Arnold Wesker (1932-2016), le dernier des enragés

Arnold Wesker en 1989, photo Martin Argles
Arnold Wesker en 1989, photo Martin Argles

Dernier survivant des Angry Young Men, groupe composé de John Osborne, Kingsley Amis, Harold Pinter et Alan Sillitoe disparus respectivement en 1994, 1995, 2008 et 2010, Arnold Wesker est mort le mardi 12 avril, au Pays de Galles, où il s’était retiré. Par Jean-Louis Legalery.

Les « jeunes gens en colère » l’étaient contre l’establishment et la société britannique figée des années 1950. Ils étaient dramaturges, poètes et romanciers. Ils avaient en commun des origines populaires et modestes et un gigantesque désenchantement sur la Grande-Bretagne de l’après-guerre, exprimé par une colère contre les institutions et la classe politique conservatrice et porté sur scène. Au fil du temps, l’expression Angry Young Men perdit une peu de sa substance, car il ne s’agissait pas d’un mouvement structuré, mais bien plutôt d’une agglomération de « coups-de-gueule » politiques et sociaux.

859495

Le pionnier fut John Osborne, avec sa célèbre pièce de théâtre Look Back in Anger, monument littéraire qui influença toute une génération avec l’introduction du kitchen sink realism, puisque le décor est une cuisine de la classe ouvrière avec son évier et la cuisinière sur laquelle mijote un modeste repas, un cadre jamais mis en scène jusqu’alors et qui suscita une curiosité et un engouement considérables. Les trois personnages de cette pièce, Cliff, Alison et, surtout, Jimmy, sont pris entre l’impatience d’avoir un avenir exaltant et une totale immobilité qui confine à l’impuissance. La dernière phrase de la pièce, qui est aussi la dernière réplique de Jimmy, est devenue culte, there aren’t any good, brave causes left (il ne reste plus de bonnes causes courageuses). Succès immédiat : Look Back in Anger inspira le réalisateur Tony Richardson, qui en fit un film en 1958, puis David Bowie, en 1979, qui en fit une chanson et un clip vidéo magnifiques.

 

Arnold Wesker s’inscrivit immédiatement dans cette veine. Né dans l’East End à Londres de parents émigrés juifs — ukrainien pour le père, employé chez un tailleur, hongroise pour la mère, qui était cuisinière —, Wesker était ancré dans la classe ouvrière, comme l’étaient ses compagnons de route des Angry Young Men, qui eurent une éducation sérieusement bouleversée par la seconde guerre mondiale. Après avoir servi dans la RAF, Arnold fut admis à la Royal Academy of Dramatic Art, mais ne put payer les frais et se lança, pour survivre, dans un éventail de « petits boulots » dignes d’un inventaire à la Prévert (cuisinier, menuisier, vendeur dans une librairie…).

A74846En 1958, dans le sillage de John Osborne il publia et mit en scène son premier kitchen sink drama, Chicken Soup with Barley, l’histoire, en 1936, d’une famille juive communiste, les Kahn, qui croit dur comme fer en l’idéal du parti et qui va voir se désintégrer ses aspirations et ses rêves avec l’émergence du nazisme et l’alliance Hitler-Staline. La deuxième pièce de la trilogie, Roots (1959), est l’histoire de la frustration d’un jeune femme de Norfolk, Beatie Bryant, sans instruction et sans fortune, qui prend conscience de son infériorité par rapport à son boyfriend, Ronnie, personnage invisible dont on apprend à l’acte III, par une lettre à Beatie qu’il la quitte.

A30368Le dernier de la trilogie I’m Talking About Jerusalem (1960) fut certainement le plus petit succès, en raison d’une intrigue passablement compliquée et annonciatrice d’une mauvaise série télévisée, puisqu’elle met scène le retour de la famille Khan, dans la période 1946-1959, qui veut toujours croire au socialisme et imagine Norfolk comme la nouvelle Jérusalem, où, étrangement, Beatie Bryant ressurgit.

Ce ne sera pas faire injure à la mémoire d’Arnold Wesker que de dire qu’il fut sans doute le moins convaincant des Angry Young Men. Il vécut longtemps sur l’aura de sa trilogie mais continua à faire parler de lui par son engagement politique, aux côtés des travaillistes et des causes que ce parti défendait, ce qui lui valut, notamment, un emprisonnement lors d’une manifestation contre les armes nucléaires en 1960. A partir de cette année-ci, son image déclina d’une part parce que le public idéal dont il avait rêvé, the bus-driver, the housewife, the miner and the teddy boy (le chauffeur de bus, la ménagère, le mineur et le voyou) ne furent jamais vraiment au rendez-vous ; d’autre part sa volonté d’interférer dans la mise en scène ne lui fit pas que des amis.
En 1970, l’acteur Victor Henry, excédé par l’autoritarisme de Wesker, arriva à une répétition avec une carabine. Son idéalisme considéré comme démodé et l’absence de toute nouvelle publication de marque le reléguèrent peu à peu dans l’oubli. Sa bientôt nonagénaire royale majesté, toujours aussi gracieuse, lui octroya le colifichet de circonstance, en 2006, la médaille de l’OBE.

Sir Arnold Wesker à la sortie de Buckingham Palace en 2006, photo Stefan Rousseau
Sir Arnold Wesker à la sortie de Buckingham Palace en 2006, photo Stefan Rousseau