autres biographes, que William Shakespeare n’a jamais rencontré Edmund Campion, le célèbre jésuite symbole de la persécution des catholiques puisque la reine le fit exécuter.

Le « monde » évoqué par Greenblatt est gigantesque au seizième siècle, mais de Stratford jusqu’à Londres, il n’y a que 102 miles, soit environ 170 kilomètres, qui semblent dérisoires quatre cents ans plus tard. Du départ de William Shakespeare vers Londres, sans doute en 1583, jusqu’à son retour et sa mort (probablement en 1616) aucune certitude, si ce n’est qu’il partit seul pour Londres et en revint très riche, que les périodes de son œuvre reflètent celles de sa vie (ce que l’on pressentait déjà, mais, au moins, Greenblatt n’a-t-il pas l’arrogante prétention d’avoir découvert l’eau chaude ni la rivière Avon). Le charme indéfinissable et envoûtant du livre de SG est la modestie devant le travail d’investigation accompli et la volonté de continuer à chercher. Sans doute la dernière et célèbre tirade de Macbeth Acte V, scène V, résume-t-elle bien la vie de William Shakespeare telle que Stephen Greenblatt l’a présentée :

Life is but a walking shadow, a poor player
That struts and frets his hour upon the stage,
And then is heard no more. It i a tale
Told by an idiot, full of sound and fury
Signifying nothing.

La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien
Qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène
Et qu’ensuite on n’entend plus. C’est une histoire
Dite par un idiot, pleine de fracas et de furie
Et qui ne signifie rien.

Stephen Jay Greenblatt, Will in the World, How Shakespeare Became Shakespeare, New York, London, Norton, April 2016 (2004), 434 p. £ 24.

Traduction française par Marie-Anne de Béru, Will le magnifique, Comment Shakespeare est devenu Shakespeare, Flammarion. Le livre est disponible en poche, dans la collection « libresChamps » depuis janvier 2016 (581 p., 10 €)

51cL-9WKMVL._SX301_BO1,204,203,200_A lire, dans la presse britannique et américaine :

La critique du livre dans le New York Times

Le dernier acte de Shakespeare (The Gardian)

The New Yorker

The New York Times

BBC

BBC toujours