Les enfants de Tchernobyl sont devenus grands (L’Ange blanc)

© Niels Ackermann, Zhenya (Evgeny) and Yulia kiss in front of their datcha during their wedding celebration with their friends.
© Niels Ackermann/Lundi13

Le photographe suisse Niels Ackermann est parti à la rencontre des 25000 habitants de « la ville la plus jeune d’Ukraine », Slavutych, située à 30 km de la centrale de Tchernobyl. Construite par les autorités soviétiques juste après la catastrophe nucléaire à la lisière de la zone interdite, la ville a abrité jusqu’en 2000 les décontaminateurs et liquidateurs et le personnel de la centrale affecté à l’entretien des trois réacteurs encore en marche. Trente ans après, c’est une nouvelle génération qui vit à Slavutych, celle que Nils Ackerman photographie au cours de 13 séjours, entre avril 2012 et mai 2015, avec une adolescente, Ioulia, pour guide.

Ce pourrait être une ville sans histoire : sur les photographies, des couples, des adolescents, des mariages, les lumières allumées aux façades des immeubles quand la nuit tombe, d’immenses champs de blé. Mais un détail pointe vers autre chose, punctum terrible, dit cet ailleurs temporel si présent, un panneau jaune criard et le signe de la radioactivité en rouge, les nuages inoffensifs au dessus des barres d’immeubles qui rappellent le nuage d’avril 1986.

© Niels Ackermann
© Niels Ackermann/Lundi13

« Et puis j’ai rencontré Ioula ». Une jeune femme comme les autres, un amoureux, des verres entre amis, marcher dans la neige, faire du scooter mais toujours le sentiment d’être dans un endroit à part. « Quand vous êtes un enfant dans cette ville, elle est géniale, mais plus vous grandissez, moins il y a à faire ». Alors Ioula se marie avec Jenia, puis divorce, elle a 25 ans, elle travaille à la centrale comme traductrice. Le livre suit l’évolution d’Ioula et à travers elle montre les dessous de la vitrine soviétique, la statue de l’Ange blanc que la municipalité a financée en coupant l’eau chaude dans toute la ville pendant un mois ; des zones en friches ou abandonnées, des ruines de l’avant, même si on meurt plus, ici, de l’alcool ou de la drogue que des effets de la radioactivité, avant la fin de l’URSS aussi.

© Niels Ackermann
© Niels Ackermann/Lundi13

« Photographier Slavoutytch aujourd’hui, c’est reproduire une vieille carte postale de propagande, même si un ange blanc peu en phase avec l’athéisme soviétique domine la place centrale » (Gaëtan Viannay) : Les photos de Niels Ackerman sont brutes, réalistes, saisie sans filtre ou fard, c’est le réel, l’architecture d’une ville et le quotidien de ses habitants mais des détails font que le regard s’échappe, échafaude des récits : un long et intriguant poisson dans une baignoire, des lumières étranges, l’échappée onirique de bulles de savon autour d’un couple qui s’embrasse fougueusement, le soudain tremblé de certaines photographies, tout construit un ailleurs qui ressemble à ici et pourtant. Gaëtan Vannay l’écrit dans le texte qui accompagne les photographies, Slavutych est un concentré des républiques soviétiques, chaque quartier rappelle Tallin, Riga, Vilnius, Moscou, Leningrad etc., reflet architectural et onomastique de l’origine des bâtisseurs de la ville, chaque république soviétique concentrant ses efforts sur un quartier. « Traverser Slavutych, c’est traverser l’URSS, c’est aussi tourner en rond ». Mais aussi voir se superposer la ville idéale rêvée et la ville réelle inachevée, puisque l’empire soviétique s’est écroulé trop tôt pour que la construction de la cité modèle soit terminée.

© Niels Ackermann, Zhenya, Yulia and Fedya on their way back to slavutych
© Niels Ackermann/Lundi13

Comme l’écrit Andreï Kourkov en préface du livre, Slavoutytch est « la ville qui a survécu à son rêve ». Tchernobyl détruite, Pripiat dans la zone interdite, vidée de ses 50 000 habitants, il fallu construire une « cité nouvelle » dans une « tache propre à 60 km de la centrale ». Kourkov se souvient avoir visité deux villas familiales quasi achevées avec sauna au sous-sol et table de billard à l’étage, avec cette idée paradoxale qu’à toute chose malheur est bon et que la catastrophe allait « faire le bonheur de certains. Comme dit le proverbe russe : A défaut de bonheur, c’est du malheur qu’on profite ! ».

Puis l’URSS fut démantelée, l’Ukraine devint indépendante et hérita de la centrale nucléaire soviétique, de ses radiations et d’une grande partie de la zone contaminée ; là des samassioly, « ces vieilles gens revenues s’installer illégalement dans leurs maisons désertées » mais aussi des circuits touristiques pour journalistes et amateurs de sensations fortes et post-apocalyptiques.

© Niels Ackermann
© Niels Ackermann/Lundi13

Pour Gaëtan Vannay, Slavutych c’est la place centrale, à l’ombre de la statue de l’ange blanc, marcher d’un côté ou de l’autre de la place, « marcher en ligne droite plus de quinze minutes, c’est finir sa course dans les bois, entre deux bouteilles vides de bière ou de vodka et une seringue usagée ». Il y a trente ans, la ville était encore un excellent coin à champignons, puis il y a eu la catastrophe nucléaire et, entre octobre 86 et l’été 88, c’est Slavutych qui a poussé comme un champignon, 25000 habitants et le meilleur, en terme d’architecture, d’équipements, hôpitaux et écoles, jardins d’enfants « pour effacer le pire et la honte du pire ». Montrer concrètement, comme le disait Gorbatchev à la télévision le 14 mai 1986, que le peuple soviétique est « plus fort que l’atome ».

De retour à Slavoutytch à la fin des années 90, Kourkov eut l’impression d’une ville prématurément vieillie, « grise et enrhumée » mais avec tant de jeunes gens dans ses rues. Slavoutytch est cette ville d’un paradis promis mais jamais advenu. « Les gens arrivés là à la poursuite d’un rêve ont depuis longtemps oublié celui-ci. Ils vivent simplement. Ils vivent comme tout le monde et comme partout en Ukraine. Ils vivent et se remémorent le passé plus souvent qu’ils ne pensent qu’à l’avenir ».

Même sentiment dans le texte de Gaëtan Vannay, dans les photographies de Niels Ackermann : un lac artificiel jamais rempli, des arrêts de bus mais aucun réseau de transport en commun. Photographier Slavutych aujourd’hui, c’est observer la vie des enfants de Tchernobyl qui ont grandi ici, celle de ceux qui sont venus de toute l’ex-URSS pour s’installer, c’est porter un regard différent sur l’après. Non plus les photos du réacteur et de la catastrophe, ou celles de Pripiat abandonnée, que tout le monde a vues, mais regarder l’avenir et l’Ukraine qui avance vers demain, sans angélisme ni catastrophisme.

© Niels Ackermann
© Niels Ackermann/Lundi13

9782882504111-8e558Niels Ackermann, L’Ange blanc, Les enfants de Tchernobyl sont devenus grands, préface d’Andreï Kourkov, texte de Gaëtan Vannay, éditions Noir sur Blanc, avril 2016, 180 p. (80 photographies couleur), 35 € (Le livre existe également en anglais, sous le titre The White Angel)

Le site de Niels Ackermann

Du 16 juin au 22 juillet 2016, une exposition de photographies extraites du corpus d’images de L’Ange blanc sera présentée à Paris, 13, rue de l’Abbaye, 75006.